Votre livre, Petit Pays, s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires. Mais vous avez toujours clamé que votre premier amour restait la musique.
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Votre livre, Petit Pays, s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires. Mais vous avez toujours clamé que votre premier amour restait la musique. Oui, parce que c'est à travers elle que j'ai grandi, que je me suis épanoui. Je comprends son fonctionnement, son "économie". Celle de la littérature reste plus mystérieuse. J'ai conscience d'avoir eu une chance incroyable. Vendre autant d'exemplaires d'un premier roman n'arrive qu'à très peu d'auteurs. Je ne peux pas prendre ça comme la norme. Puis, c'est aussi un métier très solitaire. La musique, c'est différent. On doute peut-être autant, mais à plusieurs. Même dans l'écriture. Pour la première fois, j'ai d'ailleurs demandé des textes à d'autres. Vous avez notamment fait appel à Christiane Taubira, ancienne ministre française de la Justice. C'est quelqu'un qui donne un souffle littéraire à la parole publique, qui fait à la fois du politique et du poétique. Elle élève tout le temps. A un moment où, en France, beaucoup vont préférer jouer sur les peurs, elle insuffle de l'espoir, de la lumière. Puis, c'est une femme, Noire, venant de la France périphérique - la Guyane. En ce sens, sa parole est incarnée, elle a un poids, elle parle depuis un endroit précis. Sur scène, vous avez récité des textes du poète-essayiste haïtien René Depestre, 94 ans. Sur votre nouvel album (1), vous invitez Christiane Taubira mais aussi Harry Belafonte, 93 ans. Parce que vous manquez de références plus contemporaines pour vous éclairer? Je ne l'avais pas vu comme ça. Mais c'est vrai que je me méfie souvent des gens trop jeunes et à qui on confère déjà un statut d'icône. Ils ont encore le temps des compromissions (sourire). Ce n'est jamais évident de rester cohérent sur la longueur. A fortiori aujourd'hui. Il suffit de voir par exemple toutes les polémiques qui entourent quelqu'un comme Greta Thunberg. Elle est ce qu'elle est, avec sa sincérité, j'en suis sûr. Mais je ne peux pas m'empêcher de voir aussi les tentatives de récupération autour d'elle. C'était plus simple de prendre position dans les années 1960? Quand j'ai rencontré Harry Belafonte, à New York, j'ai découvert quelqu'un de très humble, mais toujours dans le combat. A un moment, je lui ai demandé s'il se considérait davantage comme un chanteur ou un acteur. Il m'a répondu qu'il se voyait comme un activiste qui fait de la musique. Personnellement, j'ai plus de mal avec ça. Je vois trop les postures et les impostures, ou simplement les contradictions qui sont souvent inévitables. J'ai aussi l'impression qu'à l'époque de Belafonte - qui a chanté et joué au cinéma, tout en marchant au côté de Martin Luther King - , le terme d'artiste engagé n'était pas connoté de la même manière. Peut-être parce que les choses étaient plus claires, le monde plus lisible. Aujourd'hui, l'époque est très ambiguë, tiraillée, plus difficile à saisir. Dans le titre Lueurs, vous rappez "Et la haine que vos bouches écument/N'aura plus prise sur nos vécus". De quelles bouches parlez-vous? Celles du racisme. C'est une manière de dire que, tant qu'on n'a pas résolu le problème, il vaut peut-être mieux de ne pas perdre trop de temps avec ça, et l'empêcher d'avoir trop de prise sur votre vécu. Plus loin, j'ajoute encore "Si leurs ténèbres m'assaillent/J'irai chanter mes lueurs". C'est une manière de dire que l'on changera les gens en leur montrant à quel point on est lumineux. C'est nos vertus qui changeront les autres. C'est une utopie évidemment. Mais c'est aussi à cela que sert l'art. "Je ne peux plus respirer/Leurs genoux sur mon cou, leur permis de tuer" est une référence à la mort de George Floyd, cet Afro-Américain tué par un policier blanc à Minneapolis le 25 mai dernier. Comment avez-vous vécu cet événement, notamment en tant que métis? C'est simple. Quand je suis en Europe, je suis Noir. Encore dernièrement, je visitais un appartement en région parisienne. Je ne l'ai pas eu, à cause de ma couleur de peau. On me l'a clairement fait comprendre. J'ai beau avoir vendu des centaines de milliers de romans, ce genre de vexation m'arrive encore. D'un autre côté, quand je suis au Rwanda, je suis Blanc. Quand je cherche une maison, on va augmenter le loyer parce qu'on suppose que j'ai plein d'argent. Certes, c'est moins dégradant, mais cela reste quand même énervant (rires). Soit. J'ai appris à vivre avec ça. C'est intégré à ma matrice. Au fond de moi, je sais que je suis les deux totalement. Mais je ne suis plus en train d'essayer de le faire comprendre. Cela évite beaucoup de souffrance. Le racisme est-il quelque chose que vous subissez au quotidien? Non, ce serait mentir que d'affirmer ça. Mais cela ne le rend pas moins réel. Ce matin, par exemple, à Paris, je suis parti de chez moi pour prendre le métro. J'avais mon sweat à capuche. A cause du confinement, il y avait pas mal de patrouilles de police dans les rues. J'ai fini par me dire: "Avec ma gueule de grand basané, c'est certain, je vais me faire arrêter." J'ai abaissé ma capuche... Quand je sors, je vérifie aussi toujours que j'ai bien mes papiers sur moi. Donc, oui, je comprends l'exaspération de certains jeunes. Quand on vous dit que les contrôles au faciès et le racisme n'existent pas, on s'invente un pays imaginaire. Certains reprochent au combat antiraciste actuel d'alimenter le communautarisme. Qu'en pensez-vous? Vous savez, je suis très "frantzfanonien" dans l'âme (NDLR: de Frantz Fanon, écrivain français né en Martinique, spécialiste de la décolonisation). J'aimerais idéalement pouvoir toucher l'autre dans sa part d'humanité, en passant au-dessus de tous nos particularismes. A cet égard, je suis très universaliste dans mon approche du monde. Mais pour cela, il faut commencer par accepter les gens tels qu'ils sont. Et entendre ce qu'ils vivent et expérimentent. Je l'ai vécu très concrètement avec mon père, qui était Blanc. Quand je lui parlais du racisme que je pouvais subir, c'était généralement suivi d'une fin de non-recevoir. Il était dubitatif. J'"exagérais". Ma mère, c'était le contraire. Elle comprenait ce que je disais, elle voyait les regards. Mon père, Blanc, blond aux yeux bleus, non. Il ne ressentait pas ça. Je ne lui demandais pas qu'il se mette dans ma peau. Mais qu'il reconnaisse ma position. Et la sienne! Ce que je fais, moi, par exemple, quand j'arrive en Afrique. Quand je retourne au Rwanda ou au Burundi, je ne me dis pas que je suis totalement Africain. Parce qu'il y a le petit côté café au lait, cette petite chose de rien du tout qu'est la mélanine, et qui fait que j'ai une autre position dans le réel. Je l'ai expérimenté de manière particulièrement aiguë en allant dans les Caraïbes ou au Brésil, qui sont des pays qui se sont construits sur les strates de couleurs. Il faut reconnaître sa couleur avant de pouvoir passer à l'étape suivante, c'est ça? Avant être antiraciste, c'était "Touche pas à mon pote". En gros, le discours de l'antiraciste blanc - comme mon père - consistait à dire: "Moi, je ne suis pas raciste, je ne vois pas les couleurs." Ce qui agace beaucoup la génération actuelle. Aujourd'hui, les militants demandent, au contraire, de voir la couleur, et d'analyser ses implications dans les interactions sociales. Après seulement, on pourra passer à autre chose. Et avancer. On peut faire le parallèle avec le combat féministe. Il a fallu que ma petite soeur, ma femme, ou même ma fille de 10 ans me racontent certaines choses pour que je prenne conscience de mes privilèges en tant qu'homme. Quand je me balade le soir en rue, je ne me retourne jamais pour voir si on me suit, je ne demande jamais si je vais me faire agresser sexuellement. Il faut pouvoir reconnaître ces biais. C'est le premier pas qui va créer la possibilité d'une vraie discussion. Or, aujourd'hui, en France en tout cas, je vois bien que l'on est dans une période de crispation. Les gens sont tellement campés sur leurs positions que la discussion ne se fait pas. En Belgique, par exemple, la question des statues liées au passé colonial a également suscité pas mal de débats... De quoi parle-t-on? En vrai, on s'en fiche, des statues. Ce que demandent les gens qui veulent les déboulonner, c'est d'abord qu'on questionne le personnage historique qui est derrière. Qu'est-ce qu'il dit de cette société? Jusqu'à quel point cela peut blesser une partie d'entre elle? Pendant longtemps, les associations l'ont demandé pacifiquement. On ne les a pas entendues. Je trouve bizarre qu'on s'offusque aujourd'hui de voir des statues démontées. C'est comme les voitures qui brûlent. Bourdieu le disait bien: "Brûlez une voiture, on vous enverra toujours les flics. L'important, c'est d'avoir un objectif politique." Autrement dit, quand cela arrive, qu'est-ce que cela raconte? Peut-être qu'il existe par exemple un racisme structurel, qui a fait qu'on a parqué des gens à un moment à un endroit ; que ces gens se sentent oppressés par la police ; et que la seule manière de l'exprimer à un moment, c'est de mettre le feu. C'est une explication. Il y en a d'autres. Mais dans tous les cas, il y a un mal-être. Quelque chose qu'il faut entendre.