A écouter les réactions des gilets jaunes à son discours dans le cadre de la Programmation annuelle de l'énergie, il n'était pas garanti, le mardi 27 novembre, qu'Emmanuel Macron ait répondu aux attentes des Français qui battent le bitume depuis bientôt quinze jours pour réclamer considération et revalorisation du pouvoir d'achat. Si on l'a senti plus à l'écoute, indiquant notamment ne pas confondre les casseurs qui ont sévi le samedi 24 novembre sur les Champs-Elysées à Paris avec " des concitoyens qui veulent faire passer un message ", le président français n'en a pas pour autant dévié de son cap. Il a promis d'oeuvrer à résoudre tant les problèmes liés à la fin du monde que ceux affectant les fins du mois des protestataires. Et concrètement, il a annoncé la mise en place d'un mécanisme, discuté à la mi-décembre, permettant d'adapter la fiscalité des carburants en fonction de la hausse des prix du marché et la tenue d'une " grande concertation de terrain sur la transition écologique et sociale ". Ses prémices devaient être lancés par une rencontre d'une délégation des gilets jaunes avec le ministre de la Transition écologique et... solidaire, François de Rugy. Difficile de dire si ces mesures répondent aux enjeux du mouvement, que décrypte le géographe Christophe Guilluy, spécialiste de cette " France périphérique " bien représentée dans les gilets jaunes et auteur du livre No Society. La fin de la classe moyenne occidentale (Flammarion).
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A écouter les réactions des gilets jaunes à son discours dans le cadre de la Programmation annuelle de l'énergie, il n'était pas garanti, le mardi 27 novembre, qu'Emmanuel Macron ait répondu aux attentes des Français qui battent le bitume depuis bientôt quinze jours pour réclamer considération et revalorisation du pouvoir d'achat. Si on l'a senti plus à l'écoute, indiquant notamment ne pas confondre les casseurs qui ont sévi le samedi 24 novembre sur les Champs-Elysées à Paris avec " des concitoyens qui veulent faire passer un message ", le président français n'en a pas pour autant dévié de son cap. Il a promis d'oeuvrer à résoudre tant les problèmes liés à la fin du monde que ceux affectant les fins du mois des protestataires. Et concrètement, il a annoncé la mise en place d'un mécanisme, discuté à la mi-décembre, permettant d'adapter la fiscalité des carburants en fonction de la hausse des prix du marché et la tenue d'une " grande concertation de terrain sur la transition écologique et sociale ". Ses prémices devaient être lancés par une rencontre d'une délégation des gilets jaunes avec le ministre de la Transition écologique et... solidaire, François de Rugy. Difficile de dire si ces mesures répondent aux enjeux du mouvement, que décrypte le géographe Christophe Guilluy, spécialiste de cette " France périphérique " bien représentée dans les gilets jaunes et auteur du livre No Society. La fin de la classe moyenne occidentale (Flammarion). Comment résumer en quelques phrases ce qu'est le mouvement des gilets jaunes ? On peut essayer de se rassurer en n'y voyant qu'un phénomène microscopique. Au choix : la révolte de quelques excités du rural ou un simple ras-le-bol fiscal lié à l'augmentation du prix de l'essence. En vérité, cela va bien au-delà. Le mouvement des gilets jaunes est la traduction de trente années de recomposition économique qui ont conduit à une grande fragilisation sociale et à une nouvelle répartition géographique des citoyens sur le territoire. Pour résumer, la mondialisation a entraîné le déclin des industries des pays développés, qui ne sont plus compétitives par rapport à celles des pays " à bas coûts ". Nos économies continuent de produire des richesses - là n'est pas la question -, mais ces dernières ne bénéficient plus qu'aux territoires qui concentrent la création d'emplois, qui sont en général les métropoles. Dans cette organisation inégalitaire, la majorité de l'ancienne classe moyenne se retrouve sur les territoires d'une France périphérique qui se caractérise par un faible dynamisme économique, voire une forme de désertification de l'emploi, notamment industriel. Dit autrement, pour la première fois dans l'histoire, les catégories modestes, pourtant majoritaires, ne vivent plus là où se crée l'emploi. Et bien que ce modèle produise de la croissance et de la richesse, il ne fait plus société. Cela fait vingt ans que j'étudie ça. Vingt ans que je dis : " Il y a un éléphant malade dans le magasin de porcelaine. " Et que beaucoup me répondent que pas du tout ! " Tout au plus, disent-ils, il y a une ou deux tasses ébréchées et quelques problèmes de déco... " [Il rit.] Il était peut-être difficile de voir cet éléphant puisqu'il ne bougeait pas trop, si ce n'est au moment des élections. Mais, là, il a mis un gilet fluo. Sur des barrages, il y a eu des prises à partie racistes, voire des agressions. Qui ont logiquement entraîné des interrogations sur la nature politique des gilets jaunes... En quelques heures, les gilets jaunes sont devenus dans les médias un mouvement raciste, homophobe, etc. Bien sûr que ce que vous dites a eu lieu : quand vous avez ce genre de mouvement hétérogène, vous avez de tout. En revanche, déduire de ces incidents que tous les gens qui manifestent sont des salauds par essence qui voudraient la guerre civile, c'est idiot. Au reste, la France d'en bas n'a pas le monopole du racisme, il peut s'exprimer dans n'importe quel milieu. Y compris dans le monde d'en haut. Sauf que ceux qui en sont issus ont des précautions de langage... Ce qui est d'ailleurs intéressant dans le regard qui est porté sur les gilets jaunes, c'est ce qu'il dit de la déconnexion de certains, parmi l'élite, d'avec le monde d'en bas. Pour eux, c'est une terra incognita. Parler des gilets jaunes, c'est faire de l'ethnologie. Comme s'il y avait une sauvagerie intrinsèque aux classes populaires. Avant, on disait " classes laborieuses, classes dangereuses ". A écouter certains, on en est à nouveau là. Sauf qu'on ne comprend même plus leur langage. Pourquoi y aurait-il, selon vous, une telle insistance à s'attarder sur cet aspect-là du mouvement ? En le présentant essentiellement comme celui des " petits Blancs " racistes du rural, on le délégitimise. On a beaucoup mis en avant le profil de Jacline Mouraud (NDLR : l'un des visages du mouvement), on aurait pu insister sur le fait que le mouvement a été lancé par une jeune Martiniquaise (Priscillia Ludosky). Derrière cette focalisation, ce qui se joue, c'est l'ostracisation des catégories populaires par la sémantique. Décrire cette mobilisation comme radicale et violente, cela permet d'empêcher de percevoir la rationalité du diagnostic des gens qui y prennent part. Tous ceux qui constituaient autrefois le socle de la classe moyenne - c'est-à-dire les ouvriers, employés, petits indépendants, voire les paysans - font aujourd'hui le même constat : le modèle économique qu'on leur a vendu, auquel ils ont cru - puisqu'ils ont joué le jeu de la mondialisation sans aucun a priori idéologique - ne marche pas pour eux. Il y a donc pour vous une bataille culturelle qui se joue avec le mouvement des gilets jaunes ? Il y a une guerre des représentations. Quand on parle de " jacqueries ", on décrit en gros des culs-terreux, un peu cons et racistes, qui n'auraient aucune autre ambition que de polluer. Sauf que près de 70 % des Français soutiennent les gilets jaunes et 70 % des Français ne sont pas racistes. Ce que nous dit ce mouvement, c'est : " Votre modèle, ça ne marche pas, je n'y trouve pas ma place. " Et c'est cette parole que l'on essaie de disqualifier. Pourtant, le diagnostic des gens d'en bas, ce n'est pas celui exclusivement des " petits Blancs ", mais aussi celui des " petits Noirs ", des " petits Arabes ", des " petits juifs ", etc. A l'inverse, il y a un discours qui est en train d'infuser, y compris au sein d'une certaine élite, visant à décrire, d'un côté, un peuple vertueux par principe et, de l'autre, une élite forcément minable. Ce penchant-là n'est-il pas tout aussi caricatural ? Bien sûr que oui. C'est d'une bêtise sans nom. Il n'y a évidemment pas, d'un côté, le peuple, qui aurait toutes les vertus et, de l'autre, le monde d'en haut, qui n'en aurait aucune. Qu'il y ait, dans la " France d'en haut ", quelques vrais cyniques égoïstes, je n'en doute pas. Mais la majorité des personnes qui la constituent sont, elles aussi, soumises à des logiques individuelles : elles bénéficient d'un modèle et veulent tout faire pour qu'il perdure. Qui peut les en blâmer ? Sauf qu'il ne perdurera pas en l'état. C'est pourquoi nous n'avons pas le choix : il va falloir recommencer à vivre ensemble, haut et bas. Ce n'est pas une lecture naïve des choses, c'est une nécessité. Une société, c'est un haut qui sert les intérêts de ceux du bas. Il ne s'agit donc pas de rééduquer, mais de prendre au sérieux leur diagnostic et leurs demandes : du travail et la préservation d'un capital social et culturel. Voilà pourquoi je prône une révolution intellectuelle du monde d'en haut, elle passe par un aggiornamento du modèle dominant et un respect des plus modestes. Il n'y a pas si longtemps, pendant les Trente Glorieuses, la petite classe moyenne occidentale était un référent culturel respecté par l'intelligentsia et les politiques, son mode de vie était enviable. Mais ce statut a fait long feu. Et à partir du moment où on décrit ces gens comme des " déplorables " - ainsi que les a nommés Hillary Clinton pendant la campagne présidentielle américaine, on ajoute de la fracture culturelle à la fracture économique et sociale. Sans compter que cela pose un vrai problème dans les mécanismes d'intégration. Par Gérald Andrieu et Anne Rosencher.