Depuis 2014, Eric Piolle était en France le seul maire écologiste d'une ville de plus de 100 000 habitants. Le dimanche 28 juin, à la tête d'une liste regroupant Europe Ecologie - Les Verts, La France insoumise, le Parti communiste et d'autres mouvements de gauche, il a été réélu dans un fauteuil avec 53,13 % des voix (46,7 % au premier tour). Le précurseur est-il devenu le modèle qui a permis l'accession de plusieurs de ses collègues écologistes aux responsabilités dans d'autres grandes villes ? Entretien.
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Depuis 2014, Eric Piolle était en France le seul maire écologiste d'une ville de plus de 100 000 habitants. Le dimanche 28 juin, à la tête d'une liste regroupant Europe Ecologie - Les Verts, La France insoumise, le Parti communiste et d'autres mouvements de gauche, il a été réélu dans un fauteuil avec 53,13 % des voix (46,7 % au premier tour). Le précurseur est-il devenu le modèle qui a permis l'accession de plusieurs de ses collègues écologistes aux responsabilités dans d'autres grandes villes ? Entretien. Avez-vous mis en oeuvre à Grenoble une " méthode écologiste " de gestion de la ville ? Oui, sans doute. Nous nous définissons nous-mêmes comme pragmatiques et radicaux. Radicaux dans le sens étymologique du terme : nous nous efforçons de trouver des solutions à la racine, bonnes pour tout de suite et pour le long terme. C'est une écologie qui veut garantir les sécurités, individuelles et collectives, pour les membres de la com- munauté, chérir le bien commun et le vivant, et nourrir notre quête de sens parce que, plus que la peur et l'urgence, c'est elle qui, aujourd'hui, fait bouger la société. " La logique du "faire avec" est une marque de fabrique de notre action ", écrivez-vous dans votre livre Grandir ensemble (1). Associez-vous les citoyens à la décision politique ? Oui, parce que c'est dans le faire que l'on arrive à conjuguer nos imaginaires et que cela fait partie de mon rôle de leader politique. Un exemple : le retrait de la publicité (NDLR : en 2014, Grenoble ne renouvelle pas le contrat avec JC Decaux, 326 panneaux publicitaires sont soit retirés, soit consacrés à de l'information de service). Il conjugue plusieurs imaginaires, l'altermondialiste, l'environnementaliste (pour ceux qui veulent voir des arbres et pas de la pub dans l'espace public), celui du commerce de proximité (qui ne trouve pas sa place sur ces panneaux survalorisant les chaînes, les grandes marques et les centres commerciaux de la périphérie), l'imaginaire, enfin, d'une population plus moraliste (qui en a marre de promener ses enfants devant des femmes dénudées, des voitures et des bouteilles d'alcool, soit l'essentiel de la publicité en ville). Ces imaginaires se dépassent dans l'action. On était tous d'accord pour agir. Depuis, nous avons voté le règlement sur la publicité pour les 49 communes environnantes et nous avons pu avancer un cran plus loin. Nous avons supprimé les panneaux publicitaires supérieurs à quatre mètres carrés de toute la métropole, dans l'espace public et privé. Cela démontre que cette radicalité trouve un écho culturel. La même démarche vaut pour la tarification sociale des services publics, eau, mobilité... Nos politiques sont toujours au croisement des questions sociale et climatique. Que voulez-vous dire quand vous écrivez " Nous sommes la majorité culturelle " ? Pour moi, cela correspond à la fin de la théorie de l'accumulation et de " l'homo economicus ", l'homme regardé comme un compétiteur dans sa vie. L'être humain peut être un compétiteur dans le domaine sportif ou être motivé par l'émulation dans ses actions. Mais la vie elle-même n'est pas une compétition. Pour moi, ce virage-là, culturel, est majeur. La progression des Verts aux élections municipales après un bon score aux européennes de mai 2019 installe-t-elle Europe Ecologie - Les Verts comme l'acteur central de la reconstruction d'une alternative de gauche en France ? Aux élections européennes, nous étions à 13 %, soit à dix points du duel entre La République en marche et le Rassemblement national. Même si c'est un bon score, pour moi, c'est plutôt un échec. Nous avons récolté trois points de moins qu'en 2009 et nous sommes loin de l'exercice du pouvoir. Avec les municipales, nous opérons un vrai saut qui, d'un coup, nous conduit à accéder aux responsabilités dans plusieurs villes importantes, mais aussi dans bien d'autres villes moyennes et beaucoup de villages. Est-ce que ce bon score participe de la reconstruction de la gauche ? Je ne pense pas que cela soit inscrit dans cette histoire-là. Evidemment, cette écologie est de gauche. La lutte contre les inégalités sociales y est centrale. On ne peut pas lutter contre le dérèglement climatique sans combattre les inégalités sociales. Mais cela s'inscrit en rupture avec l'histoire de la gauche productiviste. Car il en reste une. Une partie du Parti socialiste français demeure productiviste. Si vous écoutez François Hollande ou Bernard Cazeneuve (NDLR : ancien Premier ministre et ministre de l'Intérieur), ils vous disent encore aujourd'hui que la sortie de crise passe par la croissance du PIB. L'écologie politique est de gauche mais elle est non productiviste. Elle est aussi féministe, pour la subsidiarité, proeuropéenne et internationaliste. Vous écrivez qu'il existe moins de divergences entre un militant communiste, socialiste, écologiste, insoumis aujourd'hui que voilà vingt ans au sein de la gauche plurielle. Pourquoi dès lors cette difficulté actuelle à réaliser l'union de la gauche ? En pratique, elle se fait. Aux élections municipales, à part à Strasbourg et à Lille, elle a été réalisée. Là où nous avons été en situation de gagner, nous avons forgé l'union entre des forces citoyennes, des forces écologistes et des forces de gauche. Est-ce imaginable lors de législatives ou de présidentielles ? Oui. La seule possibilité pour que cette majorité culturelle trouve un débouché politique est effectivement qu'il n'y ait qu'un seul candidat, représentant de la moitié du PS, parce qu'il reste encore des socialistes " croissantistes ", jusqu'aux trois quarts de La France insoumise, parce qu'il y a une partie de cette formation politique qui ne cherche peut-être pas à exercer le pouvoir. Elle est le porte-voix des opprimés, ce qui est une fonction politique respectable et utile. Il faut un seul candidat et il faut que cet espace politique-là trouve aussi une traduction au Parlement. Est-il possible de conjuguer la préoccupation de la fin du monde et celle de la fin du mois, que le mouvement des gilets jaunes a donné à voir comme antinomiques ? Cette terminologie de fin du monde et de " fin du mois " n'est pas celle avec laquelle je suis le plus en phase. La question du sens est aujourd'hui première. Les gilets jaunes, que j'ai beaucoup côtoyés, exprimaient une révolte contre les élites qui se mettent à l'abri, tirent de plus en plus profit des inégalités sociales, et, en outre, voudraient faire payer la crise environnementale aux plus fragiles. Si on ne règle pas la question du climat, les inégalités sociales ne vont faire que croître. Ce sont les mêmes phénomènes de prédation qui bousillent la nature aujourd'hui et qui engendrent de plus en plus de pauvres, à l'intérieur des pays et à l'échelle planétaire. La suppression des panneaux publicitaires, le renoncement aux projets d'envergure, une action contre le groupe Total avec une motivation environnementale : ne risquez-vous pas d'apparaître comme antientreprises ? Non, à double titre. Un, j'ai été cadre dirigeant, j'ai travaillé dix-huit ans dans l'industrie. Quelles sont aujourd'hui les personnes engagées en politique qui ont une expérience dans le privé et dans l'industrie ? J'en vois extrêmement peu. Deux, si nos détracteurs veulent se mesurer à leurs indicateurs - alors que pour moi, la création d'emplois est du ressort du privé - il faut bien se rendre compte que Grenoble est la zone d'emploi avec le troisième taux de chômage le plus faible de France. Tout le monde disait qu'avec l'accession d'un écologiste à la tête de la mairie, Grenoble allait s'effondrer, ça n'a pas été le cas. Le chômage y a baissé. Il était à 8 % en 2014, il s'élève à 6,7 % selon les derniers chiffres disponibles. Dans le même temps, Grenoble est sélectionnée parmi les finalistes pour être Capitale verte européenne en 2022 en étant classée par la Commission européenne première ou deuxième dans onze des douze critères établis. Nous nous sommes saisis des défis du temps présent, la justice sociale et la justice climatique et, pour autant, nous n'avons pas fait s'effondrer le système économique. Le Monde vous a prêté l'intention d'être candidat à la candidature écologiste à l'élection présidentielle française de 2022. Est-ce une information ou de la spéculation ? Non, ce n'est pas une information. L'information est qu'il y a une France des villes et des villages qui se réveillent et que la validation à Grenoble de ce projet de société induit que notre voix et ma voix vont compter. Au premier tour de l'élection municipale, les Grenobloises et les Grenoblois ont été 47 % à me soutenir contre 29 % en 2014, soit le plus haut score de la gauche dans les grandes villes de France. Oui, je vais travailler à la cristallisation de cette majorité politique. Mais cela ne dit rien sur la question de la candidature qui n'est pas le sujet du moment. La question aujourd'hui est de savoir comment on construit cet espace politique. Votre voix est-elle en harmonie avec celle de Yannick Jadot, figure emblématique aujourd'hui de EELV ? Ma voix est en harmonie avec celle de ma formation politique. Aujourd'hui, notre secrétaire national n'est pas Yannick Jadot, c'est Julien Bayou. Tout le monde sait que Yannick Jadot a des ambitions présidentielles. Tout le monde sait aujourd'hui qu'il est membre du Parlement européen, comme nous en avons un certain nombre. Ce n'est pas lui qui fixe la ligne du parti. Dans le même article du Monde, Julien Bayou disait que le sujet n'était pas une question ni de divergences de fond, ni de candidatures. Pour l'instant, je m'attache à donner une majorité politique à cette majorité culturelle que je sens.