Emmanuel Macron l'a remarqué, en privé : son destin politique est très lié aux monuments historiques. Le 7 mai 2017, le Louvre sert d'écrin à son discours de président élu. Le 1er décembre 2018, troisième samedi du mouvement des gilets jaunes, l'Arc de triomphe est saccagé. Le 15 avril 2019, Notre-Dame de Paris brûle. Une heure avant une allocution décisive.
...

Emmanuel Macron l'a remarqué, en privé : son destin politique est très lié aux monuments historiques. Le 7 mai 2017, le Louvre sert d'écrin à son discours de président élu. Le 1er décembre 2018, troisième samedi du mouvement des gilets jaunes, l'Arc de triomphe est saccagé. Le 15 avril 2019, Notre-Dame de Paris brûle. Une heure avant une allocution décisive.Le président de la République ne se hasarde pas à tirer les leçons de cette série. Pourtant, elle dit quelque chose de son exercice du pouvoir. La déambulation devant la pyramide de verre surligne un début de mandat volontairement très régalien : Emmanuel Macron revêt le manteau du pouvoir et met en scène cet investissement. Les deux autres événements renseignent sur sa manière de réagir face aux circonstances : comme un judoka, il cherche à utiliser la force de l'adversaire, en l'occurrence de l'adversité. L'incendie de la cathédrale ? Une occasion de souder la communauté nationale. Le mouvement des gilets jaunes ? Un bon moyen de refonder sa politique, d'ouvrir l'acte II du quinquennat. Le chef de l'Etat ne renonce pas pour autant à l'acte I. Il rajoute des dialogues et quelques personnages au texte de la pièce, une péripétie par-ci, un coup de théâtre par-là, tout en maintenant la trame. Le spectateur y trouve-t-il son compte ? Où est la colonne vertébrale du macronisme ?Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, Emmanuel Macron n'a eu de cesse de réaffirmer les grands principes de sa ligne : nous ne détricoterons pas ce qui a été fait ces derniers mois. Son objectif, c'est de hausser durablement le niveau de croissance du pays tout en luttant contre les inégalités de destin. A vrai dire, hormis les partisans de la décroissance, personne ne lui demande de faire le contraire, et certainement pas les gilets jaunes. Réformes du droit du travail, de la formation professionnelle, de l'apprentissage, de la SNCF, etc., ces premiers chantiers du quinquennat, souvent d'inspiration libérale, ne sont pas visés par la vague contestataire. La question, à leur sujet, c'est celle de la mise en oeuvre et de l'efficacité. Or, l'ambition de départ est parfois affadie. Un exemple : les accords signés par le patronat et les syndicats au niveau d'une branche ne devaient plus être systématiquement étendus à l'ensemble des entreprises du secteur, pour éviter d'alourdir les obligations sociales des plus petites d'entre elles. Ce n'est pourtant pas le cas en pratique aujourd'hui.Le cap fiscal tient bon. Qu'on l'approuve ou pas sur le fond, la ténacité d'Emmanuel Macron est à mettre à son crédit. Le président reste sourd à ceux qui demandaient plus de justice fiscale par le bas (baisse d'impôts pour les plus modestes) et par le haut (taxation accrue des plus riches) : il ne retient que la première option en annonçant quelque cinq milliards d'euros de réduction de l'impôt sur le revenu (IR) au profit des classes moyennes. Les mesures favorables aux plus aisés comme aux entreprises sont maintenues : les revenus du capital restent soumis à une taxe unique de 30 %, la poursuite de la baisse de l'impôt sur les sociétés n'est pas remise en question. Dans sa lettre aux Français du 13 janvier dernier qui lançait le grand débat, le chef de l'Etat affirmait déjà que " la lutte contre le chômage doit être notre grande priorité, et que l'emploi se crée avant tout dans les entreprises, qu'il faut donc leur donner les moyens de se développer. " Un bémol toutefois : les employeurs (et eux seuls) seront visés par une réduction des niches fiscales destinée à financer, en partie, la baisse de l'IR des particuliers.La suppression de l'ISF - si contestée au début du mouvement des gilets jaunes - est sauve. Et défendue par le président pour encourager l'investissement. Toutefois, elle fera l'objet d'une évaluation en 2020 et, si elle n'est pas efficace, de corrections. Mais les résultats ne sont-ils pas déjà connus ? Les riches n'aiment pas l'incertitude, et les débats sur le maintien de cet impôt fétiche risquent de les avoir refroidis. " Les bénéfices de la réforme sont déjà morts, estime un économiste, et Macron en aura subi les inconvénients politiques sans engranger les avantages économiques. "Voilà pour l'acte I. Il doit cohabiter avec l'acte II. Tout entier tourné vers l'efficacité durant la première année de son mandat, Emmanuel Macron a oublié l'humain. C'est le coeur de sa confession lors de la conférence de presse du 25 avril dernier : il dit avoir pris conscience du profond sentiment d'injustice qui frappe le pays. Et veut y répondre. Il essaie de le faire en utilisant au maximum les ressorts de sa politique originelle. Par exemple, cette lutte contre les inégalités de destin, plus criantes pour lui que les inégalités fiscales. Une manière savante de dire que chacun doit avoir sa chance, indépendamment de son milieu d'origine. D'où une nouvelle mesure, le plafonnement à 24 du nombre d'élèves dans les petites classes (de la grande section de maternelle à la deuxième classe de l'école primaire), qui s'ajoute à un ensemble de décisions sur l'éducation et la formation déjà prises.Le président puise aussi dans les recettes classiques, distribuer de l'argent public pour donner du pouvoir d'achat : il l'a fait en décembre, il continue en avril en réduisant l'impôt sur le revenu. Là encore, il essaie de raccorder ces mesures à ses convictions : il voulait que le travail rapporte plus ? Il baisse l'impôt sur le revenu. Il reste donc fidèle à l'esprit de sa campagne. Mais cet esprit de campagne a déjà souffert de l'air du pouvoir. Ainsi les allers-retours concernant les retraités. A l'origine, il leur demande un effort supplémentaire parce que leur situation relative est globalement meilleure que celle des actifs. Mais point trop n'en faut et le mouvement des gilets jaunes lui a permis de mesurer que les seniors n'étaient pas tous si bien lotis. D'où cet aveu, le 25 avril : " J'ai un moment cru moi-même que leurs protestations (celles des retraités) n'étaient pas légitimes. " Il abandonne donc la sous-indexation des retraites inférieures à 2 000 euros. Déjà, le 10 décembre, il avait renoncé à la hausse de la contribution sociale généralisée (CSG) pour ces mêmes personnes.Emmanuel Macron entérine l'étatisation du pouvoir d'achat. Lui qui demande aux décideurs - les fameux " premiers de cordée " - de prendre leurs responsabilités (mais lesquelles ?) ne sollicite pas les entreprises pour augmenter les rémunérations : il sait que beaucoup n'en ont pas les moyens, qu'elles risqueraient de mettre en danger leur compétitivité. Il se plie à cette réalité (une fatalité ?) : les salaires ne permettent pas à tous de vivre décemment de leur travail. Si l'on veut que celui-ci paie, l'Etat doit compléter. Il le fait en baissant les cotisations salariales, en défiscalisant les revenus des heures supplémentaires, en dopant la prime d'activité, en renouvelant la prime exceptionnelle de 1 000 euros annoncée le 10 décembre. On comprend le raisonnement économique, mais on en mesure la faille politique : les entreprises n'ont donc rien à faire en matière de pouvoir d'achat ? Le président renvoie au dialogue social dans l'entreprise. Les syndicats mettront le sujet sur la table lors de la réunion sociale prévue pour septembre autour du Premier ministre.Cette politique comporte des risques : elle n'est jamais à la hauteur des demandes - à preuve le scepticisme qui accueille les annonces récentes du président - et elle est coûteuse. Comment la financer ? En partie par des économies. Mais en avançant cette explication, le pouvoir met le doigt sur son maillon faible : la baisse de la dépense publique, sans cesse promise, jamais explicitée. Le 25 avril, Emmanuel Macron a encore réaffirmé cet engagement. Pourtant, le même jour, il donne un signal contraire : il semble renoncer à réduire de 120 000 le nombre des fonctionnaires sur la durée de son mandat. Cette promesse de campagne devient irréaliste à l'heure où le chef de l'Etat s'engage à ne fermer aucune école ou aucun hôpital durant le quinquennat, à créer une Maison France Service dans chaque canton pour répondre aux habitants sur l'ensemble des sujets administratifs. Et ce n'est pas la seule source de dépenses à venir : la réforme promise de la fiscalité locale risque de coûter de l'argent si l'on ne veut pas faire trop de perdants.L'autre angle mort de la politique présidentielle reste l'écologie. La taxation du carbone a été abandonnée à la suite du mouvement des gilets jaunes et, pour l'heure, Emmanuel Macron n'a pas su/pu/voulu la rendre socialement juste. Or, cette taxation est une condition nécessaire (mais pas suffisante) du respect des objectifs en matière de climat.Le président français va chercher les innovations dans la méthode et la gouvernance. Avec l'objectif de répondre à la demande citoyenne : le référendum d'initiative partagée devient plus accessible, le droit de pétition local est renforcé. Avec l'objectif de se réconcilier avec les élus : un nouvel acte de décentralisation est promis, et, c'est juré, il va éviter les travers des précédentes opérations, cette fois, les compétences iront avec les responsabilités et les financements. Avec l'objectif de remettre les syndicats dans le jeu : en septembre prochain, ils seront réunis, avec des associations, autour du Premier ministre. Avec l'objectif de se sauver : le pouvoir se partage, même un peu, quand on est menacé de le perdre.Par Corinne Lhaïk.