Partout dans le monde industrialisé, les experts se posent les mêmes questions : comment et quand mettre fin au confinement? Des comités scientifiques dessinent des modèles et formulent des avis. Avec de nombreuses réserves, car il n'y a pas de précédents.
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Partout dans le monde industrialisé, les experts se posent les mêmes questions : comment et quand mettre fin au confinement? Des comités scientifiques dessinent des modèles et formulent des avis. Avec de nombreuses réserves, car il n'y a pas de précédents.En Belgique, le Conseil national de Sécurité annoncera vendredi un début de sortie de confinement. Ce qui est certain, c'est que l'assouplissement se fera très progressivement, avec une attention constante aux taux d'infection. La semaine dernière, le R0, le taux de reproduction qui indique combien de personnes sont infectées par un porteur, a baissé en dessous de 1 pour la première fois depuis l'épidémie en Belgique. C'est une bonne nouvelle, car cela signifie que l'épidémie perd du terrain.L'épidémiologiste Pierre Van Damme (Université d'Anvers) s'attend à un modeste assouplissement en fonction du secteur. "Il est essentiel que ces mesures n'entraînent pas une augmentation des taux d'infection", dit-il. "Parce qu'alors, vous obtenez un scénario de type "stop and go" où les libertés nouvellement acquises sont réduites. C'est psychologiquement insupportable. Il est préférable de l'éliminer plus lentement, mais de manière cohérente". Van Damme s'intéresse à l'Autriche, au Danemark et à l'Allemagne, pays qui sont en avance sur leur stratégie de sortie. "Je pense que la réouverture des écoles maternelles et primaires est une mesure sensée", dit-il. Elle permet d'alléger la pression exercée sur les parents qui travaillent à domicile, ce qui profite indirectement à l'économie. Et pour les enfants, c'est une mesure sûre, car à cet âge, on ne voit presque pas de pathologies." Coïncidence, l'Université d'Anvers a consacré sa cinquième enquête sur le coronavirus au thème de l'enseignement. "Chez nous aussi, les parents gémissent sous la combinaison du télétravail et de la pression scolaire".Au Royaume-Uni, le débat est pimenté par une proposition frappante : libérer en priorité les jeunes de 20 à 30 ans du confinement. L'idée a été quantifiée par Andrew Oswald et Nick Powdthavee, deux économistes du comportement de l'université de Warwick au curriculum vitae impressionnant. Leur point de départ est clair : d'une part, de tous les adultes, ce sont les jeunes de 20 à 30 ans qui ont le moins à craindre pour leur santé, et d'autre part, c'est le groupe le plus durement touché par les conséquences socio-économiques du confinement.Oswald et Powdthavee étayent leur plaidoyer dans le document "The Case for Releasing the Young from Lockdown". Accélérer la libération du segment le plus jeune de la population active permettra d'insuffler de l'oxygène dans l'économie et de limiter la chute du PIB. Le fait que ce soient les mêmes personnes d'une vingtaine d'années qui livrent les coursiers pour le commerce électronique en plein essor est un point positif supplémentaire. De plus, les auteurs soulignent le danger de troubles sociaux : les jeunes adultes sont en pole position pour se rebeller contre les mesures de confinement, où ils ont peu à gagner et beaucoup à perdre.La mesure de sortie s'appliquerait à 4,2 millions de Britanniques. Les jeunes qui vivent encore chez leurs parents sont exclus afin de réduire le risque de contamination intergénérationnelle. Les auteurs partent de données britanniques, mais affirment que leur stratégie peut également être appliquée dans d'autres pays européens."Gig economy""L'étude a reçu beaucoup d'attention ici", déclare Jan-Emmanuel De Neve, un Belge qui enseigne l'économie comportementale à Oxford et dirige le Wellbeing Research Centre. De Neve, co-auteur du célèbre World Happiness Report, est largement d'accord avec leurs conclusions et recommandations. "Il est vrai que les personnes d'une vingtaine d'années souffrent plus que la moyenne du confinement", dit-il. "Ils n'ont pas encore constitué de réserves financières, travaillant souvent dans les statuts incertains de la gig economy, dans les pubs ou comme coursiers pour Uber Eat. Ils passent à travers les mailles de la sécurité sociale. Les travailleurs indépendants reçoivent une indemnité correspondant à 80 % de leur salaire moyen, mais ce droit ne s'applique que s'ils ont travaillé pendant au moins trois ans. Les Britanniques sont respectueux des lois, en général le confinement est bien respecté. Mais il ne faut pas que ça dure au-delà du mois de mai, ou il y aura des troubles. Et alors, ce seront effectivement des jeunes d'une vingtaine d'années frustrés qui montreront la voie de la 'désobéissance civile'".Points faibles Le rapport a fini sur la table du groupe Cobra, la cellule de crise Covid du Downing Street 10, et a été rejeté en raison de la discrimination fondée sur l'âge, déclare De Neve. "Allez expliquer à un trentenaire qu'il n'a pas le droit d'aller au pub ou chez ses amis, alors que son voisin de 29 ans bénéficie de cette liberté. De plus, des doutes surgissent quant aux risques pour la santé : comment éviter que les jeunes d'une vingtaine d'années qui travaillent et mènent une vie sociale à l'extérieur rendent visite à leurs parents?""C'est le principal critère du gouvernement britannique : les mesures ne doivent en aucun cas interférer avec l'endiguement de l'épidémie. Nous sommes en retard sur la courbe belge, le taux de reproduction est ici encore supérieur à 1", dit De Neve. "Il est donc trop tôt pour prendre des mesures de sortie, mais j'attends une stratégie sectorielle plutôt qu'une stratégie liée à l'âge. Cela va être très progressif, car on craint déjà qu'une deuxième ou une troisième épidémie n'entraîne de nouveaux blocages. Ce serait vraiment désastreux pour l'économie".Oswald et Powdthavee reconnaissent les faiblesses de leur proposition. Au passif du bilan, il y a un nombre de morts. Si nous supposons que la moitié d'entre eux sont infectés, malgré un taux de mortalité de seulement 0,03 %, la "libération" de 4,2 millions de Britanniques d'une vingtaine d'années coûterait la vie à 630 jeunes. "C'est une autre raison pour laquelle l'étude est controversée", déclare De Neve. "Les décès de jeunes entraînent des coûts élevés pour la société, tant sur le plan social et émotionnel qu'économique. Cela peut être quantifié, en supposant 60 000 livres (69 000 euros) par année de vie perdue".Pierre Van Damme se dit sceptique quant à une telle mesure. "Je ne vois pas comment vous pouvez mettre en pratique un tel critère d'âge. Prenez la construction : vous ne pouvez pas mettre au travail de jeunes ouvriers inexpérimentés du bâtiment alors que leurs chefs de chantier de 40 ans doivent rester chez eux, non ?"Pour De Neve, c'est une observation justifiée. "Divers paramètres joueront un rôle dans le phasage. Ville ou campagne? Cadre ou ouvrier? Pourquoi ne pas ajouter un critère d'âge? Dans le secteur des services, il semble certainement possible de donner la priorité aux industries qui comptent de nombreux jeunes de vingt ans. Au Royaume-Uni, mais tout aussi bien en Belgique."