Votre essai LeDéclin comparait l'état de l'Europe à celui de la République romaine tardive, au Ier siècle avant notre ère. Il a eu un certain retentissement et suscité bien des polémiques. En quoi a-t-il changé votre vie ?
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Votre essai LeDéclin comparait l'état de l'Europe à celui de la République romaine tardive, au Ier siècle avant notre ère. Il a eu un certain retentissement et suscité bien des polémiques. En quoi a-t-il changé votre vie ? Je ne suis pas sorti indemne de ce livre. En tant qu'historien, j'ai vécu très fortement sous l'impression de l'effritement de ce qui constituait jadis la civilisation européenne : la spiritualité chrétienne, la famille au sens traditionnel du terme, l'amour de notre patrimoine culturel, etc. Cette perte d'identité culturelle me choque et je me suis vu forcé de prolonger cette réflexion dans ma propre vie. D'un côté, je m'identifie pleinement aux valeurs historiques de notre continent, mais de l'autre, je souffre énormément du constat que l'Occident part à la dérive : que faire, dans ma propre sphère d'activité, pour mettre ma vie personnelle en accord avec les valeurs qui me sont chères ? Au départ, ce petit livre, Que faire ? Vivre avec le déclin de l'Europe (1), n'était pas vraiment destiné à publication : c'est un livre assez intime qui n'a pas été écrit pour convaincre qui que ce soit, mais comme un vade-mecum intime esquissant quelques pistes pour rester fidèle à l'héritage occidental dans la vie quotidienne. Finalement, je l'ai publié en 2019 sur l'insistance de mon éditeur néerlandais et parce qu'entre-temps, j'étais sorti de cette crise émotionnelle en émigrant en Pologne avec femme et enfants. Que vous a apporté votre émigration en Pologne ? Je vis dorénavant dans une petite maison en bois et en bordure de la forêt, à vingt minutes de Varsovie. Contrairement aux apparences, le débat d'idées est bien plus libre en Pologne que chez nous, où l'on est vite marginalisé. Ici, il y a plus d'échange entre les intellectuels et une plus grande diversité dans le spectre des points de vue. Je me suis donc mis momentanément en congé de l'ULB pour travailler comme professeur de recherche à l'Institut Zachodni de Poznan sur l'histoire intellectuelle de l'Occident, l'identité européenne et les relations germano-polonaises. Dans mes conférences et publications, je m'efforce aussi de faire comprendre la vision politique de l'Europe occidentale en Europe centrale et de l'Est, et inversement. Beaucoup de frictions actuelles entre les Européens occidentaux et le groupe de Visegrad ( NDLR : Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie) pourraient être évitées si on se replongeait de part et d'autre dans les livres d'histoire. C'est une expérience passionnante. J'y ai trouvé une forme d'apaisement. L'Est m'apparaît de plus en plus comme le conservatoire de la culture qui a façonné notre continent. Les Polonais sont, certes, critiques à l'égard de l'Union européenne, mais ils sont, comme moi, des défenseurs farouches de l'unité européenne et de la protection de son héritage, bien plus que les Belges, les Français ou les Allemands, comme le montrent les sondages. Le gouvernement actuel polonais tente par tous les moyens de reprendre la main sur la justice, ce qui n'est pas le standard de notre vie démocratique... C'est comparable avec ce que de nombreux autres pays ont déjà comme système. Ainsi, le gouvernement polonais souhaite simplement donner plus de pouvoir au Parlement dans les nominations au sein de la Justice, comme c'est déjà le cas, par exemple, en Suisse ou en Allemagne, ce qui ne plaît pas à l'opposition polonaise actuelle, issue partiellement de l'élite de l'époque communiste, et dont l'influence au sein de l'appareil judiciaire se voit réduite. Conformément à votre recommandation numéro 9 (" Faire partie de la nature "), cultivez-vous des légumes pour nourrir votre famille ? ( David Engels montre son potager sur son smartphone). Oui, mais ce n'est encore que le début, car je suis très occupé par la rénovation de la maison et par mes conférences. L'Américain Mark Lilla vient de sortir un essai, L'Esprit de réaction (Desclée de Brouwer), qui souligne l'aspect révolutionnaire d'une certaine forme de conservatisme, celle qui ne se contente pas de tenter de freiner le changement, mais qui cherche la rupture. Vous-même avez été qualifié de conservateur, réactionnaire, voire d'extrême droite. Comment vous situez-vous sur l'échiquier politique ? Conservateur, peut-être ; le reste, bien évidemment que non. Les extrêmes font partie du problème, pas de la solution, et vouloir ignorer les contraintes du xxie siècle et tenter de revenir au bon vieux temps des années 1980, comme le proposent beaucoup de prétendus conservateurs, est d'une bêtise monumentale. D'ailleurs, les concepts de gauche et de droite sont devenus tellement vagues qu'il est difficile de se déterminer sur cette base. Dans Que faire ?, je recommande de ne pas entrer dans le jeu de la distinction gauche-droite qui avait un sens à la fin du xixe siècle, mais plus du tout aujourd'hui, dans la mesure où elle renvoie désormais à deux groupes d'individus aux convictions à peu près similaires, acquis au multiculturalisme et au libéralisme et souvent issus des mêmes milieux. La véritable distinction politique serait plutôt entre universalisme et traditionalisme. De toute manière, en tant qu'historien comparatiste, je ne crois pas en une histoire ouverte et libre et suis convaincu, comme je l'ai montré dans Le Déclin, que la civilisation occidentale vivra le même sort que la République romaine tardive : une phase de désordre civil, puis un régime autoritaire semblable à celui du principat augustéen ( NDLR : début de l'Empire romain sous Augusteentre 31 et 27 av. J.-C.), conjuguant un certain conservatisme culturel de droite avec une politique sociale populiste plutôt de gauche. Il va de soi que cette perspective est loin de me réjouir, mais elle me semble inéluctable ; tout ce que nous pouvons faire, c'est de tenter de rendre cette transition aussi humaine que possible. Est-ce conservateur, ou simplement pragmatique ? Je ne sais pas. En tout cas, sur le plan purement personnel, je reste profondément fier de mon héritage européen culturel et spirituel et ferai tout ce que je peux pour le transmettre à mes enfants et à mes lecteurs. Dans ce sens-là, oui, je suis peut-être conservateur. Quel projet européen défendez-vous à travers votre nouveau collectif Renovatio Europae, qui est composé d'intellectuels de droite allemands, français (Chantal Delsol), britanniques, polonais, hongrois, belges et italiens ? Le repli sur l'Etat-nation que défendent beaucoup de populistes n'est pas un projet politique constructif dans la situation dangereuse dans laquelle nous nous trouvons, avec la montée en puissance de la Chine, l'explosion démographique de l'Afrique, les relations difficiles avec la Russie et la radicalisation du Proche-Orient. Mais l'Union européenne ne fait pas l'unanimité : l'universalisme qui est son unique axe d'identification n'arrive pas à créer l'engouement nécessaire parmi les Européens. D'autres pays, comme le Japon ou la Corée du Sud, défendent les mêmes valeurs sans être européens. Dès lors, comment définir l'Europe et garantir la solidarité entre Européens ? Il faut s'unir, non pas au nom d'un universalisme multiculturaliste chimérique, mais grâce à une attitude positive face à notre héritage culturel occidental : un projet politique que nous avons baptisé hespérialisme, du mot grec occident, qui propose un retour politique aux sources des traditions européennes. La reconnaissance des racines chrétiennes de l'Europe est un vieux sujet. Cette mention avait été expulsée du préambule du projet de Constitution européenne de 2004, sous l'influence de Jacques Chirac et de Guy Verhofstadt. Comment définissez-vous l'identité du Vieux Continent, à la protection de laquelle la nouvelle présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, veut consacrer un ministère ? Je crains que ce commissariat devienne plutôt une agence de protection du politiquement correct plutôt que des véritables valeurs historiques du continent. Pour moi, l'identité occidentale est définie par la combinaison entre tradition judéo-chrétienne et héritage gréco-romain. D'ailleurs, même le refus du christianisme s'exprime selon un schéma d'inspiration chrétienne : la franc-maçonnerie est un produit purement chrétien. On n'est pas athée en Europe comme en Chine ou en Inde. La reconnaissance de la valeur positive du christianisme ne signifie pas que tout le monde doive aller à l'église, mais plutôt de reconnaître le christianisme et de l'estimer à nouveau comme le ciment ultime de notre civilisation : il faut que les générations futures aient à nouveau suffisamment d'estime émotionnelle pour cette tradition pour comprendre ce que la pensée, les arts ou les sciences lui doivent. Le fait d'en faire un élément périphérique nous coupe de nos racines et, de plus, nous prive d'un substrat de solidarité entre les citoyens.