Lire notre dossier consacrée à la crise liée au coronavirus
...

Cascades de mesures nationales restrictives désordonnées, fermeture totale des frontières de certains pays européens aux étrangers, tensions entre Etats membres à propos des contrôles sur les exportations d'équipement médical... : la pandémie de Covid-19, dont l'Europe est devenue l'épicentre, met l'unité et la solidarité européennes à rude épreuve. Le virus se joue des distances et des frontières, mais cela n'a pas empêché la pagaille et les réflexes nationaux égoïstes, qui ne seront pas oubliés de sitôt, surtout en Italie. Les institutions européennes elles-mêmes sont mises au défi de fonctionner en temps d'épidémie : les événements et rencontres - dont l'actuel round de négociations sur le Brexit - sont annulés ou reportés, la machine institutionnelle tourne au ralenti, le télétravail est de rigueur pour la plus grande partie des fonctionnaires européens. De même, les eurodéputés sont confrontés à des restrictions de déplacements et beaucoup se retrouvent bloqués dans leurs pays respectifs. Le Parlement européen ne se réunira plus en session plénière avant le mois de mai au plus tôt. " L'électronique permet les échanges à distance, mais tout ne peut se régler ainsi ", constate un eurocrate. A l'instar du sommet européen d'urgence du 10 mars, la réunion extraordinaire du 17 mars a dû être organisée par vidéoconférence. Ces rendez-vous virtuels ont permis aux chefs d'Etat et de gouvernement des Vingt-Sept d'apporter quelques réponses communes à la crise, qui est à la fois sanitaire et économique. L'Union européenne a décidé de boucler ses frontières avec l'extérieur pendant un mois. Elle avait préalablement chargé la Commission européenne de centraliser les informations sur l'épidémie : nombre de personnes infectées, de décès, de guérisons, mesures prophylactiques adoptées, inventaire des stocks, évaluation des besoins et capacités de production en équipements de protection et de soins. Les entraves à la libre circulation des produits de protection doivent être levées - Berlin et Paris sont ciblés - et une coordination des appels d'offres publics destinés à pallier les ruptures d'approvisionnement doit se mettre en place. Les Vingt-Sept et la Commission ont accepté d'assouplir les règles budgétaires et la réglementation des aides d'Etat aux entreprises. Un " fonds d'investissement " de 25 milliards d'euros destiné à la recherche et aux entreprises est aussi prévu. Suffisant pour amortir le choc ? Réponses de l'eurodéputé Vert Philippe Lamberts. Le Covid-19 met-il en lumière les lacunes et faiblesses de la construction européenne ? L'intégration européenne est un processus incomplet et, par certains côtés, incohérent. Dès l'instant où l'on instaure une zone de libre circulation des personnes, cela a des conséquences, notamment en cas de pandémie. De nombreux secteurs n'ont pas été fédéralisés au niveau européen, en particulier la compétence de la santé, restée nationale. D'où les réactions en ordre dispersé des pays membres ces jours-ci, ce qui n'est évidemment pas l'idéal pour contenir la propagation d'un virus. Dans le cadre légal actuel fixé par les traités, les gouvernements des pays de l'Union décident en la matière de façon indépendante. Beaucoup, en Europe, ont eu le sentiment que Donald Trump faisait des Européens les boucs émissaires de la crise, avec sa décision d'interdire les vols en provenance de l'Europe vers les Etats-Unis. La décision du président américain est tombée juste avant que les Européens prennent la mesure de la gravité de la crise sanitaire, qui avait jusqu'alors surtout touché l'Italie. Son attitude ne m'a pas choqué. Le meilleur moyen de limiter la propagation du virus est de réduire les déplacements. L'Union européenne aurait dû agir ainsi à l'égard des Chinois quand l'épidémie a commencé. Je ne suis pas un fan de Trump, mais je ne lui reprocherai pas sa décision. L'Italie, en revanche, a réagi avec retard à l'allumage et la voilà confrontée à un engorgement désastreux de ses services de soins de santé. La Chine affirme avoir endigué le virus et fustige le laxisme présumé des Occidentaux face au coronavirus. L'approche radicale de quarantaine adoptée, fin janvier dernier, par le régime de Pékin aurait-elle dû inspirer l'Europe ? Ne comparons pas la Chine et l'Europe : il n'y a pas d'Etat central européen et la Chine est une dictature où un seul homme est au sommet de tous les pouvoirs. De plus, la gestion initiale défaillante de la crise sanitaire en Chine montre que quand un régime gouverne par la peur, les responsables à différents niveaux de pouvoir n'osent, par crainte des conséquences, faire remonter les mauvaises nouvelles. Un pouvoir ultracentralisé n'est donc pas un atout. A contrario, la dispersion entre les Vingt-Sept de la gestion des situations d'urgence sanitaire est un handicap. Faute de coordination, c'est le règne du chacun pour soi. Les citoyens européens ont tendance à reprocher à l'Union européenne son manque de réactivité et sa fuite devant les responsabilités en situation d'urgence. Ce fut le cas lors de la crise des migrants et cela se répète aujourd'hui. C'est oublier que les questions de santé et d'asile-migration restent des compétences nationales. La coopération dépend de la bonne volonté des Etats membres. En revanche, la réponse macroéconomique à la crise actuelle est bien une compétence européenne. Quelle est la marge de manoeuvre de l'Union, alors que l'économie s'immobilise et que les marchés financiers plongent ? La Banque centrale européenne joue son rôle pour apporter au marché le plus de liquidités possibles. Le souci est que cette pandémie survient dans un contexte de vulnérabilité économique : la dette des Etats, des ménages et, surtout, celle des entreprises n'a cessé d'augmenter. Les leçons de la crise financière de 2007-2008 n'ont pas été tirées. On s'est contenté de demander aux banques d'avoir plus de fonds propres pour être plus robustes, mais on a laissé se former de nouvelles bulles d'actifs mobiliers et immobiliers. Pour les acquérir, de nombreux acteurs se sont surendettés au-delà du raisonnable. Le cours des actions a grimpé sans que cela corresponde aux perspectives réelles des entreprises. A cela s'ajoutent les effets économiques toxiques de la stricte orthodoxie budgétaire imposée par l'Allemagne, qui considérait les déficits publics comme la peste. Une obstination imbécile !