Un soleil terne d'octobre jette péniblement ses rais sur la place de la Sorbonne. Il est 13 h 30, en binôme complice avec son attachée de presse, Christiane Taubira devrait surgir d'un instant à l'autre. Si, comme le suggérait Proust, les visages sont ces "poupées extériorisant le Temps, qui d'habitude n'est pas visible", la sérénité et le sourire que reflète celui de Taubira témoignent d'une vie d'engagement et de transmission. A l'orée de sa septième décennie, l'ancienne ministre de la Justice sous le quinquennat de François Hollande fait un pas de côté en politique, pour l'instant du moins, et offre à ses lecteurs un recueil de sept nouvelles, autant d'odes aux femmes où la beauté du style le dispute, sans cesse, à la force des convictions. On y retrouve, condensés et rendus de manière romancée, tous les marqueurs et chevaux de bataille de l'ex-garde des Sceaux: élan poétique, musicalité des phrases, lutte contre les violences faites aux femmes, examen des plaies, encore violemment visibles, de l'histoire de l'esclavage, les enjeux de mémoire, ou encore le combat pour l'égalité et la dignité. La néoromancière a-t-elle donc supplanté la femme politique? Rien n'est moins sûr. L'ancienne candidate à la présidentielle de 2002 ne dissimule pas son enthousiasme politique à quelques mois du scrutin décisif. Elle souhaite y prendre pleinement sa place, tout en excluant fermement l'hypothèse d'une éventuelle candidature.
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Un soleil terne d'octobre jette péniblement ses rais sur la place de la Sorbonne. Il est 13 h 30, en binôme complice avec son attachée de presse, Christiane Taubira devrait surgir d'un instant à l'autre. Si, comme le suggérait Proust, les visages sont ces "poupées extériorisant le Temps, qui d'habitude n'est pas visible", la sérénité et le sourire que reflète celui de Taubira témoignent d'une vie d'engagement et de transmission. A l'orée de sa septième décennie, l'ancienne ministre de la Justice sous le quinquennat de François Hollande fait un pas de côté en politique, pour l'instant du moins, et offre à ses lecteurs un recueil de sept nouvelles, autant d'odes aux femmes où la beauté du style le dispute, sans cesse, à la force des convictions. On y retrouve, condensés et rendus de manière romancée, tous les marqueurs et chevaux de bataille de l'ex-garde des Sceaux: élan poétique, musicalité des phrases, lutte contre les violences faites aux femmes, examen des plaies, encore violemment visibles, de l'histoire de l'esclavage, les enjeux de mémoire, ou encore le combat pour l'égalité et la dignité. La néoromancière a-t-elle donc supplanté la femme politique? Rien n'est moins sûr. L'ancienne candidate à la présidentielle de 2002 ne dissimule pas son enthousiasme politique à quelques mois du scrutin décisif. Elle souhaite y prendre pleinement sa place, tout en excluant fermement l'hypothèse d'une éventuelle candidature.Le roman m'offre plus de liberté. Mais à vrai dire, il n'y a pas d'intentionnalité dans ma démarche. Je ne change pas de genre pour changer le ton de ma voix. Je me suis embarquée dans la fiction l'année dernière (Gran Balan, Plon, 2020), et j'ai poursuivi cette année dans la même voie. Cela ne signifie pas que je renonce à l'essai. Ceci posé, je dirais que le roman donne la possibilité d'exprimer plusieurs voix. Il permet la polyphonie. Quand j'écris une fiction, que ce soit un roman ou une nouvelle, les personnages peuvent porter des propos que je n'approuve pas forcément. Cela ne les empêche pas de pouvoir exister, par eux-mêmes, dans l'espace du dialogue et de la conversation. L'essai est un exercice bien différent. C'est le genre de la persuasion et de la démonstration. Il permet d'argumenter, de saisir un sujet, de l'explorer. Stylistiquement parlant, j'y veille, autant que dans le roman, à soigner ma langue, à être claire, à formuler des phrases qui sonnent bien et joliment. Aussi, dans l'essai, je m'inscris dans une démarche engagée, politique, de combat - mais pas d'affrontement -, tandis que dans la fiction, je m'engage dans un autre type de conversation: je baguenaude, je déambule, je folâtre (rires). Il est indéniable que la société tient structurellement par les femmes. La crise sanitaire l'a clairement démontré. Quant à la genèse de ce recueil à proprement parler, il ne s'inscrit pas dans une démarche conjoncturelle. Ces personnages de femme m'habitent depuis très longtemps, à mon insu pour certaines, parce que, parfois, c'est en écrivant que ces figures de femme resurgissent dans ma mémoire. D'une manière générale, je veille à ce que mon rapport à l'écriture ne soit pas conjoncturel, à ce qu'il soit à la fois libre et, dirais-je même, sacralisé, au sens où je fixe quelque chose. Dans la parole, je retrouve de la dynamique et la tonicité. Dans l'écriture, je fixe. Cela fait des années que j'écris la nuit pour me nettoyer la tête. Il est vrai que les personnages principaux de ces nouvelles sont pour la plupart des femmes d'âge mûr - sauf Maya et, dans une certaine mesure, Myrtille. J'ai essayé d'insister sur leur singularité et subjectivité - nous y reviendrons. Ce sont des personnages qui ont leur propre vie, trajectoire, réactions, etc. Cela n'est en aucun cas incompatible avec ma préoccupation, qui demeure la question de la jeunesse. D'abord, parce que cette préoccupation représente pour moi la traduction d'une conscience de génération. Je considère que le sens de notre vie est l'instant, mais aussi l'avant et l'après, et nous devons en permanence nous poser la question: quel monde, quels enseignements et quelles valeurs sommes-nous en mesure de transmettre? Quelles victoires avons-nous récoltées des combats que nous avons menés? Quels enseignements faut-il tirer de nos échecs? Et qu'est-ce qu'on fait par la suite? La deuxième grande raison, plus intime, est que la jeunesse m'émeut, parce que j'aime cette espèce de fragilité, de vulnérabilité, réelle, qui n'a pas nécessairement conscience de soi, qui peut être conquérante, maladroite, joyeuse, impétueuse, tourmentée, introvertie. Je suis profondément émue par ce que la jeunesse dit des fragilités, de la force, et de l'invincibilité de l'espèce humaine. Quant à mon choix d'écrire sur les femmes, cela s'est imposé d'une manière naturelle. Je ne suis pas allée chercher ces femmes, ce sont de vieux compagnonnages. Je ne dirais pas qu'il y a des parties autobiographiques, mais j'assume de traverser l'intégralité de ces nouvelles. J'assume d'y être pleinement présente. On y retrouve des petits éclats de ma vie, parfois même des répliques de mon cru. Mais l'essentiel de ces histoires est fait à partir de paroles et de gestes de femmes que j'ai entendus quand j'étais adolescente, ou jeune adulte, et qui étaient suffisamment forts pour rester gravés dans ma mémoire. A l'époque, je ne les avais pas forcément saisis dans toute leur ampleur, notamment à propos de ce qui touche à la liberté des femmes, à leur rapport à l'homme, à leur sensualité - que je distingue de la sexualité - , c'est-à-dire la saveur de la séduction, le plaisir de l'attente, de la subtilité. En grandissant, et en les comprenant, j'ai trouvé ces figures de femmes magnifiques et j'ai jugé important de les partager avec mes lecteurs. Pour répondre clairement à votre question: il y a un côté biographique en ce sens que ce n'est pas forcément ma personne qui est romancée mais je suis le témoin de ces personnalités féminines. C'est malheureusement une réalité. Il est urgent d'en prendre compte. Objectivement, s'il y a un endroit où personne ne peut rien pour une femme, c'est bien chez elle. Au moment où la violence s'exprime, on est chez soi. Et ce n'est ni la police, ni la mère, ni le parrain qui peuvent quelque chose. Si on n'affronte pas cette réalité, les luttes contre les violences conjugales, en particulier, et les violences à domicile, en général, seront des luttes incomplètes et inefficaces. Dans ces lieux, on ne peut rien pour les femmes. Le côté tragique n'est pas seulement dans la nouvelle. Il y est parce qu'il reflète une part de la réalité. Dénoncer, faire des manifestations, prendre des mesures gouvernementales, tout cela est nécessaire mais pas suffisant. Cela a bien sûr des effets salutaires: ça donne du courage à des femmes pour aller porter plainte et oblige les hommes à être plus vigilants. Par exemple, la pression de la société incite le gouvernement à prendre des mesures pour augmenter le nombre d'offres d'hébergement. Quand j'étais au gouvernement, j'ai instauré une série de mesures en ce sens: j'ai mis en place et généralisé le TGD sur la totalité du territoire (NDLR: "Téléphone Grave Danger", dispositif de téléphone d'alerte pour l'intervention urgente et la protection de personnes en danger), j'ai augmenté les places d'hébergement, j'ai demandé au ministre de l'Intérieur que toutes les plaintes soient systématiquement transmises au parquet et instruites. En dépit de toutes ces mesures, il n'en demeure pas moins que personne ne peut rien pour la femme dans son domicile. On n'arrivera jamais à bien comprendre pour quelles raisons seulement 10% des femmes touchées par les violences conjugales portent plainte. Il faut garder à l'esprit que le domicile privé est un lieu clos. D'ailleurs, les femmes sont les premières à dire "c'est chez moi, c'est intime, et c'est privé". Il y a des choses à faire dans la société. A commencer par les hommes d'ailleurs. Les injonctions de la société font que quand on est garçon on doit montrer qu'on est fort, viril, puissant. Il faut que la société arrête de maltraiter les hommes. Il y a chez les hommes qui frappent leurs conjointes des frustrations et des blessures refoulées. Cela n'excuse en aucun cas leur comportement, ne serait-ce que parce qu'il existe des millions d'hommes qui ont des frustrations et qui ne frappent pas. Il faut juste savoir que la question des violences conjugales n'est pas une affaire de couple, c'est une question sociale et c'est en tant que telle qu'elle doit être abordée et réglée. La politique est une affaire extrêmement sérieuse. Il ne s'agit rien de moins que d'agir sur la vie des gens par le pouvoir législatif, qui élabore les règles ; ou le pouvoir exécutif, qui prend des décisions qui pèsent directement sur leur vie. Pour m'engager dans une voie ou dans une autre, je réfléchis, j'examine les conditions, et je tiens compte, bien entendu, de l'espoir que je suscite chez les gens. Soulever de l'espoir chez les gens en sachant que, objectivement, les conditions pour satisfaire cet espoir ne sont pas réunies, est une impasse politique. C'est toujours délicieux de recevoir l'amour, l'admiration et l'estime des gens. Je l'accueille avec bonheur et plaisir, mais sans vanité. J'estime toutefois que dans la situation où nous sommes, avec les urgences qui s'imposent - politiques, environnementales, sociales - il y a un certain nombre de décisions de fond à prendre. Je pense aux politiques publiques de justice sociale, de rétablissement des services publics, celles qui renforcent la cohésion dans la société, ou encore celles qui ouvrent de l'espace pour la parole citoyenne et la délibération collective. Ces mesures sont à prendre en urgence. Du reste, et comme vous le savez, une élection a une part d'aléa, et il faut remplir un certain nombre de conditions objectives pour s'y engager. Pas uniquement. Les questions que vous soulevez sont importantes, mais secondaires à partir du moment où les conditions politiques sont remplies. Dans l'état actuel des choses, les conditions nécessaires seraient que les gauches, avec leurs sensibilités et préoccupations prioritaires différentes, soient en mesure de porter ensemble les nécessités démocratiques et de service public que je viens de mentionner. Aujourd'hui, les institutions françaises font que, malheureusement, il faut une figure de proue, une incarnation, mais la réalité d'une démocratie moderne est autre. Elle consiste en une dynamique portée par plusieurs personnes. Je pense que c'est ainsi que les choses doivent se dérouler. Il me semble aussi que nos sociétés ont suffisamment de maturité pour comprendre cela. En France, nous sommes dans un régime présidentiel, avec une forte symbolique de l'incarnation individuelle, raison pour laquelle nos institutions doivent être modernisées. Et c'est ensemble que nous pouvons le faire. En effet. Je pense que ce changement aurait dû être mené il y a une vingtaine d'années déjà. Quand j'étais candidate en 2002, je plaidais pour une VIe République. C'était inscrit dans mon programme. Par conséquent, ayant développé cela, je ne m'imagine pas une seule seconde m'aligner comme candidate supplémentaire. Je ne saurais pas expliquer aux gens ma conviction profonde - à savoir que la politique consiste à agir sur leur vie - et jouer en même temps le rôle de la cinquième ou sixième candidate de gauche. Elle est problématique pour les individus, pour la société, et pour l'espèce et le patrimoine humains. L'assimilation n'est pas un terme creux où chacun met un contenu selon son gré. Il s'agit d'un concept qui a été pensé comme un instrument de pouvoir, avec une portée symbolique. Il participe à l'appauvrissement de l'individu en ceci qu'on dit, en substance, à celui-ci: "Ta culture, tu la mets à la poubelle." Je me demande qui peut gagner dans cette affaire. Personne n'y gagne, en réalité. C'est également un appauvrissement pour la société: celle-ci se prive d'une part de sa créativité, d'un potentiel d'inventivité, elle se prive d'une diversité d'imaginaire, de comportement, de vocabulaire, de mode de pensée, de traditions. Cela touche tous les domaines. Enfin, cette notion appauvrit l'espèce humaine tout entière: de grands poètes, écrivains, philosophes, ont expliqué que lorsqu'une langue périt - même lorsqu'elle n'a que quelques milliers de locuteurs - , c'est une part importante de l'imaginaire humain qui disparaît. Parce que les langues sont l'expression des expériences humaines. C'est un concept mortifère.