Je m'inspire du passé, mais je ne suis pas passéiste. Je vais de l'avant, il n'y a pas de marche arrière chez moi. Mais pour aller de l'avant, il faut savoir ce qui s'est passé avant. " Ainsi parlait Charles Aznavour à la fin de sa vie. Ce chanteur français d'origine arménienne, décédé de " mort naturelle " à 94 ans dans la nuit du dimanche 30 septembre au lundi 1er octobre, était le dernier monstre sacré de la chanson française d'après-guerre. Une star venue de nulle part, que la voix enrouée et la petite taille n'ont pas empêché de devenir le " chanteur de variété le plus important du xxe siècle " aux yeux des Américains de CNN. Mais c'était aussi et surtout un homme dont la vie et la carrière reflètent une société française ouverte, humaniste et conquérante. Une leçon pour l'avenir.
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Je m'inspire du passé, mais je ne suis pas passéiste. Je vais de l'avant, il n'y a pas de marche arrière chez moi. Mais pour aller de l'avant, il faut savoir ce qui s'est passé avant. " Ainsi parlait Charles Aznavour à la fin de sa vie. Ce chanteur français d'origine arménienne, décédé de " mort naturelle " à 94 ans dans la nuit du dimanche 30 septembre au lundi 1er octobre, était le dernier monstre sacré de la chanson française d'après-guerre. Une star venue de nulle part, que la voix enrouée et la petite taille n'ont pas empêché de devenir le " chanteur de variété le plus important du xxe siècle " aux yeux des Américains de CNN. Mais c'était aussi et surtout un homme dont la vie et la carrière reflètent une société française ouverte, humaniste et conquérante. Une leçon pour l'avenir. " Charles Aznavour aura accompagné les joies et les peines de trois générations, a salué Emmanuel Macron. Ses chefs-d'oeuvre, son timbre, son rayonnement unique lui survivront longtemps. " Le président français ne s'y trompe pas : comme Johnny Hallyday dont Aznavour était proche, l'artiste dévoile le visage d'une France éternelle dont l'héritage mérite d'être cultivé en ces temps troubles. Avec ce message en lettres subliminales : " Dans l'adversité, n'ayez pas peur : on finit toujours par se relever. " La France d'Aznavour est celle des droits de l'homme, des Lumières et d'un rayonnement culturel puissant. C'est un pays certes chaotique, polarisé, mais qui ne craint pas l'autre et qui ne rejette pas la différence. Né le 22 mai 1924, Charles Aznavour, de son vrai nom Shahnourh Aznavourian, est un enfant de " transmigrants " - ceux-là même qui défrayent tant la chronique de nos jours... " Je suis d'une famille génocidée ", rappelait-il. Du côté de sa mère, nombreux sont ceux qui ont perdu la vie lors du génocide perpétré par les Jeunes Turcs en 1915. Ses parents ayant fui la haine, il voit le jour dans les cuisines d'un restaurant familial à Paris, mais il aurait tout aussi bien pu naître en Grèce, comme sa soeur Aïda, voire à New York, que rêvaient de rejoindre ses parents. Il portera à jamais cette blessure béante, qui se réveillera en 1988, quand il mobilisera ses copains chanteurs pour récolter de l'argent après que la terre ait tremblé dans son pays d'origine. En suivant le fil français d'une tradition humanitaire. " Je suis resté Français, je ne suis pas devenu président en Arménie ", ironisait-il, voici quelques jours, en évoquant la candidature de l'ex-Premier ministre français, Manuel Valls, à la mairie de Barcelone. Les Français ont accueilli Aznavour et ont fait de lui une immense star. Une revanche sur le sort. La France d'Aznavour, c'est aussi celle de l'ascenseur social. Un pays qui permet aux plus démunis de cultiver le rêve de se retrouver un jour en haut de l'affiche. Certains y arrivent propulsés par les études, mais pas le petit Charles, qui a quitté l'école à 10 ans et demi et qui n'aura jamais passé son bac - même s'il a pensé le faire, par défi, passé 40 ans. D'autres brillent davantage par leur talent et leur ténacité, ce qui est indéniablement son cas. Dans son enfance, il vit entouré d'artistes et commence au théâtre du Petit Monde - tout un programme - dès l'âge de 9 ans. Ses premiers pas sur scène et dans la vie sont dignes d'un roman, entre des récitals de reprises de Charles Trenet chantées dans les caves de Pigalle des années 1940, un travail comme homme à tout faire d'Edith Piaf - qui le considérera comme un frère ! - ou ses premières chansons refusées par Yves Montand. Ce Je m'voyais déjà, dont Montand disait qu'il n'intéresserait pas le public parce que le public ne s'intéresse pas à la vie d'artiste, fut d'ailleurs la chanson qui rendit Aznavour célèbre. Venu de nulle part, il démontre qu'il n'y a pas de fatalité : oui, on peut sortir de sa condition en se battant jour et nuit. " J'ai toujours pensé que je pouvais me sortir de tout ", répétait-il ces derniers temps, à la suite de chutes physiques à répétition. Et tant pis si cette réputation fut ternie, plus tard, par les accusations d'évasion fiscale en Suisse ou des envies de " nouveau riche " à s'exhiber en Rolls. Amoureux de la langue, Charles Aznavour restera à jamais l'un des géants de la chanson française aux côtés de ces autres auteurs-compositeurs de légende qu'il aimait nommer : Charles Trenet, Jacques Brel, Georges Brassens, Léo Ferré... Avec lui, le français sonnait comme un poème ou comme une étude de moeurs, c'est selon, mais toujours avec des détours chatoyants ou poignants. Au fil de quelque 1 400 chansons, il a réinventé cette langue, en utilisant toujours un vocabulaire accessible au plus grand nombre - il y tenait - mais en nourrissant sans cesse ce travail d'écriture qu'il menait avec discipline, chaque jour. Respecter les mots était le plus beau cadeau qu'il pouvait faire à sa patrie d'adoption. " Je n'ai pas passé une nuit de ma vie sans apprendre quelque chose, se plaisait-il à dire. Chaque soir, je mémorise un texte ou je lis une encyclopédie. " Comme un devoir. Comme une conviction diffuse : jamais rien n'est acquis, il faut en permanence remettre sur l'établi le travail abandonné la veille. Redevable, Aznavour l'était, incontestablement. " Les gens ont tout de suite cru en moi, confiait-il au Vif/L'Express en 2007. Depuis, je n'ai pas changé, ils le voient bien. Je fais mes courses au supermarché, je conduis ma voiture. Je viens du "peuple" et le goût du café du commerce ne m'a jamais quitté. " Son immense héritage musical, tant en volume qu'en perles rares - de La Bohème à Emmenez-moi en passant par Hier encore ou Désormais - est imprégné de cet amour romantique propre à la France, mais aussi du quotidien des petites gens, des romances âpres, crues et mélancoliques, des scènes capturées aux coins des rues et des bistrots, tel un Cartier-Bresson de la chanson. Aznavour était un chroniqueur des jours ordinaires avec, toujours au coin des yeux, un sourire, un zeste d'humour. C'était, en somme, une autre " voix des sans-voix ", qui donnait la parole à ceux qui n'ont pas l'occasion de s'exprimer dans les médias. Ce n'est sans doute pas par hasard s'il s'est lié d'amitié avec le " rebelle " Johnny Hallyday, salué par les incompris de toutes sortes, par les exclus d'une société intolérante. Laura Smet, la fille de Johnny, évoquait la mémoire d'Aznavour en disant que son " fils spirituel ", Johnny, l'accueillerait les bras ouverts, là-haut. Et tant pis si le petit Charles, comme le grand Johnny, est devenu membre du petit monde clos du show-biz, d'un univers aux apparences bling-bling et artificielles, qui ne parlait parfois plus aux siens que dans les pages glacées des magazines people. Mais il n'oubliait jamais d'où il venait. Comme la France ne devrait jamais l'oublier... Léger, gentil, souvent facétieux, Charles Aznavour a pourtant su être au rendez-vous de tournants de la société et à l'écoute de ses minorités, des gens différents et des émigrants. En 1972, avec son magnifique Comme ils disent..., le voilà même à la source d'une petite révolution de moeurs : pour la première fois, on évoque les homosexuels dans une chanson à destination du grand public sans les tourner en ridicules en les surnommant " chochotes " ou " machins ". Le fruit, là encore, de sa capacité à regarder le monde sans préjugés : autour de lui vivaient beaucoup d'homosexuels, dont un garçon, Androuchka, visiteur régulier de sa maison. " Je suis prude et vieux jeu, mais sans a priori de race, de religion, d'origine sociale, confiait-il au Vif/L'Express, il y a dix ans. Je me surnomme le "Benetton de la chanson", car, dans ma famille, il y a des juifs, des musulmans, des protestants, des catholiques, des grégoriens.. " Sa troisième épouse, la Suédoise Ulla Thorsen, mère de trois de ses six enfants, lui a apporté une rigueur toute scandinave. Politiquement, Aznavour était, à sa manière, l'héritier d'une grande tradition humaniste française. Politiquement plutôt à gauche, il ne voulait toutefois pas être étiqueté et soulignait malicieusement que l'on " ne peut pas marcher sans jambe droite ni jambe gauche ". Il n'a consenti à reconnaître qu'une amitié politique : avec Jacques Chirac, un président qui a lui aussi brouillé les repères jusqu'à révéler sa profondeur en amateurs des arts primitifs. Et tant pis, là encore, si Aznavour désarçonnait en se déclarant partisan de la peine de mort, penchant qu'il assumait en tant que conviction de fils du peuple, fut-elle contestable. Mais quand le Front national frappait aux portes du pouvoir, il signait les appels républicains à lui fermer la porte. Trop heureux de plaire après des années de galère, le petit Arménien du film Tirez sur le pianiste ! de François Truffaut était insatiable. En plus d'une petite centaine d'albums, vendus à quelque 180 millions d'exemplaires, il a joué dans quatre-vingt films dont des bijoux - le Truffaut, Le Tambour de Schlöndorff, Les Fantômes du chapelier de Chabrol et Un Taxi pour Tobrouk de Denys de La Patellière- et de plus nombreux navets. Fort de sa reconnaissance en France, il est parti à la conquête du monde et, tel Napoléon, a réussi une expansion à coups de mots, jusqu'à rejoindre le Hall of Fame et le Walk of Fame hollywoodien en 2017. Avec She, version anglaise de Tous les visages de l'amour, il a même obtenu un numéro un dans les charts britanniques. " Je fais cela par campagne, s'amusait-il en termes militaires. La campagne d'Allemagne, puis la campagne d'Italie... " Comme l'histoire de la France contemporaine à laquelle elle est associée, la carrière de Charles Aznavour a bien sûr connu des soubresauts, des éclipses, des bides commerciaux, des moments de mou ou d'oubli. Toujours, pourtant, il est revenu, debout. Sans jamais quitter la scène, là où il se disait " vivant ", là où il se sentait bien : il devait encore chanter à Bruxelles le 26 octobre. Quand il s'éloignait de la scène, sa femme le priait instamment d'y retourner, tant il pouvait être insupportable en l'absence de sa relation d'amour avec le public. L'Aznavour de ces dernières années parlait d'échecs, de séparations et de solitudes. Son dernier album, la voix enrouée, se confiait " avec un brin de nostalgie ", " avec des larmes dans le coeur ". Mais en l'entendant chanter qu'il " n'attendait plus rien de la vie ", on savait qu'il s'agissait d'une composition. Ses " oeuvrettes ", comme il nommait ses chansons, renvoient aujourd'hui à des images sépia, elles laissent des parfums d'antan sur les places où l'on ne danse plus comme autrefois. Mais pour autant, Aznavour n'était pas un chanteur ringard. " Hier encore, j'avais 20 ans, je croyais gaspiller le temps en croyant l'arrêter ", chantait-il à ses débuts. Charles Aznavour avait fait la promesse à sa soeur qu'il vivrait au-delà des 100 ans. Il rêvait même de battre tous les records et de rejoindre Mathusalem, confiait-il en rappelant avoir déjeuné avec la doyenne du monde Jeanne Calment, décédée à 122 ans et 5 mois. Les détours de la vie en ont voulu autrement. Il est parti plus tôt qu'il ne l'aurait voulu, allongé dans la baignoire de sa propriété près de Mouriès, dans les Alpilles. Simple et éternel. Mais avec un héritage réel et une transmission qui commence à peine. Aznavour voulait plus que tout éviter de finir comme un " vieux con ". Les jeunes générations ne manquent d'ailleurs pas de relayer les clins d'oeil qu'ils multipliaient en ce sens. En témoigne ce message du chanteur Benjamin Biolay : " Permettez-moi de vous dire que c'est sans doute la personne la plus extraordinaire que j'ai eu la chance de connaître. Un guide et un maître de l'art et de la vie. Dur de ne pas pleurer. Je vous aime Charles. " Ou celui du rappeur MC Solaar : " Charles Aznavour parle à toutes les générations. C'est un formidable conteur, qui se met dans la peau des autres. Les sentiments transparaissent, il voulait faire vibrer l'être humain. On est au-delà de la chanson. Il nous parle à l'oreille. Il s'intéressait à la société et fréquentait des jeunes. " Amoureux de la France, par-delà les époques, Charles Aznavour a aimé le slam, le rap, le jazz, tous les genres susceptibles de donner d'autres tournures à cette langue de Molière qu'il vénérait. Cela ne l'empêchait pas de chanter dans d'autres langues, en allemand, en arménien, en anglais... Sur son dernier opus, baptisé Encores en référence aux rappels auxquels il se livrait, le chanteur nonagénaire reprenait avec le jeune chanteur anglais Benjamin Clementine, à la voix d'extraterrestre, un vieux standard de 1961 : You've got to learn from hard experience. C'est un message adressé à ceux qui restent : apprendre de ses expériences. Et un mot tendre murmuré à ceux qui ont peur, parfois, de ce que devient la France dans ce monde fou : n'oubliez jamais ce que nous avons été, soyez-en fiers...