Jamais elle n'a aspiré à la célébrité. Lorsque la jeune capitaine du Sea Watch 3 sauve du naufrage de leur embarcation de fortune 53 migrants partis de Libye, en 2019, elle estime ne faire "que son devoir". Après plus de deux semaines d'errance en mer, rejetés par tous les pays riverains, les réfugiés épuisés accostent enfin à Lampedusa le 29 juin, malgré l'interdiction décrétée par le ministre italien de l'Intérieur, Matteo Salvini, chef de la Ligue, parti d'extrême droite. Carola Rackete est arrêtée, placée en résidence surveillée et risque jusqu'à dix ans de prison. A Lampedusa, où près de la moitié des électeurs ont voté pour la Ligue aux dernières élections européennes, la foule se déchaîne contre elle. "Si les tribunaux ne nous innocentent pas, les livres d'histoire le feront", assure "la Capitana" (comme on l'appelle en Italie), bravache, à la presse allemande. Et de rappeler que, depuis 2014, au moins 1...

Jamais elle n'a aspiré à la célébrité. Lorsque la jeune capitaine du Sea Watch 3 sauve du naufrage de leur embarcation de fortune 53 migrants partis de Libye, en 2019, elle estime ne faire "que son devoir". Après plus de deux semaines d'errance en mer, rejetés par tous les pays riverains, les réfugiés épuisés accostent enfin à Lampedusa le 29 juin, malgré l'interdiction décrétée par le ministre italien de l'Intérieur, Matteo Salvini, chef de la Ligue, parti d'extrême droite. Carola Rackete est arrêtée, placée en résidence surveillée et risque jusqu'à dix ans de prison. A Lampedusa, où près de la moitié des électeurs ont voté pour la Ligue aux dernières élections européennes, la foule se déchaîne contre elle. "Si les tribunaux ne nous innocentent pas, les livres d'histoire le feront", assure "la Capitana" (comme on l'appelle en Italie), bravache, à la presse allemande. Et de rappeler que, depuis 2014, au moins 18 000 personnes sont mortes en mer Méditerranée en tentant de rejoindre l'Europe. Pendant des mois, l'Europe se déchire sur son sort: traitée de "communiste gâtée", de "fanfaronne", ou de "criminelle" par le ministre italien de l'Intérieur et l'extrême droite ; encensée, présentée en "Antigone des mers" par les activistes de tout poil qui collectent plus d'un million d'euros pour assurer sa défense. Carola Rackete sera finalement blanchie de tout chef d'accusation en janvier 2020. Un mois plus tard, Matteo Salvini perd son immunité parlementaire pour des faits similaires survenus en août 2019 avec les 147 occupants du navire de sauvetage Open Arms. Le début du procès de l'ancien ministre est imminent. Il risque quinze ans de prison. Près de deux ans après l'épisode de Lampedusa, Carola Rackete figure toujours sur la liste des capitaines prêts à intervenir à tout moment pour l'association Sea Watch. L'humanitaire n'est pourtant pas l'engagement premier de cette jeune femme, dont le haut front, le regard intense, concentré, et les dreadlocks ramenées en chignon ont fait le tour du monde. Dans un livre intitulé Il est temps d'agir (L'iconoclaste, 278 p.) paru à l'automne dernier, elle défend son combat écologique. Carola Rackete est l'archétype d'une nouvelle gauche très présente parmi la jeunesse allemande, antiraciste, féministe, défenseuse de toutes les minorités, opposée à la "dictature de la croissance" et rejetant le New Green Deal, perçu comme un capitalisme vert. Née en 1988 près de la mer Baltique, elle grandit en Basse-Saxe, dans une famille conservatrice de la classe moyenne. Son père - un ancien militaire - est ingénieur. Sa mère est comptable. A la surprise de sa famille, elle opte pour la biologie marine, passe son diplôme de capitaine. Elle fait partie des équipées du Polarstern, ce navire de recherche qui documente la fonte des glaces de l' Arctique. On la retrouve aussi, à l'automne 2019, perchée dans les cabanes construites dans les arbres de la forêt de Danenröder, dont 85 hectares sont promis à la déforestation pour la construction d'une autoroute. Lorsqu'elle n'est pas en mission, l'activiste qui ne prend presque jamais l'avion est en voyage "par besoin de liberté", au Chili, en Russie ou en Finlande, au rythme de ses combats, avec pour tout bagage un sac à dos, une tente et une liseuse numérique. Citoyenne du monde, la jeune femme qui parle cinq langues n'a ni logement "ni relation fixe" et défend âprement sa vie privée.