Comment tombe-t-on sous le charme du modèle économique chinois ?

J'ai retiré de plusieurs voyages en Chine l'intuition qu'on ne s'est pas intéressé à ce modèle de capitalisme de coopération, à savoir : une économie capitaliste sous contrôle d'une élite technocratique guidée par une unité de pensée stratégique et qui cherche à encadrer les forces du marché pour les tempérer.

Un modèle inédit, surgi de nulle part ?

Pas du tout. Il est très proche du système assez centralisateur appliqué en Europe dans les années 1950 et 1960, qui s'articulait autour d'un Etat stratège et qui, finalement, n'a pas si mal fonctionné. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il a permis en treize ans de passer du ticket de rationnement à l'Expo universelle de Bruxelles !

La Chine ne veut pas la guerre. Elle veut simplement une zone d'influence.

C'était avant qu'il ne trouve son maître, le capitalisme anglo-saxon depuis lors porté aux nues...

Ce modèle anglo-saxon, un peu furieux, vorace, prédateur, nous a plongés dans une révolution néolibérale qui a apporté énormément de prospérité à une économie un peu rouillée. Le drame, c'est que nous n'avons pas pris la mesure d'un Etat sournoisement réduit à un rôle a minima par le démantèlement de ses grands monopoles dans les télécoms, la poste, les transports, l'énergie. Nous encaissons ainsi un choc frontal entre un Etat qui a perdu son rôle d'amortisseur et une sphère marchande qui échappe à tout le monde. D'où le mécontentement notamment exprimé par les gilets jaunes qui s'insurgent de voir un Etat délité et qui les abandonne. C'est justement un Etat fort et protecteur qu'ils réclament.

Ce que le made in China serait en mesure de livrer ?

Tout à fait. Les Chinois, en réussissant à conserver un Etat centralisateur et visionnaire, cherchent à réaliser la synthèse entre l'économie parfaitement " maoisée " ou marxiste-léniniste et l'économie de marché débridée. Ils ont emprunté une troisième voie, entre collectivisme européen et libéralisme individualiste anglo-saxon, qu'ils appellent depuis 1978 le socialisme de marché, et qui me paraît être un excellent complément à la mondialisation. Ce socialisme de marché respecte la propriété privée et couvre l'innovation. La Chine ancre son développement sur un capitalisme pacifiste et coopératif qui ne considère pas le partenaire comme un acteur à appauvrir.

Bruno Colmant, professeur à l'ULB et à l'UCLouvain, chef du service économique à la Banque Degroof Petercam. © JEAN-MARC QUINET/BELGAIMAGE

N'est-ce pas faire preuve d'une naïveté assez confondante ?

Pas du tout. Vous savez, Henry Kissinger (NDLR : chef de la diplomatie américaine dans les années 1970) disait fort justement que les Américains jouent aux échecs alors que les Chinois jouent au jeu de go : eux, ils ne tuent pas l'adversaire, ils l'encerclent et lui permettent de survivre sous influence. Je suis bien conscient de l'image du péril jaune véhiculée en Occident, mais la Chine ne veut pas la guerre. Ce pays n'est pas belliqueux, il veut simplement une zone d'influence, ni plus ni moins que les Etats-Unis.

Vous trouvez ce modèle compatible avec nos valeurs démocratiques et nos normes sociales ?

Les Chinois ont une vision de l'homo- généité sociale et une pensée unique sur le plan politique sans lesquelles ils n'auraient pu atteindre le modèle économique qui est le leur. Cette vision, jointe aux spécificités civilisationnelles et religieuses, est trop différente pour rendre leur modèle transposable tel quel. Mais il faut l'observer et s'en inspirer pour en tirer le positif, à commencer par la réhabilitation de l'Etat stratège. C'est bien à la source chinoise que les Occidentaux devraient aller puiser leurs modèles plutôt qu'espérer naïvement une autorégulation ou une moralisation du capitalisme (1).

Donc, pas de capitalisme vertueux sans régime autoritaire ?

Pas de capitalisme politique éclairé sans Etat stratège, doté d'un plan d'harmonie sociale. Il faut retrouver la vision planificatrice des années 1950, renouer avec les plans quinquennaux comme en France sous le général de Gaulle. Sans une telle vision, comment organiser la transition écologique ? Je ne connais aucune entreprise privée qui n'ait pas de plan à trois ou cinq ans. Pourquoi ne pas renationaliser sous une forme spécifique certains secteurs ? L'énergie, le rail qu'il ne faut pas libéraliser mais garder sous contrôle public, les TEC qu'il ne faut pas non plus privatiser. Parce que les services publics ne peuvent pas être gérés comme une entreprise privée.

Du rêve de la mondialisation au cauchemar du populisme, par Bruno Colmant, Renaissance du livre, 224 p.

En somme, mieux vaut une Chine capitalo-communiste que des Etats-Unis capitalistes à la sauce Trump ?

Les Américains expriment une fureur de vivre à la James Dean, ils ont un rapport au temps qui est extrêmement instantané. Les Chinois eux, ont et prennent le temps et c'est le rapport au groupe qui est important : l'homme en tant que tel n'existe pas à leurs yeux, seul compte le groupe. Je pense qu'il faut se détourner du modèle américain d'économie purement spontanée qui vibrionne en permanence. Nous nous sommes trompés de façon idiote en pensant que ce modèle était transposable alors que notre Etat n'est pas compatible avec ce type d'économie puisqu'il a pour vocation d'assurer des bénéfices sociaux. En important le modèle anglo-saxon, on a voulu tout et son contraire : un Etat-providence et une économie spontanée qui était censée le financer, ce qui est un leurre.

"L'Etat est le problème, pas la solution", "l'Etat n'a pas vocation à...". Vous brûlez tout ce que vous avez jadis adoré ?

Je suis passé et je passe encore par un chemin de profonde réflexion, j'ai vécu de grands moments de solitude pas toujours faciles à vivre. J'assume : j'ai été exalté par le libéralisme de marché. Nous sommes affectés par quarante ans de bourrage de crâne, par cette sorte de syndrome de Stockholm qui nous fait croire que tout ce que l'Etat accomplit n'est pas bon. L'histoire prouve le contraire.

(1) Du rêve de la mondialisation au cauchemar du populisme, par Bruno Colmant, Renaissance du livre, 224 p.