Le Brexit a été un choc. Plus le temps passait, plus on craignait de ne plus pouvoir déménager en France. " Juchée sur une chaise en fonte, dans sa chaumière creusoise, Penny repense à ce maudit référendum du 23 juin 2016. Ce divorce entre le Royaume-Uni et l'Union européenne a fracturé son pays. " Des familles entières se sont divisées ", rembobine cette fringante Britannique de 38 ans. " Il y avait de la haine ", confirme Rick, son compagnon, qui l'a suivie de l'autre côté de la Manche. A écouter, en cette fin mars, le clapotis du ruisseau qui borde leur propriété, tout cela semble loin.
...

Le Brexit a été un choc. Plus le temps passait, plus on craignait de ne plus pouvoir déménager en France. " Juchée sur une chaise en fonte, dans sa chaumière creusoise, Penny repense à ce maudit référendum du 23 juin 2016. Ce divorce entre le Royaume-Uni et l'Union européenne a fracturé son pays. " Des familles entières se sont divisées ", rembobine cette fringante Britannique de 38 ans. " Il y avait de la haine ", confirme Rick, son compagnon, qui l'a suivie de l'autre côté de la Manche. A écouter, en cette fin mars, le clapotis du ruisseau qui borde leur propriété, tout cela semble loin.L'année dernière, ils habitaient le comté d'Essex, à l'est de Londres. Peu à peu, il s'y est libéré, disent-ils, une xénophobie latente. " Nos voisins sont devenus odieux. Je ne voulais plus vivre avec ces gens ", glisse Penny. Ce chaos post-Brexit a mis à ce point leurs nerfs en pelote qu'ils en ont quitté leur patrie. Juste après Noël, ils ont rejoint les pâturages de la Creuse, département du centre de la France. Leur dévolu s'est jeté sur ce gîte cosy à flanc de coteau, dans le village de Soubrebost. Il y a trois chiens, un poulailler et pas un chat. Rick, ancien cuistot doué de ses mains, retape cette baraque en pierre pour y ouvrir des chambres d'hôtes. Penny, elle, poursuit à distance son travail de directrice financière d'une agence de thérapie de rééducation en Angleterre.Penny et Rick ne sont pas les seuls à avoir pris le large, effrayés par la perspective d'un " Brexit dur ", ou " no deal ". Si certains se ruent sur les passeports irlandais - pour rester européens -, d'autres achètent des lopins de terre à l'étranger. " La Creuse est très populaire pour les Britanniques ", assure Peter Edmonson, un Anglais du coin. Installée depuis une quinzaine d'années, une diaspora est devenue, depuis le Brexit, la meilleure pub du département. Les demandes de titres de séjour, de naturalisation, suivent une " tendance à la hausse ", confirme la préfecture de Guéret. Ils seraient bientôt 1 000. Ici, d'après la Chambre des métiers et de l'artisanat locale, depuis 2016, les Britanniques créent entre 25 et 35 entreprises chaque année. Ils représentent 7 % des artisans locaux.Que trouvent-ils à ce territoire enclavé, déshérité, farci de zones blanches (non desservies par les réseaux de téléphonie mobile), incarnation aux yeux de beaucoup de la " diagonale du vide " ? Disons-le : c'est avant tout une histoire de coût. Ici, on déniche des bicoques avec un cachet inouï à prix cassés. 20 000, 30 000 euros la propriété. Mazette ! " Ils veulent des terrains avec un potager, des poules, des murs en pierre, pour refaire des cottages à l'anglaise ", décrit Marie-Françoise Hayez, patronne d'une agence immobilière à Aubusson. Depuis juin 2016, elle voit déferler avocats, architectes, universitaires. Quasiment 40 % de sa clientèle. " Ce ne sont pas des hippies avec une peau de bête sur le dos, ils veulent du modernisme ", dit-elle en montrant ses dépliants pleins de vieux moulins et de villas aux caves voûtées à saisir.Autre spécificité : avec ses 117 000 habitants, la Creuse, deuxième département le moins peuplé de France, est un îlot de tranquillité. Ses forêts et ses vallées éclaboussées de lumière blanche, qui ont fait le ravissement des peintres impressionnistes, leur évoquent la région des lacs à la frontière écossaise. " Ici, la nature est intacte. J'aime ces petits champs et ces petits murets ", poétise Adam Hardy, à la retraite avec sa femme Fiona. Cet ancien professeur d'architecture à l'université de Cardiff, au pays de Galles, a déménagé définitivement dans leur résidence secondaire, à Lupersat. Ils songent à acheter une seconde maison, même si le cosmopolitisme de l'université lui manque : " Si on m'avait dit que je vivrais à plein temps ici, je n'y aurais pas cru. "Preuve qu'ils s'y plaisent, ils y posent leur empreinte. The Bugle, un journal en anglais, paraît tous les mois dans le Limousin, tiré à 15 000 exemplaires - dont 4 000 rien que pour la Creuse. Ses pages sont bourrées de petites annonces de ces expat', témoignant de leur esprit d'entreprise : électriciens, ébénistes, hôteliers... Pour s'intégrer, certains nouveaux venus prennent des cours de français. A Guéret, un temple protestant propose des cultes dans la langue de Shakespeare. A Dun-le-Palestel, on organise des tournois de cricket. " On est partout ", pouffe un vieil Anglais coiffé d'un béret, dans son QG à Azérables, le bar Le Creusois. Une Spitfire - bière ambrée anglaise - aux lèvres, il dit couler une retraite heureuse.Mais, dans la Creuse, terre rurale, charnelle, où les chaumières se lèguent de père en fils, on ne regarde pas toujours cette ruée d'un bon oeil. Çà et là, on redoute que le patrimoine local - châteaux, auberges, vieilles pierres - finisse aux couleurs de l'Union Jack. A ce sentiment de dépossession s'ajoutent quelquefois des paroles peu hospitalières : " Il y en a qui ont l'impression de se faire voler leurs terrains, leurs granges... Mais les villages sont morts, il n'y a personne, ça tombe en ruine ", réagit Léa, jeune saisonnière sirotant un verre de blanc-cassis sur une terrasse ombragée à La Souterraine. Michel Picoty, populaire capitaine d'industrie du coin, abonde : " Ils investissent dans des villages croulants qui ont meilleure mine maintenant. Ils ne m'embêtent pas, ce sont de bons clients, je les chauffe, je leur vends mon fioul ", poursuit ce PDG, l'un des rares à rouler en berline de luxe dans le coin. " Le problème n'est pas qu'ils soient anglais, précise Jean-Thierry, mécano du coin. C'est qu'ils font flamber les prix. Un poulailler que ton voisin t'aurait pratiquement donné, ils l'achètent 50 000 euros. " Quitte à se faire allègrement pigeonner. " Il y a des arnaques ", concède un agent immobilier. En 2008, une bulle spéculative avait même fait exploser les prix. Alors, dans cette terre où les maisons valent si peu, on rêve désormais de vendre à ces généreux acheteurs. Une autre forme de crème anglaise. Par Paul Conge.