Les touristes de passage à Londres ont de bonnes raisons d'être déçus. La célèbre tour de l'Horloge - rebaptisée tour Elisabeth depuis le jubilé de diamant de la reine - se devine à peine sous un colossal échafaudage. Quant au puissant tintement de Big Ben, il ne se fera réentendre qu'en 2021, à l'issue de la restauration en cours. Le seul spectacle proposé au palais de Westminster se joue à l'intérieur, c'est-à-dire au Parlement.
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Les touristes de passage à Londres ont de bonnes raisons d'être déçus. La célèbre tour de l'Horloge - rebaptisée tour Elisabeth depuis le jubilé de diamant de la reine - se devine à peine sous un colossal échafaudage. Quant au puissant tintement de Big Ben, il ne se fera réentendre qu'en 2021, à l'issue de la restauration en cours. Le seul spectacle proposé au palais de Westminster se joue à l'intérieur, c'est-à-dire au Parlement. Mais quel show ! Voilà plus de trois ans que les membres de la Chambre des communes s'écharpent sur la traduction à donner à la victoire du Brexit lors du référendum de juin 2016. Les séculaires subtilités du droit constitutionnel britannique nourrissent un suspense interminable. Diffusé en direct sur la chaîne parlementaire de la BBC, ce feuilleton a connu un rebondissement historique le 22 octobre : pour la première fois, une majorité de députés a voté en faveur de l'accord de retrait proposé par le gouvernement, par 329 voix contre 299. La Première ministre Theresa May en avait rêvé ; son successeur Boris Johnson l'a fait. Certes, une seconde consultation, quelques minutes plus tard, a sapé la tentative de ce dernier d'obtenir rapidement la ratification du texte - une telle procédure exige d'ordinaire plusieurs semaines d'examen. Mais " BoJo ", en quelques jours seulement, a réussi l'exploit d'obtenir deux victoires aussi capitales qu'inattendues : primo, un nouvel accord avec les Européens ; secundo, une majorité parlementaire pour le soutenir. Une fois de plus, il a trompé son monde. Tous les observateurs lui reprochaient de mener des négociations de pure forme avec Bruxelles, avec comme véritable objectif un no deal, soit la sortie sans accord du Royaume-Uni de l'Union européenne (UE). Il n'en était rien. " En fait, il voulait un accord depuis le début, estime Paul Goodman, dont le site d'information, Conservative Home, suit de près l'actualité du Parti conservateur. Qui veut la paix prépare la guerre, dit-on. Johnson a fait sien ce principe : qui veut un deal prépare un no deal. " Le revirement s'est déroulé près de Liverpool, le 10 octobre. Dans le luxueux hôtel de Thornton Manor, Boris Johnson reçoit Leo Varadkar, le Premier ministre irlandais. Il teste auprès de lui les compromis qu'il est prêt à faire avec les Vingt-Sept pour résoudre l'épineuse question de la frontière entre la République d'Irlande et sa voisine la province britannique du Nord. Banco ! lui répond en substance son invité. Une semaine plus tard, après des négociations aussi spectaculaires que rapides entre Londres et Bruxelles, Boris Johnson peut bomber le torse : contre toute attente, il a obtenu un nouvel accord. Un accueil chaleureux lui est même réservé au Conseil européen, où il se livre à un tour d'honneur, avec tape et échanges de rires avec le Premier ministre luxembourgeois, Xavier Bettel, suivi d'une longue poignée de main avec Emmanuel Macron. Sous sa chevelure paille ébouriffée, son visage n'arbore plus la crispation des dernières semaines. Boris Johnson revient de loin. Désigné Premier ministre fin juillet par les seuls militants conservateurs, il enchaîne d'abord les déconvenues. Début septembre, une vingtaine de députés de son propre camp apportent leur soutien à une loi lui imposant de repousser la date du Brexit. Parmi eux : le doyen, Ken Clarke, le précédent ministre de l'Economie, Philip Hammond, ainsi que Nicholas Soames, le petit-fils de l'icône des tories, Winston Churchill. En guise de représailles, Boris Johnson leur retire l'étiquette du parti. Son propre frère, Jo Johnson, claque la porte du gouvernement, au nom de " l'intérêt national ", bientôt suivi par la ministre du Travail, Amber Rudd. La menace d'un no deal et de conséquences économiques catastrophiques grandit. L'opposition lui refuse à deux reprises la dissolution des Communes afin d'organiser de nouvelles élections. Le 24 septembre, la Cour suprême annule sa décision de suspendre cinq semaines le Parlement, plaçant dans une situation inédite et inconfortable la reine, Elisabeth II, qui est tenue d'avaliser une telle demande. Mais qu'importe à Boris Johnson ! Dans les sondages, il triomphe. Depuis qu'il a succédé à Theresa May, le parti compte de 10 à 16 points d'avance sur le Labour. " En roué populiste, Johnson oppose "le peuple", qu'il défend, à l'establishment et au Parlement, explique Tim Bale, professeur de sciences politiques à l'université Queen Mary de Londres. Et il bénéficie du concours de la presse conservatrice europhobe, dont l'audience est considérable. " " Let's get Brexit done (" Bouclons le dossier du Brexit ") et nous quitterons (l'UE) le 31 octobre avec ou sans accord ", a martelé Boris Johnson depuis le début de l'été. Son accord ressemble pourtant beaucoup à celui de Theresa May, à l'exception du dispositif envisagé pour l'Irlande du Nord. Quant à la date officielle du Brexit, elle est ajournée à fin janvier. Les électeurs conservateurs lui en tiendront-ils rigueur ? " La plupart ne regardent pas les détails, estime Tim Bale. Et puis, certains ont pu s'inquiéter des conséquences d'une absence d'accord. Mais tous font confiance à Boris Johnson, qu'ils sont nombreux à considérer comme un héros. " Bien plus décontracté, drôle et charismatique que Theresa May, Boris Johnson a redonné des couleurs à son parti. " A la fin de son mandat, May s'était mis à dos les électeurs favorables au maintien dans l'UE comme les partisans d'une sortie, rappelle Chris Curtis, de l'institut de sondages YouGov. Habile, Johnson s'est efforcé de garder à son côté les seconds, même si cela revenait à se mettre à dos les premiers. " Paul Goodman abonde : " Les conservateurs étaient en manque de leadership avant la prise de pouvoir de Boris Johnson. Il a eu beau accumuler les déboires et les défaites à la Chambre des communes, les gens ont vu qu'il essayait de les sortir de l'impasse. " Boris Johnson tire profit du fait que Jeremy Corbyn dirige le Labour. " C'est le leader de l'opposition le plus impopulaire depuis les années 1970, où on a commencé à mesurer la popularité du personnel politique, mentionne Tim Bale. Il est perçu comme faible, peu patriote, excessivement radical, bien trop ouvert sur les sujets de société. " Alors que les députés tories se retrouvent sur le principe du Brexit, dur ou non, ceux du Parti travailliste se divisent, et même sur l'opportunité d'un second référendum. Ces dissensions au sein du Labour ont permis à Johnson de voir son accord approuvé une première fois le 22 octobre, quand dix-huit députés travaillistes de circonscriptions pro-Brexit ont joint leurs suffrages à ceux des conservateurs. Un camouflet pour Jeremy Corbyn, et un succès inespéré pour le chef du gouvernement. Malgré l'opposition des dix députés unionistes nord-irlandais du DUP, ses alliés naturels, le Premier ministre parvient à décrocher une majorité de neuf voix. Fort de cet accord flambant neuf et d'un soutien parlementaire inédit, Boris Johnson peut aborder en toute sérénité les prochaines élections législatives, qu'elles aient lieu en fin d'année ou plus tard. Il reste un obstacle : l'examen du texte en profondeur. " Si l'accord est entériné, il aura triomphé de la résistance des parlementaires, fait valoir Tim Bale. S'il est bloqué, il rejettera la faute sur eux et appellera les électeurs à le soutenir pour qu'il soit leur tribun. " Boris Johnson est d'une redoutable efficacité en campagne. Sa gouaille fait mouche auprès de l'électorat populaire. Avant le référendum pour le Brexit, il avait prétendu que l'arrêt de la participation budgétaire britannique à l'UE permettrait de financer le système de santé publique, le NHS, miné par l'austérité. Un argument fallacieux que les anti-Brexit n'ont jamais réussi à parer. En trois mois au 10, Downing Street, celui qui fut le correspondant à Bruxelles du Daily Telegraph a déjà récupéré une grande partie des voix siphonnées par le Parti du Brexit de Nigel Farage lors des élections européennes de mai. " Farage n'est plus une menace, veut croire Paul Goodman. Mais il reste un problème. " L'eurodéputé dénonce déjà la " trahison " que représente le nouvel accord. Il s'indigne aussi du report du Brexit au-delà du 31 octobre, alors que Boris Johnson affirmait " préférer crever dans un fossé " plutôt que se résoudre à un nouveau délai. Bonnes ou mauvaises, une campagne législative réserve toujours des surprises. Theresa May l'a appris à ses dépens. Loin de conforter la majorité détenue par les conservateurs au Parlement, comme elle l'imaginait, les élections anticipées de juin 2017 l'ont rendue prisonnière de l'alliance avec les unionistes protestants du DUP. " Les tories vont perdre des sièges en Ecosse et d'autres au profit des Libéraux-démocrates, selon Michael Heseltine, l'ex-vice-Premier ministre de John Major. Je vois où ils pensent en prendre au Labour, mais c'est un énorme pari. A mon avis, des élections aboutiront à la configuration parlementaire actuelle. " Retour à la case départ pour Johnson ?S'il échoue, il restera dans l'histoire comme le Premier ministre au mandat le plus court depuis la Seconde Guerre mondiale : son passage au 10, Downing Street aura été plus bref encore que celui du méconnu Alec Douglas-Home, chef du gouvernement conservateur d'octobre 1963 à octobre 1964. Et Big Ben, lui, sera toujours muet. Par Clément Daniez.