Le Parti conservateur ? " C'est le Parti du Brexit, sous un autre nom. " L'auteur de cette remarque lapidaire n'est autre que le doyen de la Chambre des communes, l'un de ses membres les plus respectés, Kenneth Clarke. Cet ancien ministre de l'Economie de John Major est l'un des 21 députés exclus, début septembre, du parti de Margaret Thatcher et de Winston Churchill, en compagnie du petit-fils de ce dernier, Nicholas Soames. Leur faute : avoir voté une loi refusant au gouvernement le droit de mener le pays à une sortie sans accord de l'Union européenne.
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Le Parti conservateur ? " C'est le Parti du Brexit, sous un autre nom. " L'auteur de cette remarque lapidaire n'est autre que le doyen de la Chambre des communes, l'un de ses membres les plus respectés, Kenneth Clarke. Cet ancien ministre de l'Economie de John Major est l'un des 21 députés exclus, début septembre, du parti de Margaret Thatcher et de Winston Churchill, en compagnie du petit-fils de ce dernier, Nicholas Soames. Leur faute : avoir voté une loi refusant au gouvernement le droit de mener le pays à une sortie sans accord de l'Union européenne. Le piège tendu par Nigel Farage, le leader du Parti du Brexit, se referme petit à petit sur le Parti conservateur. Depuis qu'il a pris cet été la succession de Theresa May au 10 Downing Street, Boris Johnson impose une ligne radicale à sa famille politique. " Nous quitterons l'Union européenne le 31 octobre ", ne cesse-t-il de clamer. Et qu'importe si cela intervient sans accord, au risque d'enclencher une redoutable crise économique au Royaume-Uni. " Je préfère crever dans un fossé (plutôt que de demander un report) ", a-t-il lancé. Lors des élections de mai dernier, le Parti du Brexit, à peine créé par Farage, a siphonné le Parti conservateur, avec plus de 30 % des voix contre 9 % pour des tories en déroute. Avec 29 eurodéputés envoyés à Strasbourg sur un contingent britannique de 73, Nigel Farage, chantre d'une séparation franche entre le Royaume-Uni et l'UE depuis plus de vingt ans, a exulté. Mis au chômage technique par l'inattendue victoire du Brexit lors du référendum de juin 2016, son fonds de commerce a retrouvé soudain tout son attrait. Depuis l'adhésion du Royaume-Uni à la Communauté économique européenne, en 1973, les Britanniques ne se sont jamais départis d'un certain euro- scepticisme. Celui-ci a viré à une europhobie assumée parmi les tories depuis que le pays a voté en faveur du leave. Les deux tiers des militants conservateurs réclament désormais un no deal, soit un départ sans accord, a confirmé une étude de mai dernier de l'institut YouGov. On note une proportion presque comparable parmi les sympathisants du parti. Certes, en calquant son approche du Brexit sur celle de Nigel Farage, Boris Johnson a redonné des couleurs à sa famille politique. La courbe des intentions de votes pour le Parti du Brexit fléchit depuis au profit des tories, confirment les sondages. Mais, pour maintenir ce cap électoral, Boris Johnson s'est adjoint les services du directeur de la campagne pro-Brexit du référendum de 2016, le cynique Dominic Cummings. Le conseiller spécial est à l'origine de la prolongation polémique de la traditionnelle suspension des travaux parlementaires au début de l'automne. De fait, la Chambre des communes, haut lieu de la contestation du gouvernement, ne rouvrira ses portes que le 14 octobre, à peine trois jours avant un sommet européen décisif quant à un éventuel nouveau report de la date effective du Brexit. Avant de rejoindre leur circonscription, les parlementaires ont jeté deux pierres dans le jardin de Boris Johnson. En plus de le sommer, par la loi, d'éviter un no deal, ils lui ont refusé par deux fois une dissolution destinée à provoquer une élection générale mi-octobre avec l'ambition d'obtenir une nouvelle majorité. L'opposition respire. De ce fait, de nouvelles législatives ne pourront avoir lieu avant la date fatidique du 31 octobre. Boris Johnson risque donc de se retrouver dans l'incapacité de tenir sa promesse d'une sortie de l'UE à cette échéance. Il y perd en crédibilité auprès des électeurs conservateurs sensibles à la musique populiste de Nigel Farage. Les arguments en faveur d'une victoire du Parti conservateur ne manquent pourtant pas. Les travaillistes restent à la traîne dans les sondages, minés par l'impopularité de leur leader de gauche radicale, Jeremy Corbyn. Alors que les libéraux-démocrates comptent faire campagne sur la révocation pure et simple du Brexit, le Labour plaide pour la négociation d'un nouvel accord, avant un second référendum proposant comme option le maintien du Royaume-Uni au sein de l'UE. De son côté, Boris Johnson compte se présenter comme le champion de la souveraineté du peuple face à un Parlement qui ne le représente guère. Nigel Farage pourrait à lui seul mettre à mal le pari électoral des conservateurs. Puisque le Premier ministre n'a pas renoncé à un nouvel accord avec l'UE avant le 31 octobre, il pourrait, acculé par le Parlement, se diriger vers une solution aussi habile que risquée : maintenir l'Irlande du Nord dans l'union douanière européenne, mais pas le reste du Royaume-Uni, ce qui aurait pour effet de ne pas instaurer de frontière terrestre entre les deux Irlandes mais de tracer une ligne de séparation douanière entre la Grande-Bretagne et l'Irlande du Nord. Or, ce serait prendre le risque d'alimenter le discours de Nigel Farage. Celui-ci pourrait dès lors clamer qu'il reste le dernier leader politique à défendre le seul et véritable Brexit. Sa vampirisation du Parti conservateur reprendrait de plus belle. Et si le Parti du Brexit et les Tories s'alliaient ? " Personne ne pourrait nous arrêter ", plastronne Nigel Farage. Une première offre de " non-agression " lors des élections à venir a cependant été refusée par le gouvernement. Elle a tout d'un pacte faustien. " Boris Johnson est confronté à un dilemme, a résumé dans un tweet Matthew Goodwin, professeur de sciences politiques à l'université du Kent. Il ne peut faire campagne aux prochaines élections pour une sortie sans accord, car il risque d'y perdre les électeurs indécis (du centre). Mais chaque fois qu'il dit vouloir un accord, il s'aliène ceux du Parti du Brexit. " Enfin, la prise de position radicale de Boris Johnson en faveur d'une sortie " coûte que coûte " le 31 octobre risque de mener à l'effondrement électoral de la branche écossaise du Parti conservateur. Sa patronne, Ruth Davidson, a préféré jeter l'éponge fin août. L'Ecosse a voté massivement pour rester dans l'UE (63 %). L'hypothèse d'une victoire du oui au cas où un nouveau référendum serait organisé sur l'indépendance de l'Ecosse gagne chaque jour du terrain. Est-il possible de contrer la concurrence de Nigel Farage sans mettre à mal l'unité politique du Parti conservateur, voire du pays ? L'équation apparaît impossible à résoudre pour Boris Johnson - c'est pourtant son coup de dés. Par Clément Daniez.