La fièvre gagne. Elle est là. Une chaleur étouffante, qui assèche la gorge et étrangle la voix. La canicule a atteint Londres, et la climatisation du Parlement britannique est à la peine, ce 24 juillet. Assis face à face dans la Chambre des communes, les députés agitent de vagues papiers, à la recherche d'un peu d'air. Une tignasse blonde... Boris Johnson entre à son tour dans la fournaise. Désigné Premier ministre la veille, il prend la parole et livre son discours inaugural. A chacune de ses phrases, prononcées d'une voix grave, la température semble augmenter encore : " Notre mission est de parvenir au Brexit avant le 31 octobre, quoi qu'il arrive, afin d'unir et de rendre toute son énergie à notre grand Royaume-Uni et d'en faire le plus beau pays du monde. " Bigre !

Dans quelques jours, le gouvernement et le Parlement risquent d'entrer en conflit ouvert car, à la Chambre des communes, la majorité des conservateurs au pouvoir est réduite à un siège, pas un de plus, depuis le 1er août. © ho/afp

A l'écouter, la Grande-Bretagne quittera l'Union européenne (UE) d'ici à quelques semaines et connaîtra un " âge d'or " ; elle sera " propre, respectueuse de l'environnement, prospère, unie, sûre d'elle, ambitieuse ". Face aux " sceptiques et à ceux qui doutent ", Johnson, âgé de 55 ans, adopte le ton martial de Winston Churchill, lorsque les nazis larguaient des bombes par milliers sur la capitale. La préparation du Brexit, explique-t-il, exige " un élan national comme le peuple britannique en a déjà vécu et en vivra à nouveau ". La veille, déjà, quand il s'était exprimé devant le 10 Downing Street, le lieu de résidence des chefs de gouvernement, son dos curieusement voûté et son salut de la main droite, tandis que la gauche restait glissée dans la poche de sa veste, rappelait le profil du héros de la Seconde Guerre mondiale, à qui il a consacré une biographie.

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Quelle transformation ! Avant son accession au pouvoir, Johnson avait plutôt la réputation d'un clown amoral, sans foi ni loi, prêt à tout pour atteindre la première marche. Sa coiffure en pétard, entretenue avec soin avant chacune de ses apparitions publiques ? Les mensonges honteux qu'il glissait dans ses articles, dans les années 1990, quand il était correspondant à Bruxelles pour des journaux conservateurs, histoire de galvaniser l'europhobie de ses lecteurs souverainistes ? Sa personnalité fantasque et sa disposition jubilatoire à mettre les pieds dans le plat ? Tout cela est fini. Terminé. N'en parlons plus. A présent qu'il a été choisi pour succéder à Theresa May par quelque 159 000 membres du Parti conservateur, soit 0,3 % de l'électorat, il ne se risque plus aux plaisanteries et aux bons mots. Deux fois divorcé et père de quatre enfants (ou six, selon certains tabloïds), l'éternel " bad boy " de la politique outre-Manche se contente de promettre un avenir radieux à ses concitoyens. Le système public de santé ? Le gouvernement promet d'y allouer l'équivalent de deux milliards d'euros. Les écoles publiques ? Elles seront améliorées. Les policiers ? Ils seront 20 000 de plus à patrouiller dans les rues du pays...

De fait, les Britanniques sont impatients. Et épuisés. Plus de trois ans après le référendum sur le Brexit, le 23 juin 2016, la querelle concernant les conditions du divorce entre Londres et Bruxelles vire au cauchemar. A moins de soixante-cinq jours de sa sortie annoncée de l'UE, le Royaume-Uni, ce lieu de naissance de la démocratie libérale, au xviie siècle, puis de la révolution industrielle, cent ans plus tard, cette nation si fière, à juste titre, d'avoir contribué à sauver l'honneur de l'Europe lors du second conflit mondial, ce beau et grand pays, pour tout dire, apparaît méconnaissable. Au point que certains redoutent son éclatement.

A quelques semaines d'une échéance capitale pour l'avenir des 66 millions de Britanniques, ce peuple réputé pragmatique semble plongé dans une crise politique et identitaire sans fin, dont personne ne veut prédire l'issue.

Aux dires du Premier ministre, 20 000 policiers supplémentaires patrouilleront dans les rues. Le système public de santé recevra l'équivalent de deux milliards d'euros, et l'école publique sera améliorée. © h. mckay/reuters - d. kitwood/getty images/afp

Inéluctable hausse des prix

Les peuples fatigués plébiscitent les leaders. Passé par les meilleures écoles du pays et fasciné par l'histoire de l'Empire romain et celle de la Grèce antique, Boris Johnson le sait bien. L'électorat conservateur, en particulier, voit dans l'ancien maire de Londres et meneur de la campagne pro-Brexit, en 2016, le seul capable de s'imposer face au double péril que représentent Nigel Farage, à droite, et Jeremy Corbyn, le chef du Parti travailliste, issu de la gauche de la gauche. Pour autant, beaucoup doutent de sa capacité à sortir leur pays de l'ornière. Quant à l'âge d'or promis, il fait sourire les plus ardents de ses partisans.

Et pour cause. En termes économiques, avant même sa mise en oeuvre, le Brexit coûte déjà très cher aux Britanniques. Depuis le référendum, la livre sterling a perdu un cinquième de sa valeur face à l'euro, et l'investissement s'est effondré dans l'industrie (- 70 % dans le secteur automobile entre janvier et juin). Au pays de la City, l'une des premières places financières du monde, les entrées de capitaux ont été divisées par trois. Dans les magasins, où la plupart des denrées alimentaires sont importées, plusieurs fabricants sont accusés de réduire le poids de leurs marchandises tout en conservant les mêmes emballages, afin de tromper les clients et de retarder l'inévitable hausse des prix : dès l'automne 2016, dans les paquets de Toblerone vendus au Royaume-Uni, l'espace entre chaque figure pyramidale en chocolat s'est soudain agrandi. Résultat : l'étui de 400 grammes n'en affiche plus que 360, tout en gardant son format d'origine. Un porte-parole de la marque a expliqué que l'initiative était sans rapport avec le Brexit et avait pour origine le cours du franc suisse. Trop tard. Les amateurs de chocolat britanniques n'en croient pas un mot et soulignent que seuls les articles vendus outre-Manche ont été affectés.

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Sur le plan politique, c'est pire : le Brexit agit à la manière d'un virus informatique au sein de la démocratie, au point qu'il menace l'unité du royaume. En Ecosse, où 62 % des électeurs s'étaient prononcés contre la sortie de l'UE, en 2016, et où Johnson est perçu comme un enfant gâté de la haute bourgeoisie anglaise, la tentation indépendantiste n'a jamais paru si forte. En Irlande du Nord, les séparatistes nationalistes menacent de reprendre la lutte armée. Quant à la démission précipitée, le 10 juillet, de Kim Darroch, ambassadeur de Londres à Washington, victime de fuites organisées, elle a révélé au grand jour la dégradation des relations entre une haute fonction publique qui fait l'admiration du monde entier et des leaders politiques aspirés par la spirale populiste.

En Ecosse, qui s'est prononcée à 62 % contre la sortie de l'UE en 2016, l'envie d'indépendance n'a jamais été aussi forte. Ici, à Perth, le 5 juillet. © a. buchanan/afp

From bad to worse, comme on dit outre-Manche... Dans mercredi, la crise politique est devenue constitutionnelle : le gouvernement et le Parlement sont entrés en conflit ouvert. A la Chambre des communes, la majorité des conservateurs au pouvoir est réduite à un siège, pas un de plus, depuis que les tories ont perdu, le 1er août, une élection partielle dans le pays de Galles, au profit d'une candidate du Parti libéral-démocrate, hostile au divorce entre Londres et Bruxelles. Le pire est à venir, car l'un des rares députés conservateurs faisant campagne pour un second référendum, Philip Lee, pourrait faire défection et rejoindre ces mêmes libéraux-démocrates.

Au pays de Galles, un député tory en faveur d'un second référendum pourrait rejoindre le Parti libéral-démocrate (ici à Brecon, le 2 août). © m. horwood/getty images/afp

Un scénario plausible, voire probable

A y regarder de plus près, la prétendue majorité parlementaire du gouvernement a déjà disparu si l'on s'en tient au seul sujet qui compte : le Brexit. Car Johnson promet que le divorce interviendra d'ici au 31 octobre, même dans l'hypothèse où le Royaume-Uni et l'UE échouent à conclure un accord sur les conditions de leur séparation. Jamais évoqué lors de la campagne pour le référendum, ce scénario apparaît désormais plausible, voire probable.

Et pour cause, Johnson exige l'abandon du backstop, un mécanisme prévu dans l'accord de retrait conclu en novembre 2018 entre Theresa May et Bruxelles, qui prévoit un " territoire douanier unique " englobant l'UE et le Royaume-Uni pour éviter le rétablissement d'une frontière physique entre l'Irlande du Nord, une des quatre nations britanniques, et la République d'Irlande. Lors d'entretiens avec le Premier ministre britannique avant le sommet du G7 à Biarritz, Angela Merkel et Emmanuel Macron ont admis qu'" un travail doit pouvoir se faire " sur le backstop mais " dans le cadre de ce qui a été négocié ". Pour Boris Johnson, ce mécanisme est " antidémocratique ", car il maintiendrait le pays dans l'union douanière et le priverait du droit de négocier d'autres accords de libre-échange.

En d'autres termes, " BoJo ", emporté par son zèle pro-Brexit, entérine la perspective d'un no deal - un scénario auquel une majorité de députés s'oppose. Car une séparation sans accord, certes néfaste pour les économies de l'Irlande, de la France et de l'Allemagne, en particulier, serait proprement catastrophique pour l'activité au Royaume-Uni.

Et voilà comment une négociation qui aurait dû réunir Londres et Bruxelles, à l'exclusion de tout autre interlocuteur, se mène désormais à trois : effrayés par les multiples conséquences d'un Brexit mal maîtrisé, les élus de la Chambre des communes se sont invités dans le dialogue entre le gouvernement de Sa Majesté et les 27 autres Etats de l'UE.

Comment venir à bout de cette paralysie mortifère ? Nul ne sait, mais les paris sont ouverts, et les grandes manoeuvres ont déjà commencé.

En Irlande du Nord, les séparatistes nationalistes risquent de reprendre la lutte armée. Ici, à Belfast, Mary Lou McDonald, présidente du Sinn Fein, le 31 juillet. © p. faith/afp

Une opération risquée

Maître du calendrier, le Premier ministre pourrait alors choisir la date du scrutin, en respectant certains délais. Libre à lui de convoquer les électeurs après le 31 octobre, une fois le Brexit réalisé - une manoeuvre que les experts de la Constitution non écrite du royaume, tel Vernon Bogdanor, jugeraient " inhabituelle " mais " légale ". Irrespectueuse des normes d'une démocratie parlementaire, l'opération serait à haut risque pour Johnson, si la sortie non négociée de l'UE entraîne, dès les premiers jours, des craintes de pénuries ou des files d'attente interminables.

Avant l'annonce de la mise en suspension du Parlement mercredi, seuls 27 % des Britanniques estimeaient que leur pays quitterait l'UE d'ici au 31 octobre.

Par Marc Epstein.