Philosophe et linguiste, le Français Jean-Claude Milner publie Considérations sur l'Europe (éd. du Cerf, 180 p.), un essai dans lequel il pose les conditions de la survie de l'Union. Objectif : ressusciter la culture européenne. Pour le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté, auteur de L'Empire du politiquement correct (éd. du Cerf, 304 p.), cette " résurrection " rend d'autant plus nécessaire la restauration de la souveraineté au sein des Etats-nations.
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Philosophe et linguiste, le Français Jean-Claude Milner publie Considérations sur l'Europe (éd. du Cerf, 180 p.), un essai dans lequel il pose les conditions de la survie de l'Union. Objectif : ressusciter la culture européenne. Pour le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté, auteur de L'Empire du politiquement correct (éd. du Cerf, 304 p.), cette " résurrection " rend d'autant plus nécessaire la restauration de la souveraineté au sein des Etats-nations.Dans l'Union européenne, grosso modo un citoyen sur quatre est populiste. Jean-Claude Milner, vous y voyez l'" alliance des nationalités et de l'anticapitalisme pour les imbéciles ". Que nous disent ces partis de nos démocraties européennes ?Jean-Claude Milner : Tous les systèmes démocratiques européens sont en crise. A l'usure des formes politiques qui s'étaient établies depuis la Seconde Guerre mondiale s'ajoute l'usure des personnels politiques. Cette double crise se déploie sur fond de crise économique mondiale. De là naît une idéologie qui s'apprête à rejeter toute forme d'économie. Or, aujourd'hui, il n'y a pas d'alternative au capitalisme. On aboutit dès lors à l'anticapitalisme. Cette démarche n'a rien de stupide, à condition qu'on déclare quelles conséquences elle entraîne : une absence complète de circulation des biens et des personnes, marquée par des circuits courts incohérents, dispersés sur la surface de la planète. Prétendre qu'on va, dans ces conditions, maintenir un minimum de confort matériel et même des relations humaines dignes de ce nom, c'est cela qui est stupide.Quant à vous, Mathieu Bock-Côté, vous décrivez un populisme salvateur qui "contribue à la repolitisation de la démocratie" et sauve la souveraineté populaire...Mathieu Bock-Côté : Ne me comprenez pas mal : si je refuse de caricaturer le populisme et de l'enfermer dans une définition strictement négative, je ne le qualifierais pas pour autant de " salvateur ". Cela dit, il a effectivement la vertu de repolitiser nos démocraties étouffées par le consensualisme. Il rompt avec cette idée selon laquelle nous serions tous accordés sur les grands objectifs collectifs, mais seulement désaccordés sur les moyens, comme l'ont soutenu notamment les théoriciens du " Third Way " (troisième voie) dans les années 1990 et 2000. Une telle représentation du monde entraîne une technicisation appauvrissante du politique. D'ailleurs, aucune société démocratique ne saurait vivre durablement en refoulant tous les désaccords substantiels dans les marges. Avec le populisme, les masques tombent : il n'y a plus de vision partagée sur la mondialisation, l'immigration massive, les frontières, la destruction progressive des codes sociaux traditionnels, etc. Les désaccords que nous observons sont des désaccords de civilisation et portent sur le fondement même de la communauté politique. C'est sur ce point que les partis " populistes " émergent, davantage que sur la question économique. La question identitaire est donc le véritable carburant idéologique des mouvements " populistes ".Jean-Claude Milner, vous évoquez la possibilité d'un Etat fédéral européen tout en reconnaissant que l'Europe n'a, aujourd'hui, pas de voix. Quelle place, alors, pour la souveraineté des Etats-nations dans l'Europe du futur ?J.-C. M. : La seule chose qui fonctionne actuellement, et que l'on a tort de laisser aux mains des populistes, c'est l'Etat-nation. Pour construire une Union supranationale, il faut partir du postulat que le national existe. Quand Emmanuel Macron soutient que l'Union européenne ne fonctionnera qu'à condition de nier les volontés nationales, il commet une erreur majeure. On n'a qu'à examiner l'exemple du Benelux : cette organisation supranationale a dépendu entièrement du nationalisme, ou même du chauvinisme, des Belges, des Néerlandais et des Luxembourgeois. Le besoin d'identité nationale est encore plus fort en Europe de l'Est, une longue histoire d'assujettissement à des empires n'y a laissé que des souvenirs d'oppression. Comment voulez-vous que les Polonais, les Hongrois ou les Roumains supportent que Bruxelles se comporte à leur égard comme Vienne dans l'empire d'Autriche ou Moscou dans l'Union soviétique ? Il faut donner toute sa place à ce que j'appelle le nationalisme rationnel, qui part du principe que l'Etat-nation met les opinions en capacité de percevoir les réalités politiques. Les " élites " prétendent le contraire, en sous-entendant que " le peuple ne comprend rien ". Soyons clairs, si on abandonne ce système de perception qu'est l'Etat-nation, on rend la politique opaque pour le plus grand nombre.M. B.-C. : Pendant une trentaine d'années, de nombreux historiens et intellectuels se sont donné pour mission de déconstruire la nation, pour révéler au grand nombre qu'elle ne serait finalement qu'une fiction nocive. Evidemment, les historiens militants qui s'engagent dans cette aventure ne peuvent pas y parvenir : elle n'est pas qu'un effet de discours. Mais ces discours hostiles à la nation peuvent la paralyser, l'inhiber, étouffer l'expression de son identité et, pendant une période plus ou moins longue, lui faire perdre conscience d'elle-même et de ses intérêts. On peut croire que cela a été le cas dans le monde occidental. La construction européenne elle-même s'est déployée en faisant l'économie des réalités nationales. Mais la nation sur laquelle on jette un voile conceptuel ou institutionnel finit toujours par resurgir. Nous en sommes les témoins aujourd'hui.Par Rachel Binhas.