Pendant des mois, les autorités européennes et irlandaises ont soigneusement évité d'évoquer la faisabilité et les conséquences de la mise en place de contrôles sur ce qui va devenir la nouvelle frontière extérieure de l'UE, longue de 500 kilomètres et traversée par plus de 200 routes.

Le porte-parole de la Commission européenne, Margaritis Schinas, a brisé le tabou cette semaine. Interrogé sur les conséquences d'un éventuel retrait britannique sans accord avec l'Union européenne, M. Schinas a estimé que la réponse était "assez évidente". "Vous aurez une frontière dure", a-t-il lancé.

La remarque a pris de court Dublin, et le gouvernement du Premier ministre Leo Varadkar a rappelé l'UE à ses promesses de maintenir la frontière ouverte.

Pour le journal The Irish Independent, les commentaires de M. Schinas sont un "coup de poignard dans le dos", destiné à "préparer Dublin à des discussions difficiles dans les semaines à venir".

Le lendemain, M. Schinas a mis de l'eau dans son vin, soulignant que l'UE était "déterminée à faire tout ce qu'elle peut, accord ou pas accord, pour éviter le besoin d'une frontière et protéger la paix en Irlande du nord".

Mais l'Irlande, qui endure sans le vouloir la décision du Royaume-Uni de quitter l'UE après 46 ans de mariage, se sent sous pression. "Pourquoi est-ce le pays qui subit qui doit toujours faire des concessions ?", s'est agacé Leo Varadkar vendredi sur Bloomberg TV.

- "Trouver un moyen" -

Le négociateur en chef de l'UE, Michel Barnier, a cherché à calmer la situation, mais ses propos ont suscité de nouvelles interrogations. "Nous devrons trouver un moyen opérationnel d'effectuer des vérifications et des contrôles sans remettre en place une frontière", a-t-il déclaré, sans plus de précision.

Le Premier ministre irlandais a essuyé des critiques dans son pays pour le manque de préparatifs au scénario du retour d'une frontière terrestre.

Sa position est néanmoins jugée "raisonnable" par Federico Fabbrini, directeur du Brexit Institute de la Dublin City University: "Il ne veut pas prendre de mesures tant qu'on peut éviter le retour d'une frontière", justifie le chercheur.

Jusqu'ici, Leo Varadkar pouvait s'appuyer sur l'accord négocié entre l'UE et le Royaume-Uni, qui prévoit la solution dite du "filet de sécurité". Elle est censée éviter le retour d'une frontière physique en maintenant l'ensemble du Royaume-Uni dans une union douanière avec l'UE.

Mais ce dispositif est vilipendé par les pro-Brexit qui redoutent un arrimage permanent à l'UE. Pour eux, les déclarations de M. Barnier prouvent qu'une alternative au filet de sécurité peut être trouvée pour empêcher une frontière terrestre.

Et après le rejet de l'accord de retrait au parlement britannique, le 15 janvier, Londres souhaite rediscuter de la question de la frontière irlandaise, et particulièrement du filet de sécurité, avec l'UE.

"Période de chaos"

Leo Varadkar a prévenu vendredi qu'une sortie sans accord conduirait à une "période de chaos", pouvant impliquer à la frontière "des caméras, des infrastructures physiques, éventuellement une présence de la police ou une présence de l'armée pour la seconder".

Une telle évolution constituerait un changement radical, alors que les derniers points de contrôle militaires à la frontière ont été démantelés il y a vingt ans après la signature d'un accord de paix mettant fin à trois décennies de conflit dans la région.

Le Premier ministre irlandais a estimé qu'à terme, l'UE, le Royaume-Uni et l'Irlande devraient "se mettre d'accord sur un alignement complet" entre l'Irlande du Nord et la République d'Irlande afin d'éviter une frontière dure.

Mais Seamus Leheny, un responsable de la FTA (Association de transport de fret) en Irlande du Nord, redoute déjà un scénario catastrophe. "Des centaines de camions pourraient stationner à la frontière en attente des autorisations" de circuler, s'inquiète-t-il.