Comment est né votre projet Elemen'Terre ?
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Comment est né votre projet Elemen'Terre ? A la base, je suis comportementaliste équin, je m'occupe de chevaux qui ont un problème de comportement. On m'appelle quand un cheval est agressif, dangereux, dépressif... J'ai fini par me rendre compte qu'en réalité, je m'occupais surtout de chevaux qui avaient des propriétaires à problèmes ! J'étais toujours amenée à traiter la conséquence et non la cause. Ensuite, en marge d'un tour du monde équestre, j'ai vu ce sentiment d'urgence planétaire auquel chacun a envie de répondre mais sans savoir comment. Je voulais m'engager, mettre mon héritage - mon nom, mes bateaux... - au service d'une cause. Finalement, mon besoin a répondu à l'appel du bateau et c'est ainsi qu'est né le projet Elemen'Terre. De quoi s'agit-il exactement ? Nous sommes tous à bord du même bateau : notre planète, dont les ressources sont limitées. Comme en mer où, une fois embarqués, il faut savoir partager pour avancer. Elemen'Terre invite des femmes et des hommes engagés dans les arts, les sciences, l'écologie, le sport... à monter à bord du même bateau pour parcourir les mers du globe, partager leurs ressources - savoirs, idées, expériences, réseaux - et s'en servir pour construire ensemble un faisceau vertueux. L'idée était de créer un think tank flottant, un réseau humaniste répondant au besoin de comprendre ce qui se passe dans le monde de façon globale, pourquoi nous ne nous voyons pas pour ce que nous sommes et la planète pour ce qu'elle est, comment on en est arrivé là. Il n'y a pas de règles, tous les profils sont les bienvenus. Nous emmenons cette fois des spationautes, il pourrait y avoir des grands chefs, bientôt j'aurai des politiques, des patrons... Elemen'Terre réfléchit aux multiples aspects du développement durable, de l'épanouissement personnel et des changements nécessaires pour favoriser l'émergence d'un mieux-être commun. Impliqués en profondeur et à long terme dans le projet, les invités deviennent des ambassadeurs et transmettent ensuite au plus grand nombre les idées nées des échanges à bord. Après le Groenland et l'Islande l'an dernier, vous avez entamé, ce 22 août, votre troisième escale à destination des Açores. Qu'en attendez-vous ? On entame chaque escale avec un thème de réflexion, cette fois c'est : " L'exploration est-elle vectrice de progrès ? " L'exploration, c'est vaste, ça concerne la terre, l'espace, la mer, le monde intérieur... On a la chance de partir avec l'écologiste Nicolas Hulot, les spationautes Jean-François Clervoy et Jean-Jacques Favier, l'apnéiste belge Fred Buyle, la médaillée olympique et spécialiste des tortues de mer Coralie Balmy ou le parapentiste et défenseur du voyage sans moteur Thomas de Dorlodot. L'escale dure environ un mois et demi, les invités viennent en fonction du temps dont ils disposent : une, deux, trois semaines. Il y aura aussi des échanges par Skype avec des personnalités qui ne peuvent pas venir à bord comme l'explorateur Alban Michon. Les invités ne viennent pas pour prendre mais pour apporter quelque chose. Ils donnent de leur temps, de leur savoir, ils partagent avec nous leur réflexion. Au fil de la navigation, ces ambassadeurs décortiquent les notions abordées, enrichissent leurs pensées des savoirs et du vécu de chacun. Nous allons réaliser beaucoup de vidéos, de podcasts et diffuser une Web série. L'objectif est donc de dégager des pistes de réflexion et de changement pour les partager avec le monde extérieur ? Exactement. Mais eux vont les dégager, moi je me contente de mettre en lien des cerveaux pour réfléchir ensemble dans un contexte particulier. Je ne peux pas présumer de ce qui va en sortir. Ils vont nous emmener dans des directions qu'on ne connaît pas. Ce qui m'importe, c'est de susciter la réflexion, de questionner le progrès qui n'est pas toujours positif. L'exploration n'amène pas que des avancées positives. L'espace est déjà hyperpollué et hyperdangereux. Les océans aussi. Tout le monde le sait mais on ne bouge toujours pas, au contraire. Avec vos "ambassadeurs", vous dites forcer une réflexion autour des " grands défis de l'humanité ". Quels sont-ils ? Nous voulons appréhender le monde d'une façon globale et aborder chaque problématique du point de vue du développement durable. Mais ça ne concerne pas seulement l'environnement ou la santé de la planète car tout est connecté : l'économie, le social, l'environnement... On doit pouvoir faire le lien si on veut avancer. L'apport d'un Nicolas Hulot sera très important à cet égard car il a déjà effectué un long chemin. Plus il a découvert le monde, plus sa vision a évolué jusqu'à ce qu'il passe de l'autre côté et la confronte au monde politique, national et international ( NDLR : il fut ministre de la Transition écologique et solidaire du président Macron en 2017-2018, avant de démissionner avec fracas). Il a vu où ça bloque. Il faut aussi apprendre à communiquer avec d'autres cultures, à appréhender d'autres façons de voir le monde. Il faut regarder en dehors de nos frontières, réunir des gens différents pour élargir les points de vue et les horizons. C'est ce qu'apporte aussi le voyage qui permet, en fonction des escales, d'aller se confronter à d'autres visions et d'autres expériences. Le monde politique est-il complètement aveugle ou dépassé par la situation ? Je me refuse à croire qu'ils sont tous pourris. La situation internationale est tellement délicate et liée aux très grandes entreprises, je pense que pas mal d'hommes et de femmes politiques sont pieds et poings liés. Beaucoup manquent clairement de courage, beaucoup sont contrôlés par les réseaux ou n'ont qu'une vision à court terme, le nez sur leur réélection. Mais il y a d'excellents contre-exemples. En Bretagne, par exemple, le président de la Région a créé la BreizhCop, une déclinaison régionale de la COP21, avec le lancement d'une grande consultation citoyenne, des prises de décision, des engagements dont, surtout, celui de rendre compte dans un an aux citoyens. Je crois qu'une nouvelle génération d'hommes et de femmes politiques est en train d'émerger, de comprendre l'urgence, de réellement demander aux citoyens de s'engager tout en écoutant ce qu'ils ont à dire. Il y en a de plus en plus qui se rendent compte qu'on va à la catastrophe si on ne change pas radicalement nos façons de faire et qu'il ne faut pas forcément attendre des décisions nationales ou internationales pour agir au niveau local ou régional. Vous emmenez aussi des politiques et des patrons sur le bateau ? Oui, on y tient, ça commence à se dessiner pour l'année 2020. Une de nos escales aura pour thématique les problèmes migratoires, les grandes routes de commerce et l'effondrement de civilisations passées. On y accueillera notamment une grande historienne et une femme politique. Au moins. La jeune égérie suédoise de la lutte contre les dérèglements climatiques Greta Thunberg traverse, elle aussi, l'Atlantique à la voile pour rejoindre l'ONU à New York. Beaucoup la soutiennent mais elle suscite aussi de nombreuses critiques, parfois virulentes. Qu'est-ce que ces réactions vous inspirent ? C'est facile de taper sur Greta ! Elle a le courage de faire les choses, je ne pense pas qu'elle va apporter des solutions, elle n'est pas là pour ça, elle met en lumière des vérités qui dérangent. Mais ce n'est pas Greta le problème, elle est celle qui met les problèmes en lumière. Ses détracteurs peuvent continuer à lui taper dessus, ça ne fera pas disparaître ce qu'elle dénonce. Il y a un moment où il faut ouvrir les yeux, changer le système dans lequel on est et qui ne fonctionne plus. La jeunesse est en train de vouloir changer les choses, il faut lui laisser la possibilité de le faire. Comment le travail et la réflexion entamés sur le bateau se poursuivent-il en dehors ? Concrètement, Elemen'Terre crée du lien face aux grands défis de l'humanité, fonde un réseau de valeurs, participe à l'élaboration d'un mieux-être commun et soutient la réalisation de quatre projets essentiels même si nous n'en sommes pas les initiateurs. Ce sont : le Pacte finance climat, qui vise à récolter 1 000 milliards d'euros pour financer la transition écologique ; l'appel " Ocean as Common " visant à faire des océans des biens communs de l'humanité ; " The Good Country ", qui définit un pays par ses valeurs et non par ses frontières, auquel n'importe qui peut adhérer en payant une contribution de cinq euros ; et enfin, le Gieco, Groupement international et interdisciplinaire d'experts sur le comportement, afin de comprendre pourquoi, malgré tous les rapports alarmistes qui se succèdent les uns après les autres, l'humanité ne change pas ! Vous prenez la mer sur le bateau mythique de votre père Eric Tabarly, célèbre navigateur disparu en mer il y a vingt et un ans. Une façon de lui rendre hommage ? Pen Duick VI est un bateau extraordinaire, je l'aime pour ce qu'il est, pas parce qu'il a appartenu à mon père... Ce n'est pas un hommage, mon père est mort depuis longtemps, on est passé à autre chose. A son époque, on ne se posait pas beaucoup la question de l'impact de l'homme sur la nature et l'océan. Cela dit, mon père m'a toujours éduquée à être proche de la nature et des saisons, à regarder, observer, à ne pas faire n'importe quoi.