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Burlesques, quand elles devaient déguerpir à travers prés en jetant vers le ciel leur arrière-train disgracieux. Placides, quand leurs ruminations pouvaient inspirer des méditations métaphysiques interminables. Impudiques, quand leurs bouses s'esclaffaient dans la cour de la ferme ou quand leurs chevauchements contre nature intriguaient les petits enfants curieux et craintifs. Et tendant leurs museaux baveux comme pour quêter un baiser impossible... " Dans Ces bonnes vaches aux yeux si doux, le sociologue français André Micoud décrit ce qu'elles sont devenues dans la plupart des cas : des " êtres vivants technicisés " dont la folie interroge celle des hommes. Il écrit ce texte en 2003, après la crise de la " vache folle " attribuée à l'alimentation à base de farines animales. Son constat fait écho à La Vache du Suisse Beat Sterchi (éditions Zoe), qui fait un aller-retour entre la ferme idyllique du " pays nanti " où débarque Ambrosio, un immigré espagnol malingre, et l'abattoir où, sept ans plus tard, il égorge Blösch, la reine du troupeau, la first lady des Knuchel. Au début du XXe siècle, la moitié des Belges vivaient dans la familiarité nourricière des vaches. Ils leur devaient tant : lait, beurre, crème, fromage, viande, peau. Elles ne sont plus qu'un vague souvenir, un mythe, un totem déchu, source d'inspiration pour les artistes. Le peintre hyperréaliste Dany Salme leur a consacré une exposition à Val-Dieu, où leur regard alangui est traité comme celui d'un humain ( voir ci-contre, Génisse et mouche )." Le fait de les voir dans les prés nous laisse un peu dans l'ignorance de ce qui arrive à celles qu'on ne voit pas, observe l'éthologue Vinciane Despret, de l'ULiège, auteure de Que diraient les animaux, si... on leur posait les bonnes questions (2012, éditions Empêcheurs de penser en rond). Les vaches sont plutôt associées au lait. La mort de l'animal qui nous nourrit est escamotée, y compris dans les mots : leurs côtes deviennent côtelettes, leur cuisse du jambon pour le cochon (devenu porc) ou du steak pour les vaches, et ces dernières ne sont plus des vaches mais du boeuf. On parle beaucoup de la difficulté des éleveurs à bien faire leur métier, mais avec Jocelyne Porcher, nous sommes allées discuter avec des éleveurs heureux. Ce qui nous a surprises, c'est qu'ils parlaient de leur bétail en rejouant tout à fait autrement les distinctions habituelles entre l'homme et l'animal. L'un disait : ''Une vache est un herbivore qui a du temps pour faire les choses'', un autre que leurs cornes ''relient le cosmos à la terre'' ou, devant une étable indisciplinée, ''alors, moi, je leur dis, j'ai le nom de celles qui crient ! ''. On ne parle pas seulement pour être compris, mais pour être en relation, et c'est ce que cet éleveur faisait. " Les éleveurs ont beaucoup de choses à raconter sur l'intelligence de leurs animaux. " L'éthologie n'avait pas fait beaucoup de recherches sur les animaux d'élevage, parce qu'il ne s'agissait pas d'animaux naturels, poursuit Vinciane Despret. Thelma Rowell, de Berkeley, a étudié les grands primates pendant toute sa carrière, avant de poser des questions intelligentes aux moutons et découvrir qu'ils sont bien plus malins que ce qu'on croyait. Je dirais que notre non-savoir au sujet des animaux d'élevage relève d'une méconnaissance intéressée, car si on savait, cela deviendrait plus difficile de les traiter comme on les traite. " Avec les antennes qu'on lui connaît et sa formation d'ingénieur agronome, Michel Houellebecq a conduit les vaches au milieu de son dernier roman, Sérotonine (Flammarion). Le drame se joue dans la Manche, berceau de Guillaume le Conquérant, à la famille duquel appartient Aymeric, l'ami du narrateur. Celui-ci tente de sauver une ferme à l'ancienne de 300 vaches. Sa femme l'a quitté avec leurs deux petites filles, la crise des quotas laitiers lui fait perdre tous les jours de l'argent, les agriculteurs locaux sont révoltés par le débarquement au Havre de citernes de lait irlandais et brésilien. Confronté aux CRS, Aymeric se flingue spectaculairement à la tête d'une armée de tracteurs en colère. Cette scène en rappelle une autre, grandiose et poignante, quand les fermiers wallons ont arrosé de quatre millions de litres de lait une prairie près de Ciney, le 16 septembre 2009. Le réalisateur d' Australia, Jean-Jacques Andrien, était présent avec son cameraman, Michel Baudour. Il a intégré ces images dans son documentaire sur la lutte des agriculteurs du Pays de Herve, Il a plu sur le grand paysage (2012), qui forme avec Le Grand paysage d'Alexis Droeven (1981) et Mémoires (1984) une trilogie du monde paysan. Filmé en 35 mm et lumière naturelle, ce film restitue étonnamment la palette des réactions humaines face à la question fondamentale de la transmission d'un métier, d'une ferme, d'une manière d'être. Les vaches y apparaissent dans leur troublante épaisseur, habituées, soufflantes, s'entrechoquant à l'entrée de l'étable, jusqu'à cette image surréaliste d'une Pie noir égarée dans une rue ouvrière enneigée. Pour le réalisateur, " la vache n'est pas cette masse de chair qui regarde passer les trains. Elles sont toutes particulières. Il y a quelque chose de généreux dans la vache, de paisible, alors qu'elle peut être très violente. Des fermiers comme Gustave Wuidart et Henri Lecloux ( NDLR : qui apparaissent dans Il a plu sur le grand paysage ) ont une empathie, une sensibilité à la vache qui est formidable. Ils me disent qu'elles vont disparaître, qu'on va s'arrêter pour les regarder comme on regarde un hippopotame dans un jardin zoologique... " Ce vertige devant un monde qui s'éteint, mais sans illusion sur ses dérives, est partagé par le philosophe Alain Finkielkraut. Lui, l'urbain, a fait graver une tête de vache sur son épée d'académicien, dans le souvenir d'une " danse des vaches " à la fin de l'hiver, lorsque ces demoiselles quittent l'étable et s'ébrouent dans les prés ( Des animaux et des hommes, Stock-France Culture, 2019). Aujourd'hui, deux utopies, l'homme-machine (transhumanisme) et l'homme-animal (antispécisme), bousculent les frontières naturelles qui, depuis l'Antiquité, séparaient les dieux, les hommes et les animaux : elles donnaient aux hommes un peu des attributs des deux, en leur interdisant de se vautrer dans la bestialité (renoncer à la raison) et de rivaliser avec les dieux (hybris). " Un appauvrissement de nos relations avec les animaux serait un symptôme négatif à la fois pour notre humanité et pour leur animalité ", avertit le philosophe français Francis Wolff. Au concept de " droits des animaux ", il préfère celui des " devoirs " des hommes, en fonction de la " dette " qu'ils ont contractée à leur égard : le lien affectif avec les animaux de compagnie, la protection et la bientraitance des animaux domestiqués, le respect de la vie sauvage et de la biodiversité. Une planche de salut pour les vaches.