La découverte a été faite par hasard. En janvier 2019, une jeune étudiante canadienne en biologie marine, Paulina Bruning, s'enfonce dans les eaux glacées de la baie de Fildes, sur l'île du Roi-George, la plus grande de l'archipel des Shetland du Sud (situé à cent-vingt kilomètres de la péninsule Antarctique). Objectif de la plongée : récolter, pour sa thèse, des spécimens d'éponges et de coraux. A son retour au laboratoire, l'étudiante-chercheuse de l'université Laval (Québec) scrute au microscope les échantillons ramenés et constate que les éponges abritent une quarantaine de petites moules. Surprise totale dans le monde scientifique. Car jamais ce mollusque bivalve n'avait manifesté sa présence en Antarctique, la seule région du globe à avoir été, jusqu'ici, épargnée par les invasions d'espèces marines non natives. Et pour cause : les courants marins circumpolaires forment une barrière naturelle qui isole le sixième continent et empêche ainsi la dispersion de larves d'invertébrés sur ses côtes. Quand bien même cet obstacle serait franchi, les températures sur place seraient trop extrêmes pour que des espèces non indigènes y survivent.
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La découverte a été faite par hasard. En janvier 2019, une jeune étudiante canadienne en biologie marine, Paulina Bruning, s'enfonce dans les eaux glacées de la baie de Fildes, sur l'île du Roi-George, la plus grande de l'archipel des Shetland du Sud (situé à cent-vingt kilomètres de la péninsule Antarctique). Objectif de la plongée : récolter, pour sa thèse, des spécimens d'éponges et de coraux. A son retour au laboratoire, l'étudiante-chercheuse de l'université Laval (Québec) scrute au microscope les échantillons ramenés et constate que les éponges abritent une quarantaine de petites moules. Surprise totale dans le monde scientifique. Car jamais ce mollusque bivalve n'avait manifesté sa présence en Antarctique, la seule région du globe à avoir été, jusqu'ici, épargnée par les invasions d'espèces marines non natives. Et pour cause : les courants marins circumpolaires forment une barrière naturelle qui isole le sixième continent et empêche ainsi la dispersion de larves d'invertébrés sur ses côtes. Quand bien même cet obstacle serait franchi, les températures sur place seraient trop extrêmes pour que des espèces non indigènes y survivent.Les côtes de l'Antarctique sont ainsi séparées des autres terres émergées depuis cinq millions d'années. Du coup, elles ont, en mer tout comme sur terre, le taux d'" endémisme " - taux d'espèces qui ne se retrouvent nulle part ailleurs - le plus élevé de la planète. Pour tenter de résoudre l'énigme des moules, une équipe de chercheurs et d'experts internationaux (chiliens, français, canadiens et américains) se constitue au sein de l'Institut de recherche sur la dynamique des éco- systèmes marins de hautes latitudes (Ideal), un programme de l'université australe du Chili. Des analyses moléculaires révèlent que les mollusques collectés appartiennent à une espèce de l'hémisphère sud, la Mytilus platensis d'Orbigny. Cette cousine de la moule commune servie sur nos tables vit sur les estrans rocheux de la Patagonie, de la Terre de feu et des îles Kerguelen, au sud de l'océan Indien. Comment expliquer sa présence sur une île des Shetland du Sud, archipel situé à plus de huit cents kilomètres de la limite de son aire de répartition ? " L'hypothèse de la dérive de larves de moules vers le sud jusqu'en Antarctique n'est pas retenue, car les courants du front polaire constituent pour elles une barrière infranchissable ", prévient Jean-Charles Leclerc, l'un des membres de l'équipe scientifique, contacté par Le Vif/L'Express à Punta Arenas, en Patagonie, où il séjourne, bloqué par le confinement. Scénario le plus vraisemblable : des moules auraient atteint l'île du Roi-George par bateau. Soit sous forme de larves, larguées en mer avec l'eau de ballast (mais ces largages sont illégaux le long des côtes antarctiques) ; soit, plus probablement, sous forme de moules adultes accrochées à la coque d'un navire. " A ce jour, aucune mesure contraignante n'a été adoptée pour lutter en région Antarctique contre le biofouling, l'encrassement biologique des carènes, sur lesquelles s'accumulent des tas d'invertébrés ", déplore le chercheur en écologie marine. " Un bateau incrusté de moules a dû s'amarrer en période estivale dans la baie de Fildes, et les mollusques ont pu s'y reproduire. Les moules trouvées par Paulina Bruning, grosses comme des têtes d'épingles, avaient un mois d'existence. " Constat inquiétant : ces moules juvéniles ont pu survivre et grandir malgré les conditions environnementales extrêmes. " D'après les données collectées, les températures de l'eau au cours de l'été austral, en hausse, pourraient être propices au développement et à la croissance des moules ", relève Camille Détrée, chercheuse en biologie marine à l'université australe du Chili et coauteure de l'étude sur le sujet publiée fin mars dans la revue Scientific Reports. " Lors de notre visite sur l'île du Roi-George, en janvier dernier, nous n'avons pas repéré de nouvelle colonie de moules, signale-t-elle. Nous ignorons si celles présentes l'an dernier ont réussi à s'établir pour de bon. Tant que la survie des moules n'est pas constatée sur plusieurs générations, il est prématuré d'affirmer que l'espèce devient invasive. " Son collègue Jean-Charles Leclerc ajoute : " Nos recherches en laboratoire visent précisément à déterminer la capacité des moules patagoniennes à survivre et à acquérir leur maturité sexuelle dans un environnement austral hivernal. Nous disposons d'indices concluants sur une possible reproduction et métamorphose de moules en Antarctique. Si cela se vérifie et que des moules s'y établissent, c'est l'écosystème unique de la région qui s'en trouvera affecté. Les moules, plus résistantes à une hausse des températures que les espèces locales, seront plus ''compétitives''. " Outre les changements climatiques qui affectent l'océan austral, la croissance du trafic maritime dans la région est pointée du doigt par les chercheurs. Ces deux dernières années, une soixantaine de navires sont passés par la baie où les moules ont été découvertes. Plus de la moitié d'entre eux sont des ferries chargés de touristes, en route pour la péninsule Antarctique. Les autres sont des navires scientifiques ou militaires. La baie de Fildes est une porte d'entrée pour les expéditions de recherche et les activités touristiques émergentes vers le continent de glace. La majorité des bateaux viennent des ports de l'extrême sud du continent sud-américain. En janvier dernier, une étude britannique parue dans la revue Global Change Biology a fait grand bruit. Elle dressait la liste des treize espèces invasives susceptibles de s'installer d'ici à dix ans dans la péninsule Antarctique. La moule figurait en tête de classement, devant le crabe plat. L'étude internationale encadrée par l'université australe du Chili prouve que la menace se concrétise. Alors que la biodiversité mondiale décline, l'Antarctique, dernière région du globe épargnée par les invasions marines, pourrait bientôt cesser de faire de la résistance.