2021 est une année qui comptera dans l'histoire de la planète. Jamais auparavant n'avons-nous vu autant de tornades, d'inondations, d'incendies, et d'excès météorologiques. Dans certaines villes d'Asie centrale, la température a dépassé les 48° C. Dans certaines villes des Etats-Unis, elle a frôlé les - 48° C. Dans pareille situation, une série de services essentiels se disloquent, et la survie devient difficile.

Aussi, avec emphase et tintamarre, les gouvernants convergent à nouveau vers une conférence du climat (la fameuse COP26, cette fois à Glasgow) en annonçant qu'ils vont prendre des mesures sérieuses. Hélas, ceux qui suivent depuis longtemps ces négociations connaissent cette fanfare climatique. Elle accompagnait déjà l'adoption des accords de Paris en 2015, la conférence de Copenhague en 2009, le lancement du programme d'action européen en 2008, et plus loin le protocole de Kyoto en 1997 et la convention de l'ONU en 1992. Comme d'habitude, les politiciens se bousculeront à la télévision pour expliquer que, cette fois, ils ont sauvé la planète, et les choses continueront comme avant.

Il y a une et une seule statistique fondamentale en matière de changement climatique : c'est la concentration des gaz à effet de serre dans l'atmosphère - les célèbres ppm. Elle élève la température et multiplie les accidents. Or, depuis longtemps, les ppm augmentent de deux unités par an, et toutes les COP n'ont rien changé à cette progression. Pire, il s'agit d'une trajectoire qu'on ne peut corriger que lentement. A 450 ppm, les crises sérieuses devraient commencer : en 2020, la planète a atteint le niveau de 413.

Il y a par conséquent une seule question fondamentale en matière de changement climatique : pourquoi tous ces déferlements de discours et de textes n'aboutissent-ils à aucun changement de la tendance ? La réponse impose deux retours historiques en arrière : l'un vers le passé lointain, l'autre vers le passé proche.

Sur le long terme, depuis que la race humaine a commencé à se répandre sur la terre, tous ses modèles économiques ont toujours reposé sur une exploitation en général illimitée des ressources naturelles. Dans l'Antiquité, la prospère Mésopotamie est devenue l'aride Irak. Dans les temps modernes, l'Angleterre a brûlé ses bois avant de passer au charbon. Dans l'ère industrielle, l'Europe, alors à la pointe, a épuisé beaucoup de ressources naturelles. A l'heure actuelle, l'humain se heurte aux limites de la planète : biodiversité, métaux rares, et énergies fossiles. Pour la première fois, il faut vivre avec des ressources finies. Il s'agit d'une révolution comportementale et philosophique essentielle.

La nécessité de bloquer les émissions de gaz à effet de serre (GES) remet de plus en cause notre vision, devenue très intégriste, des libertés. Elle requiert en effet de restreindre la liberté de se déplacer, de s'alimenter, d'entreprendre, de se loger. En synthèse, le réchauffement climatique réduit la primauté de l'humain sur la planète. Cette humilité contrainte est antipathique à beaucoup.

Sur le court terme, les évolutions de notre société depuis 30 ans compliquent en plus une action collective. D'abord, sous l'impact cumulé des technologies numériques et de la globalisation, nos Etats sont devenus plus faibles. Or, nous avons besoin d'une puissance publique pour organiser ce qui constitue au fond une planification mondiale des restrictions de carbone. Ensuite, notre économie est devenue plus soumise à la finance (un déséquilibre déjà à l'origine de la grande crise financière de 2008). Dans ce contexte, les entreprises se trouvent davantage soumises au court terme. Or, les systèmes énergétiques se gèrent sur le long terme. Par ailleurs, les inégalités ont augmenté au sein des nations. Or, ces inégalités accroissent la consommation de carbone. De plus, la coopération internationale tend à diminuer, notamment suite à la résurgence des régimes autocratiques. Or, la crise climatique requiert précisément son augmentation. Enfin, nos sociétés sont devenues plus individualistes, et moins soucieuses de l'intérêt collectif. Or, il n'existe pas d'intérêt plus collectif que le maintien d'un climat stable et tempéré.

Tout cela explique pourquoi, depuis 30 ans, nous avons fait trop peu, bien trop peu. Certes, nous avons défini un cadre juridique. Dans nombre de pays, nous avons aussi réussi à diminuer un peu l'intensité énergétique. Toutefois, ces progrès limités ont été balayés par deux évolutions planétaires de fond : la croissance du niveau de vie et la croissance démographique. A titre d'illustration, quand 300 millions de Chinois s'enrichissent, ils veulent davantage de logements, de voitures, de boeuf et de produits laitiers, et de vacances lointaines.

Trente ans après la négociation de la Convention de Rio, l'élément frappant réside dans la permanence des éléments débattus. Les pronostics des premiers rapports du GIEC, de 1990 et 1992, se sont en général révélés corrects. Avec le recul, les experts paraissent même avoir été plutôt prudents. Les mesures requises apparaissaient déjà alors : purger notre économie des énergies fossiles par un mélange de taxation et de réglementation. La seule chose qui a changé, c'est que 30 ans ont passé, eu que nous n'avons pas pris les mesures requises. La meilleure preuve demeure l'absence de prix du carbone. Dans une étude récente, le FMI évaluait le prix mondial nécessaire pour atteindre les objectifs de Paris à 75 $ la tonne. Pour le moment, elle coûte 3 $. Notons l'importance de l'effort requis pour corriger la trajectoire.

La conférence de Glasgow changera-t-elle cela ? A l'évidence, non. Comme d'habitude, les leaders vont annoncer des objectifs fantasmagoriques, mais sans les moyens nécessaires. Il suffit de les écouter. Xi Jinping annonce l'arrêt des nouvelles centrales au charbon dans les pays partenaires, mais pas en Chine. Macron évacue discrètement toutes les suggestions radicales de sa convention citoyenne sur l'environnement. Il a pris des mesures draconiennes pour bloquer l'augmentation des prix énergétiques. Après les inondations, Angela Merkel déclare avec pathos : "nous n'avons pas fait assez pour le climat". On a envie de rire. La même Merkel a freiné en permanence les initiatives européennes pour réduire les émissions des voitures. Elle a retardé les contrôles sur le dieselgate. Elle a multiplié les pipelines pour permettre une plus grosse consommation de gaz en Allemagne. Elle a négocié un accord pour arrêter le charbon en ... 2038. Quant à Joe Biden, il annonce que le climat est "le défi de notre temps", puis avec grand sérieux invite les producteurs à faire baisser le prix du pétrole pour qu'on en consomme davantage. Au moins Oncle Joe prouve-t-il une moitié d'honnêteté intellectuelle en soulignant que "cela semble ironique". On ne saurait mieux étaler combien la priorité ne consiste pas, même maintenant, à sauver la planète, mais à sauver un mode de vie insoutenable (et une série de gouvernants).

L'incohérence des gouvernements reflète toutefois largement celle des populations. Selon de nombreux sondages, la majeure partie du public considère la menace climatique grave, approuve l'adoption de mesures, ... mais à condition que les efforts soient faits par les autres. Cela explique d'ailleurs pourquoi, des USA à la Belgique, le débat sur les prix de l'énergie sombre dans la démagogie. Dans les années 2000, il ne fallait pas de prix du carbone parce que la menace n'était pas prouvée, dans les années 2010 parce que la science allait tout régler, et dans les années 2020 parce qu'il faut protéger la classe moyenne. On trouve toujours une bonne raison d'éviter les efforts. Déjà, les inondations comme les tornades et les incendies sont oubliés, en attendant les prochains.

Des solutions existent, pourtant, mais chacun repousse leurs conséquences. Elles réclameraient en effet une mobilisation générale, un effort de tous, et une bien plus forte coopération mondiale. Les COPs sont malgré tout utiles, mais elles n'ont provoqué rien de tout cela. Nous avons perdu 30 ans, et cette procrastination rend nettement plus probable la montée des catastrophes... et une transition énergétique bien plus brutale à terme (sauf miracle technologique instantané). Le comportement des milliardaires prouve qu'ils ont bien compris cette réalité. Ils prennent d'assaut l'immobilier en Nouvelle-Zélande (zone présumée moins menacée), et les voyages spatiaux. Quant à "The Economist", il recommande déjà... la modification artificielle de l'atmosphère. A terme, l'anthropocène pourrait bien tourner non seulement à la détérioration de la planète par l'humain, mais aussi à la destruction de l'humain par la planète. "Homo Sapiens" apparaît de plus en plus une auto-description fortement usurpée.

Lire aussi: COP 26 - Agir pour le climat en... renonçant au consumérisme

*Le titre est de la rédaction. Titre original: Pourquoi a catastrophe climatique arrive: retour sur 30 ans perdus.

2021 est une année qui comptera dans l'histoire de la planète. Jamais auparavant n'avons-nous vu autant de tornades, d'inondations, d'incendies, et d'excès météorologiques. Dans certaines villes d'Asie centrale, la température a dépassé les 48° C. Dans certaines villes des Etats-Unis, elle a frôlé les - 48° C. Dans pareille situation, une série de services essentiels se disloquent, et la survie devient difficile. Aussi, avec emphase et tintamarre, les gouvernants convergent à nouveau vers une conférence du climat (la fameuse COP26, cette fois à Glasgow) en annonçant qu'ils vont prendre des mesures sérieuses. Hélas, ceux qui suivent depuis longtemps ces négociations connaissent cette fanfare climatique. Elle accompagnait déjà l'adoption des accords de Paris en 2015, la conférence de Copenhague en 2009, le lancement du programme d'action européen en 2008, et plus loin le protocole de Kyoto en 1997 et la convention de l'ONU en 1992. Comme d'habitude, les politiciens se bousculeront à la télévision pour expliquer que, cette fois, ils ont sauvé la planète, et les choses continueront comme avant. Il y a une et une seule statistique fondamentale en matière de changement climatique : c'est la concentration des gaz à effet de serre dans l'atmosphère - les célèbres ppm. Elle élève la température et multiplie les accidents. Or, depuis longtemps, les ppm augmentent de deux unités par an, et toutes les COP n'ont rien changé à cette progression. Pire, il s'agit d'une trajectoire qu'on ne peut corriger que lentement. A 450 ppm, les crises sérieuses devraient commencer : en 2020, la planète a atteint le niveau de 413. Il y a par conséquent une seule question fondamentale en matière de changement climatique : pourquoi tous ces déferlements de discours et de textes n'aboutissent-ils à aucun changement de la tendance ? La réponse impose deux retours historiques en arrière : l'un vers le passé lointain, l'autre vers le passé proche. Sur le long terme, depuis que la race humaine a commencé à se répandre sur la terre, tous ses modèles économiques ont toujours reposé sur une exploitation en général illimitée des ressources naturelles. Dans l'Antiquité, la prospère Mésopotamie est devenue l'aride Irak. Dans les temps modernes, l'Angleterre a brûlé ses bois avant de passer au charbon. Dans l'ère industrielle, l'Europe, alors à la pointe, a épuisé beaucoup de ressources naturelles. A l'heure actuelle, l'humain se heurte aux limites de la planète : biodiversité, métaux rares, et énergies fossiles. Pour la première fois, il faut vivre avec des ressources finies. Il s'agit d'une révolution comportementale et philosophique essentielle. La nécessité de bloquer les émissions de gaz à effet de serre (GES) remet de plus en cause notre vision, devenue très intégriste, des libertés. Elle requiert en effet de restreindre la liberté de se déplacer, de s'alimenter, d'entreprendre, de se loger. En synthèse, le réchauffement climatique réduit la primauté de l'humain sur la planète. Cette humilité contrainte est antipathique à beaucoup. Sur le court terme, les évolutions de notre société depuis 30 ans compliquent en plus une action collective. D'abord, sous l'impact cumulé des technologies numériques et de la globalisation, nos Etats sont devenus plus faibles. Or, nous avons besoin d'une puissance publique pour organiser ce qui constitue au fond une planification mondiale des restrictions de carbone. Ensuite, notre économie est devenue plus soumise à la finance (un déséquilibre déjà à l'origine de la grande crise financière de 2008). Dans ce contexte, les entreprises se trouvent davantage soumises au court terme. Or, les systèmes énergétiques se gèrent sur le long terme. Par ailleurs, les inégalités ont augmenté au sein des nations. Or, ces inégalités accroissent la consommation de carbone. De plus, la coopération internationale tend à diminuer, notamment suite à la résurgence des régimes autocratiques. Or, la crise climatique requiert précisément son augmentation. Enfin, nos sociétés sont devenues plus individualistes, et moins soucieuses de l'intérêt collectif. Or, il n'existe pas d'intérêt plus collectif que le maintien d'un climat stable et tempéré. Tout cela explique pourquoi, depuis 30 ans, nous avons fait trop peu, bien trop peu. Certes, nous avons défini un cadre juridique. Dans nombre de pays, nous avons aussi réussi à diminuer un peu l'intensité énergétique. Toutefois, ces progrès limités ont été balayés par deux évolutions planétaires de fond : la croissance du niveau de vie et la croissance démographique. A titre d'illustration, quand 300 millions de Chinois s'enrichissent, ils veulent davantage de logements, de voitures, de boeuf et de produits laitiers, et de vacances lointaines. Trente ans après la négociation de la Convention de Rio, l'élément frappant réside dans la permanence des éléments débattus. Les pronostics des premiers rapports du GIEC, de 1990 et 1992, se sont en général révélés corrects. Avec le recul, les experts paraissent même avoir été plutôt prudents. Les mesures requises apparaissaient déjà alors : purger notre économie des énergies fossiles par un mélange de taxation et de réglementation. La seule chose qui a changé, c'est que 30 ans ont passé, eu que nous n'avons pas pris les mesures requises. La meilleure preuve demeure l'absence de prix du carbone. Dans une étude récente, le FMI évaluait le prix mondial nécessaire pour atteindre les objectifs de Paris à 75 $ la tonne. Pour le moment, elle coûte 3 $. Notons l'importance de l'effort requis pour corriger la trajectoire.La conférence de Glasgow changera-t-elle cela ? A l'évidence, non. Comme d'habitude, les leaders vont annoncer des objectifs fantasmagoriques, mais sans les moyens nécessaires. Il suffit de les écouter. Xi Jinping annonce l'arrêt des nouvelles centrales au charbon dans les pays partenaires, mais pas en Chine. Macron évacue discrètement toutes les suggestions radicales de sa convention citoyenne sur l'environnement. Il a pris des mesures draconiennes pour bloquer l'augmentation des prix énergétiques. Après les inondations, Angela Merkel déclare avec pathos : "nous n'avons pas fait assez pour le climat". On a envie de rire. La même Merkel a freiné en permanence les initiatives européennes pour réduire les émissions des voitures. Elle a retardé les contrôles sur le dieselgate. Elle a multiplié les pipelines pour permettre une plus grosse consommation de gaz en Allemagne. Elle a négocié un accord pour arrêter le charbon en ... 2038. Quant à Joe Biden, il annonce que le climat est "le défi de notre temps", puis avec grand sérieux invite les producteurs à faire baisser le prix du pétrole pour qu'on en consomme davantage. Au moins Oncle Joe prouve-t-il une moitié d'honnêteté intellectuelle en soulignant que "cela semble ironique". On ne saurait mieux étaler combien la priorité ne consiste pas, même maintenant, à sauver la planète, mais à sauver un mode de vie insoutenable (et une série de gouvernants).L'incohérence des gouvernements reflète toutefois largement celle des populations. Selon de nombreux sondages, la majeure partie du public considère la menace climatique grave, approuve l'adoption de mesures, ... mais à condition que les efforts soient faits par les autres. Cela explique d'ailleurs pourquoi, des USA à la Belgique, le débat sur les prix de l'énergie sombre dans la démagogie. Dans les années 2000, il ne fallait pas de prix du carbone parce que la menace n'était pas prouvée, dans les années 2010 parce que la science allait tout régler, et dans les années 2020 parce qu'il faut protéger la classe moyenne. On trouve toujours une bonne raison d'éviter les efforts. Déjà, les inondations comme les tornades et les incendies sont oubliés, en attendant les prochains. Des solutions existent, pourtant, mais chacun repousse leurs conséquences. Elles réclameraient en effet une mobilisation générale, un effort de tous, et une bien plus forte coopération mondiale. Les COPs sont malgré tout utiles, mais elles n'ont provoqué rien de tout cela. Nous avons perdu 30 ans, et cette procrastination rend nettement plus probable la montée des catastrophes... et une transition énergétique bien plus brutale à terme (sauf miracle technologique instantané). Le comportement des milliardaires prouve qu'ils ont bien compris cette réalité. Ils prennent d'assaut l'immobilier en Nouvelle-Zélande (zone présumée moins menacée), et les voyages spatiaux. Quant à "The Economist", il recommande déjà... la modification artificielle de l'atmosphère. A terme, l'anthropocène pourrait bien tourner non seulement à la détérioration de la planète par l'humain, mais aussi à la destruction de l'humain par la planète. "Homo Sapiens" apparaît de plus en plus une auto-description fortement usurpée.