Ce ssont deux femmes de caractère. Féministes. Belges. L'une flamande, l'autre francophone, adoubée en Flandre. La première est originaire de Turquie, la seconde du Burkina Faso. Toutes deux ont choisi le parti nationaliste. L'une a été secrétaire d'Etat à l'Egalité des chances dans le gouvernement Michel et défie Wouter Beke, président du CD&V, en tant que tête de liste pour la Chambre dans le Limbourg. L'autre est deuxième sur la liste européenne du parti nationaliste, après avoir quitté le MR. Réunies par Le Vif/L'Express, elles expliquent pourquoi leur conception d'un nouveau féminisme a trouvé refuge à la N-VA. Elles insistent, aussi : leur parti ne montera pas dans un gouvernement fédéral susceptible de revenir sur les réformes de la suédoise. Un langage tranché, exprimé avec le sourire.
...

Ce ssont deux femmes de caractère. Féministes. Belges. L'une flamande, l'autre francophone, adoubée en Flandre. La première est originaire de Turquie, la seconde du Burkina Faso. Toutes deux ont choisi le parti nationaliste. L'une a été secrétaire d'Etat à l'Egalité des chances dans le gouvernement Michel et défie Wouter Beke, président du CD&V, en tant que tête de liste pour la Chambre dans le Limbourg. L'autre est deuxième sur la liste européenne du parti nationaliste, après avoir quitté le MR. Réunies par Le Vif/L'Express, elles expliquent pourquoi leur conception d'un nouveau féminisme a trouvé refuge à la N-VA. Elles insistent, aussi : leur parti ne montera pas dans un gouvernement fédéral susceptible de revenir sur les réformes de la suédoise. Un langage tranché, exprimé avec le sourire. Est-ce difficile d'être une femme en politique aujourd'hui ? Un nouveau féminisme est-il nécessaire ? Zuhal Demir : Le fait même que vous posiez la question est révélateur. On ne la pose pas aux hommes. Vous connaissez la façon dont fonctionne la politique, il faut rester soi-même, suivre ses idéaux, connaître ses dossiers... Les femmes doivent se battre et suivre les règles qui prévalent dans ce milieu. Comme les hommes. Je ne fais pas de distinction. Assita Kanko : La politique est difficile pour tout le monde, mais elle l'est encore plus pour les femmes. Si on regarde les chiffres, il y a encore énormément de travail à faire pour arriver à un équilibre. Dans le monde, seulement 10 % des chefs d'Etat sont des femmes. Moins de 20 % des bourgmestres sont des femmes, et il n'y en a qu'une sur dix-neuf à Bruxelles. Chaque 8 mars, lors de la journée internationale des droits des femmes, on fait le constat qu'elles ne sont pas représentées en politique et on dénonce le sexisme. Et après, rien. C'est pour changer ça que j'ai créé un incubateur, Polin, afin d'encourager les femmes à s'engager et à progresser. Cela fonctionne-t-il ? A. K. Cela marche, oui. Trois cent femmes sont venues à notre premier forum et cela continue. Mais il reste bien du travail à accomplir. Et il faut, en effet, tout faire afin que les femmes restent elles-mêmes. Elles doivent pouvoir saisir leur chance et conquérir leur place. Les suffragettes ont dû se battre à l'époque pour obtenir le droit de vote. Nous devons mesurer la chance qu'on a et en profiter pour changer la politique. Z. D. C'est important. Les moments de réunion en politique sont toujours organisés à des heures adaptées à l'agenda des hommes. J'ai une petite fille un peu moins âgée que celle de Charles Michel. Je la conduis chaque jour à la crèche. Quand on avançait le début du Conseil des ministres à 8 heures du matin, je ne pouvais pas être à l'heure, mais tant pis... A. K. Dans le secteur privé aussi, ce qui bloque les femmes, c'est la charge mentale. Il faut changer la parentalité, partager les responsabilités. Nous devons rester vigilantes parce que, dans l'histoire, on a souvent cru que c'était le siècle des femmes, mais il faut toujours se battre pour que ce soit le cas. Cette fois, on doit y arriver. Un de mes livres s'intitule : Plaidoyer pour un nouveau féminisme. Il faut veiller à cet équilibre avec les hommes et faire en sorte que les femmes aient un vrai impact sur la société. Z. D. Cela me choque quand je vois qu'il n'y a plus de femme au comité de direction de la Banque nationale, après le remplacement de Marcia De Wachter par l'ancien ministre des Finances, Steven Vanackere (CD&V). Et que l'on ne me dise pas que les femmes sont moins compétentes dans ce domaine : sorry, je n'y crois pas ! Je suis convaincue à 100 % que nous sommes entrés dans le siècle des femmes, à tous niveaux ! C'en est fini de l'hégémonie des Kohl ou Juncker. Une femme Premier ministre belge serait un vrai signal. Au sein de la N-VA, il y a beaucoup de femmes au premier plan. La N-VA, est-ce le bon parti pour mener ce combat, en tant que femme d'origine étrangère ? Z. D. En 2010, quand je suis arrivée au Parlement, Yvan Mayeur, du PS, est venu me voir pour me dire que je m'étais trompée de place, que je devais plutôt siéger dans les rangs du SP.A ou de Groen parce que je suis " colorée ". J'étais choquée. Mon père est arrivé de Turquie pour travailler dans les charbonnages du Limbourg. Pourquoi ne me sentirais-je pas bien au sein d'un parti nationaliste flamand, qui prône une société inclusive avec des valeurs ? Mes racines kurdes font en outre que je suis sensible aux questions identitaires et linguistiques. Je suis également préoccupée par les pressions qui s'exercent sur les femmes. Dans ma ville, à Genk, de plus en plus de fillettes de 10 ans portent un foulard, contre leur volonté : c'est inacceptable ! La N-VA défend les valeurs des Lumières et se bat contre cette influence néfaste de la religion sur les femmes. Elle veut mettre des limites claires, là où d'autres partis sont nettement plus laxistes. Le taux d'emploi des femmes d'origine étrangère est limité chez nous à 38 %, un des plus bas d'Europe : où sont les partis progressistes qui se battaient pour les femmes belges pour mener ce combat ? Nous le faisons, avec force. Est-ce pour cela, Madame Kanko, que vous avez quitté le MR pour la N-VA ? A. K. Tout au long de ma carrière politique, on m'a constamment demandé pourquoi je n'étais pas membre d'un parti de gauche. Mais je suis libre de décider ce que je pense, non ? La N-VA est le seul parti qui tient un discours clair au sujet des droits des femmes, un combat que je mène depuis longtemps. J'ai récemment dénoncé la question de la reconstruction de l'hymen. Dans un mariage arrangé, les femmes doivent subir une double oppression. Qui contrôle le fait qu'un homme n'a jamais fait l'amour avant le mariage ? Ce n'est quand même pas normal et nous payons sans doute la facture à l'Inami. Z. D. C'est un vrai problème ! Mon gynécologue m'a raconté des cas terribles à ce sujet. Il refusait d'intervenir et, désormais, il le fait. Parce que les autorités mettent la tête dans le sable, elles refusent de reconnaître que c'est une question au sujet de laquelle elles doivent intervenir. A. K. Combien de décisions les autorités religieuses ne prennent-elles pas contre les droits de l'enfant, que ce soit au sujet du port du foulard ou de l'excision ? Des fillettes à Bruxelles en burqa ou en voile, c'est inacceptable. La N-VA est un parti où il n'y a pas de tabou. Ce n'était pas le cas au MR ? A. K. Je ne veux pas parler du MR, mais il me semble évident que c'est à la N-VA que je peux accomplir mes objectifs. On ose y exposer les problèmes de façon claire. C'est un parti qui n'a aucun doute sur le fait que la loi doit se situer au- dessus de la religion et de la tradition. Z. D. Si d'autres partis politiques ne le font pas, c'est uniquement par opportunisme électoral. Pour avoir les voix de la communauté musulmane, on n'ose pas fixer de limites. A. K. En même temps, c'est faire preuve de très peu d'ambition pour ces gens-là. Beaucoup de musulmans membres de la N-VA - ou que je connais personnellement - sont en faveur des Lumières. Z. D. Je respecte les croyances de chacun, mais il y a quand même des limites. Quand il s'agit des valeurs des Lumières, je suis désolée, mais il n'y a pas à discuter. Ce que l'imam exprime ne doit pas être au-dessus des lois, point. Il faut être très clair avec l'Exécutif des musulmans, y compris en ce qui concerne la sexualité ou l'homosexualité. Quand j'étais secrétaire d'Etat, j'ai eu des discussions avec ses représentants pour leur demander d'exiger des mosquées qu'elles ne disent pas que l'homosexualité est une maladie et je me heurtais à un mur. Même chose au sujet de la place de la femme dans la société. Or, nous avons besoin de ces gens dans notre combat, nous ne pourrons pas le mener seules. A. K. Je crois aussi à l'impact positif de l'émancipation des mères et de l'éducation. Je suis née dans une famille où on me disait que je devais bien faire le ménage si je voulais trouver un garçon. Le mariage était un but. Jamais il n'a été question d'émancipation ou d'ambition. Z. D. Et tu n'as jamais eu de problème avec tes parents ? A. K. Bien sûr ! Pendant deux ans, mon père, qui était polygame, ne m'a plus adressé la parole. En Belgique, il faut effectivement dialoguer avec les représentants de la communauté musulmane, mais aussi développer l'esprit critique via l'école et l'intégration. La N-VA tient un discours clair, dites-vous, mais elle choque, aussi du côté francophone. Que pensez-vous des manifestations contre Theo Francken à Verviers ? A. K. Je trouve cela scandaleux. J'ai eu l'occasion d'en débattre à la télévision avec la bourgmestre Muriel Targnion et de le lui dire. Nous nous sommes tant battus pour la liberté d'expression ! Or, à Verviers, le radicalisme est un vrai problème depuis des années. Pensez à ces dessinateurs de Charlie Hebdo qui ont été tués en raison de leur travail ou à cette ancienne journaliste de Charlie, Zineb El Rhazoui, dont les livres ont été saccagés à la Foire du livre de Bruxelles. Cet incident à Verviers est symptomatique du fait que la N-VA est systématiquement caricaturée du côté francophone. Avant, j'avais pratiquement peur des Flamands tant on me les a présentés négativement. Voilà pourquoi je suis allée en Flandre, pour évaluer ça par moi-même. Z. D. Ce qui s'est passé à Verviers va à l'encontre de toutes les règles de la démocratie. Un bourgmestre doit tout faire pour que chacun puisse exprimer son opinion. Même si vous n'êtes pas d'accord avec ce qui est exprimé. Notre pays n'est pas la Turquie, quand même, nous vivons au coeur de l'Europe. Je suis tombée de ma chaise en voyant ça. Et par ailleurs, à Genk ou ailleurs, des musulmans bénéficient d'une belle salle pour évoquer leur vision radicale de l'islam, pour dire que des enfants ne peuvent pas aller à des fêtes d'anniversaire ou écouter de la musique pop. Et là, la gauche ne manifeste pas... Ce n'est pas bon pour notre société. A. K. Le fait de ne pas pouvoir s'exprimer me bouleverse. Au Burkina Faso, un de mes meilleurs amis, journaliste d'investigation, luttait pour cette liberté et a été tué, incendié dans sa voiture. Tout cela parce qu'il faisait son travail. Quand je vois ce qui est arrivé avec Charlie Hebdo... Avez-vous peur, parfois, pour votre sécurité ? A. K. J'ai surtout peur que les Lumières soient bafouées par l'obscurantisme, voilà de quoi j'ai peur. J'ai combattu au Burkina Faso contre la dictature, à titre personnel, je n'ai pas peur. Z. D. Mais voilà pourquoi il faut dire clairement que de telles choses ne peuvent pas arriver. Moi, je suis heurtée de voir que dans le monde politique, tout le monde se tait. Je trouve cela dangereux. A. K. Se taire, c'est participer. Quand j'ai rejoint la N-VA, j'ai lu quantité de propos haineux sur les médias sociaux. Mais j'ai reçu aussi énormément de soutien, tant en Flandre qu'en Wallonie. Z. D. Cela m'est arrivé aussi et je lui ai dit de rester forte. Pourquoi font-ils ça, Assita ? Pour que tu te taises... Mais nous ne nous tairons pas ! Heureusement, une large majorité de Flamands nous soutient et cela nous fait chaud au coeur. Alain Destexhe a quitté le MR pour créer ses listes et créer une " N-VA francophone ". Qu'en pensez-vous ? A. K. La N-VA et Theo Francken sont très populaires du côté francophone, c'est bien la preuve que le discours de la N-VA est fort. Nous ne connaissons pas le programme d'Alain Destexhe, mais nous constatons qu'il veut s'inspirer de ce message. Mais pour moi, il n'y a qu'une N-VA : celle de Bart De Wever. Z. D. J'ai beaucoup de respect pour les Wallons. Je suis souvent allée en Wallonie en tant que secrétaire d'Etat et l'accueil était toujours chaleureux avec des tartes, des couques... Mais mon message aux francophones est le suivant : " Vous ne devez pas avoir peur du confédéralisme ! " Parce que c'est la solution de la démocratie. C'est votre droit, en tant que peuple, de voter pour le PS, le PTB ou Ecolo. Qui sommes-nous, en Flandre, pour dire que nous ne voulons pas ça ? Avec le confédéralisme, vous pourriez mener les politiques que vous souhaitez. Je le pense vraiment : n'ayez pas peur. Mais n'est-ce pas un séparatisme déguisé ? Z. D. Mais non, la Suisse aussi est un pays confédéral. Et dans un tel modèle, il reste des mécanismes de solidarité, objectifs et transparents, les francophones ne doivent pas avoir peur. En ce qui concerne le MR, je ne sais plus vraiment quel est la ligne suivie par Charles Michel. Il serait important qu'il y ait en Wallonie un parti tenant une ligne plus claire. A. K. Nous ne voulons pas que l'on mène une politique fédérale pour laquelle les Flamands n'ont pas voté. Poursuivre le modèle suédois, why not ? Nous voulons davantage d'efficacité au niveau des structures de l'Etat et soutenir nos entrepreneurs en leur donnant davantage d'accès au marché. Il est inacceptable que les socialistes bloquent au Parlement européen le mandat dont la Commission a besoin pour négocier l'accord de libre-échange avec les Américains. C'est important pour l'emploi. Z. D. Soyons clairs : la N-VA n'entrera jamais dans un gouvernement qui revienne sur les réformes que nous avons initiées. Jamais !