Le point commun entre Emmanuel Macron et un djihadiste ? Il est russe, hyperpopulaire mais ultradiscret. Telegram - c'est son nom - fait un doigt d'honneur aux systèmes de surveillance. Réputée inviolable, l'application a été créée par les frères Pavel et Nikolaï Dourov. Pratique, quand on prépare un attentat. Ou une candidature à la présidentielle.
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Le point commun entre Emmanuel Macron et un djihadiste ? Il est russe, hyperpopulaire mais ultradiscret. Telegram - c'est son nom - fait un doigt d'honneur aux systèmes de surveillance. Réputée inviolable, l'application a été créée par les frères Pavel et Nikolaï Dourov. Pratique, quand on prépare un attentat. Ou une candidature à la présidentielle. L'application occupe désormais une place de choix dans le smartphone du ministre français de l'Economie, mais aussi de François Fillon, Alain Juppé, Jean-Luc Mélenchon ou encore Arnaud Montebourg. "Il faut se méfier du pouvoir en place... et des suivants. Sans oublier le risque que représentent certaines sociétés privées d'espionnage, qui n'ont pas de limite", confiait récemment ce dernier au magazine L'Express. "Nous ne sommes pas paranoïaques, mais prudents, justifiait un proche de François Fillon. Depuis que nous savons que les interceptions sont faciles à réaliser sur les mobiles, nous sommes tous équipés." La confiance règne. Les politiques ont des secrets. En Belgique aussi. Pourtant, pas un élu noir-jaune-rouge n'a succombé à Telegram. Moins paranos que dans l'Hexagone ? Juste une question de mode. Chez nous, c'est WhatsApp qui a la cote. La messagerie américaine a pris le train sécuritaire en marche. Au départ, elle remplaçait simplement les sms. En mieux (et en gratuit) : envois de photos et vidéos, possibilités de créer des groupes de destinataires multiples... Depuis avril dernier, elle a généralisé le "chiffrement de bout en bout ", soit un "cadenas" que seuls l'émetteur et le(s) destinataire(s) peuvent déverrouiller. "Cela signifie que ni WhatsApp ni les tierces parties ne peuvent voir (les messages) quoi qu'il arrive", garantit l'appli. La plupart des utilisateurs s'en moquent. Christine Defraigne, s'en réjouit. "Au départ, je l'utilisais plutôt avec quelques amis, à titre personnel, dans un cadre amusant et ludique, détaille la présidente (MR) du Sénat. Plus tard, j'ai appris que c'était beaucoup plus sécurisé que les sms ou les e-mails et, depuis, il est vrai que je m'en sers également de façon plus professionnelle et confidentielle. Je me lâche plus via ce canal." Les comptes des politiques pullulent. Au gouvernement fédéral (Didier Reynders, Willy Borsus, Theo Francken...) comme régional ou communautaire (Paul Magnette, Carlo Di Antonio, Alda Greoli, Jean-Claude Marcourt...). Chez les présidents de partis (Zakia Khattabi, Olivier Chastel, John Crombez, Wouter Beke...) ainsi que chez les députés de tous bords. Pêle-mêle : Jean-Marc Nollet, Laurette Onkelinx, Jacqueline Galant, Marie-Dominique Simonet, Raoul Hedebouw... On vous épargne la liste de tous les porte-parole et autres collaborateurs. Difficile de démêler le fun du formel. Maxime Prévot n'est qu'un utilisateur "très occasionnel" pour échanger avec des proches, car il ne "partage pas l'inquiétude des élus français. Ni leur confiance à l'égard de ce type d'application". Willy Borsus, lui aussi, la joue privé. Et à voir la photo familiale et estivale de profil de Joëlle Milquet, pas sûr qu'il s'agisse pour elle d'un outil de travail. Tout le contraire de Denis Ducarme, qui s'y est inscrit à la demande de "contacts liés à la sphère radicale et terroriste, pour discuter professionnellement de dossiers sensibles en toute discrétion", confesse-t-il. Mais en cas de conversation particulièrement délicate, rien ne vaut alors le face-à-face. "Je suis prudent, mais ce n'est pas de la parano, précise le député fédéral libéral. Je travaille sur des questions de cybersécurité, je sais combien il faut encore sécuriser certains canaux de communication." Les smartphones sont parfois plus coulants que des passoires. Généralement dépourvus d'antivirus, aisément malléables à distance. Leur micro peut se transformer en système d'écoute à large portée, tout comme leur appareil photo en caméra grand angle. Même éteints. Dans certaines réunions au sommet, les participants sont priés de laisser leur téléphone au vestiaire. Et d'ôter leur batterie. Allô, allô, quel espion est à l'appareil ? Plusieurs députés en viennent à se demander si quelques oreilles malveillantes ne traînent pas. Après tout, si même Angela Merkel a été victime de la NSA... "Qui peut le plus peut le moins ! Même si pour des "petits" comme moi, ce ne serait pas très intéressant, sourit Christine Defraigne. En tout cas, on s'interroge, ce qui n'était pas le cas avant. Même au niveau ministériel, certains affirment qu'on n'est jamais trop prudent." Raoul Hedebouw en sait quelque chose, lui qui avait été placé sur écoute en 2001 alors qu'il organisait une manifestation altermondialiste. "Ça a créé chez moi un réflexe de prudence. Je suis sur mes gardes car je pars du principe qu'on est tous espionnés. J'ai la conviction que tous nos moyens de communications peuvent être décryptés", avance le porte-parole du PTB. Le député Ecolo Jean-Marc Nollet s'est lui aussi posé la question. "Et j'en suis arrivé à la conclusion que, même si c'était le cas, je n'ai rien à cacher. Non que je veuille tout déballer sur la place publique ni que je ne protège pas mes informateurs. Oui, je récolte des informations confidentielles avec un objectif politique assumé. Si jamais quelqu'un les interceptait (les services secrets ? quelqu'un de malveillant ?), je pourrais m'en expliquer." L'une de ses sources lui a demandé de communiquer exclusivement par WhatsApp. "Ça lui permet d'être à l'aise. Vu le sujet, je comprends tout à fait." Une autre ne veut par contre pas en entendre parler. Elle travaille dans le milieu informatique... Lorsqu'il officiait comme ministre régional, Jean-Marc Nollet avait reçu des consignes de prudence. Mais point de téléphone sécurisé. Cela a changé, du moins au fédéral. Du moins pour les membres du récent Conseil national de sécurité (créé en 2015), qui ont reçu un appareil sophistiqué. Du coup, Charles Michel n'a pas de compte WhatsApp. "Quand le Premier ministre doit passer une communication très confidentielle, il utilise son téléphone sécurisé", explique son porte-parole. Le ministre français Emmanuel Macron est lui aussi pareillement équipé. Ce qui ne l'empêche pas de ne jurer que par Telegram pour son gsm personnel. Sur les conseils... d'un ancien militaire, expert en télécommunications. L'application russe, comme sa rivale américaine (propriété de Facebook), sont-elles bel et bien les forteresses impénétrables qu'elles affirment ? "Toutes les discussions sont chiffrées. Les communications secrètes sont sécurisées d'un bout à l'autre de la chaîne et les clés sont disséminées dans plusieurs centres basés dans divers pays, eux-mêmes soumis à des lois différentes. Il faudrait un niveau de coopération internationale pour nous contraindre à fournir ces éléments", se vantait Pavel Dourov dans L'Express. Les autorités internationales, passe encore. Mais les hackers ? En flirtant avec les politiques, ces messageries grossissent encore la mine d'or sur laquelle elles sont assises. D'autres ont été piratés pour moins alléchant que ça.