En 1957, Roland Barthes publie Mythologies, recueil de chroniques rédigées au fil des mois et au gré de l'actualité. Il n'y est pas question des mythes fondateurs : l'auteur, qui emprunte à la sémiologie et à l'observation sociologique, traite de sujets ordinaires et matériels relatifs à la consommation, au langage, aux faits divers, aux personnalités, au sport... Le mythe selon Barthes n'exprime pas une vision du monde, mais un discours, une façon de penser la société moderne.
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En 1957, Roland Barthes publie Mythologies, recueil de chroniques rédigées au fil des mois et au gré de l'actualité. Il n'y est pas question des mythes fondateurs : l'auteur, qui emprunte à la sémiologie et à l'observation sociologique, traite de sujets ordinaires et matériels relatifs à la consommation, au langage, aux faits divers, aux personnalités, au sport... Le mythe selon Barthes n'exprime pas une vision du monde, mais un discours, une façon de penser la société moderne. Depuis 1957, les Mythologies ont été mises à toutes les sauces. Le regard démystificateur porté sur la vie quotidienne est devenu une " formule " littéraire. En témoignent les Petites mythologies belges, de Jean-Marie Klinkenberg (Espace Nord, 2018), et les Petites mythologies liégeoises (Tétras Lyre, 2016), écrites par le même auteur, en duo avec Laurent Demoulin. La Flandre n'est pas en reste : Jan Baetens, poète et professeur d'études culturelles à la KULeuven, et Karel Vanhaesebrouck, professeur d'études théâtrales à l'ULB, signent Petites mythologies flamandes (1), ouvrage qui paraît ces jours-ci en français aux éditions La Lettre volée. Des volkscafés à la fermette formatée, des pelouses bien tondues au Tour des Flandres, du livre de recettes Ons Kookbook au porno à domicile, les auteurs explorent ce pays flamand méconnu des francophones. Objectif : " Aller voir comment la Flandre construit ses propres mythes ; et le faire avec un regard bienveillant, mais aussi critique et parfois agacé. " Voici, recomposée sous forme d'abécédaire, une petite sélection de leurs observations les plus malicieuses. Le nec plus ultra, pour le Flamand branché, n'est plus de se rendre à Ibiza ou d'assister à un festival urbain, mais d'être backstage. " Accéder aux coulisses, c'est le moment suprême où le spectateur anonyme devenu VIP peut, avant, après, ou mieux encore, pendant le spectacle, se délecter de tout ce qui est caché au quidam, explique Jan Baetens. La fascination pour le backstage ne tient pas du voyeurisme : l'idée n'est pas de regarder sans être vu, mais d'être associé à l'artiste. Ce transfert de la scène vers les coulisses révèle l'incapacité actuelle à s'abandonner à l'illusion du spectacle. C'est une posture très terre à terre : on veut voir tomber les masques. " " Demandez à un Flamand de définir l'identité flamande. Neuf sur dix répondent : la course cycliste, assure Karel Vanhaesebrouck. Le Ronde van Vlaanderen en est la grand-messe annuelle. Ce jour-là, les routes se colorent de jaune et de noir. Celui qui ne trépigne pas en bord de chaussée suit la course à la maison devant son poste de télé. Les commentateurs utilisent sans rougir les mots "âme", "coeur", "gènes"... Plus que le foot, fortement internationalisé, le cyclisme est une affaire flamande. Le plus beau compliment, pour un cycliste, est d'être qualifié de "Flandrien". Peu disert, le coureur natif de Flandre occidentale ou orientale parle avec ses jambes. Il est dénué d'esprit stratégique, mais n'abandonne jamais. Il vient du peuple et y retourne après sa carrière, en patron de café, en vendeur de vélos... Le cyclisme flamand est néanmoins devenu un sous-produit de la NV Vlaanderen : les grands patrons et politiques flamands se flattent de leurs performances et, au Tour des Flandres, le cliquetis des chaussures de cyclistes sur le carrelage des bistrots a laissé place aux sonneries des smartphones. " " Pour le Flamand moyen, le plus grand des Belges est sans conteste Eddy Merckx, assure Jan Baetens. Toutefois, comme l'ancien champion cycliste n'est pas flamand mais belge, cet honneur ne peut lui revenir. D'autant que le choix du Grootste Belg est une affaire sérieuse : elle ne peut être confiée au Flamand moyen et doit être orchestrée par les médias, sous les auspices d'un comité des sages. " Verdict du vote de 2005 : le plus grand des Belges, pour la Flandre, est le père Damien. " Il a un avantage décisif sur ses concurrents, remarque Jan Baetens : Jozef De Veuster est foncièrement flamand, même s'il est devenu citoyen du monde. Pater Damiaan est une tête de mule, un trimeur, un perdant sanctifié. Le choisir revient à opter pour la cause flamande. Il fallait impérativement éviter que le choix du plus grand des Belges tourne à l'avantage des francophones et faire échec à la connotation trop belgo-belge du show télévisé. Habitat iconique de la Flandre postrurale, la maison de style fermette est, estime Karel Vanhaesebrouck, " l'expression la plus claire de notre société capsulaire, dans laquelle chacun voit son environnement comme une capsule, un îlot d'ordre et de calme bucolique dans une mer de chaos et d'anarchie ". Imitation de ferme, la fermette rappelle une vie campagnarde flamande qui n'existe plus. Assemblage d'éléments rustiques, elle a un aspect composite qui fait ressortir son côté factice. " Elle a l'air trop neuve, mais c'est précisément ce côté propret, parfait, fini qui est apprécié, signale Vanhaesebrouck. Bricoleur de naissance, le Flamand fignole son projet jusqu'à sa mort. Le double garage de la fermette flamande en fait l'espace rêvé des ménages à double revenu. Toutefois, la fermette est aujourd'hui en perte de vitesse : les nantis lui préfèrent la maison de style presbytère ( pastorijstijl), symbole d'authenticité rurale. " Chaque samedi, la Flandre est bercée par le ronron des grasmaaiers (tondeuses à gazon). Car le Flamand cultive avec amour son périmètre sacré de pelouse. " Le cyclotouriste pris dans les lacis de la frontière linguistique distingue sans hésitation la Flandre et la Wallonie, remarque Karel Vanhaesebrouck. Non pas par sa connaissance des paysages ou parce que les porcheries sentent différemment, mais parce que la pelouse du Flamand est tirée au cordeau et zébrée des lignes parallèles de la tondeuse, alors que celle du Wallon est plus fantasque et plus verte, car il ne la coupe pas à ras. Faucher l'herbe est une forme de marquage du territoire. Par nature contre-nature, le gazon est le résultat direct de notre dégoût et notre angoisse face à la nature vierge, sauvage. Un Flamand aime que son jardin soit propre. Mais surtout, sa pelouse, lieu du barbecue annuel et des soirées estivales, représente le symbole des valeurs familiales et de convivialité. " La Flandre lit. Elle n'a même jamais autant lu qu'aujourd'hui. " Additionner les heures que les Flamands consacrent à lire Story et Dag Allemaal, la presse à sensation, conduirait à des chiffres astronomiques ! " s'exclame Jan Baetens. Selon lui, la Flandre, dans sa course effrénée du prémoderne au postmoderne, de l'analphabétisme d'avant Henri Conscience aux réseaux sociaux, a oublié la littérature : le livre proprement dit a disparu de la scène. Restent les boekskes, comme tout visiteur peut le constater en se rendant la foire du livre d'Anvers, la grand-messe médiatique flamande de l'édition : livres de recettes, romans policiers ou encore best-sellers sur le sexe de Goedele Liekens, miss Belgique 1986, sexologue et vedette de la télévision (qui refait parler d'elle ces jours-ci en figurant sur la liste Open VLD à la Chambre). Après la Bible, le manuel de recettes de cuisine Ons Kookboek est le livre le plus vendu en Flandre. Edité depuis 1927 par le Boerinnebond, la ligue catholique des agricultrices flamandes, il est synonyme de convivialité et d'hospitalité : pas de dimanche flamand sans grandes tablées. Il est surtout le symbole de la tradition culinaire flamande : " Un paradis de bouillon bien gras, de cocktail aux crevettes et de rosbif richement nappé de sauce épaisse, commente Karel Vanhaesebrouck. Car, en pays bruegélien, on ne manquait de rien et les mots ''sain'' et ''léger'' ne faisaient pas partie du vocabulaire culinaire. Toutefois, la dernière édition d' Ons Kookboek comporte, transgression suprême, une section végétarienne ! La globalisation y laisse également sa marque : les influences venues d'ailleurs s'intègrent désormais aux plats régionaux. La cuisine flamande connaît une hybridation relative et n'échappe pas au phénomène de la fusion food. Elle n'est plus le refuge de l'authenticité flamande. " " En Flandre, les travestissements et soirées échangistes se déroulent à la maison, rideaux tirés, ou alors dans l'abri au fond du jardin, raconte Karel Vanhaesebrouck. Cela ne se passe pas dans des parkings ou autres lieux anonymes décrits dans La Vie sexuelle de Catherine M. Alors que le film porno typique se déroule dans un studio bidouillé, l'image pornographique flamande se déchaîne dans la sphère ménagère, à côté du toutou sur le sofa, de la cage du hamster et des jouets des enfants. En Flandre, les clubs échangistes poussent comme des champignons et le porno hardcore des chaînes payantes a sa place dans les foyers. Le Fucking Flanders fait partie de l'espace public : le sexe a ses groupes de discussion, ses rubriques dans les journaux, ses programmes télés, ses foires... La libido flamande n'échappe pas à l'esprit néolibéral qui force à être performant et à s'exhiber en public. Mais l'acte sexuel se déroule encore portes closes. " Leurs noms rappellent l'ancienne fonction du lieu, la situation géographique ou le prénom de la patronne : 't Oud Gemeentehuis, Den Toren, D'ouwe Schelde, Bij Mariette, Bij Josepha... Chaque patelin flamand a son volkscafé, fréquenté par un noyau dur d'habitants du coin. La clientèle forme une minicommunauté qui se crée en dehors de tout rapport familial ou domestique. " Les clients s'interpellent d'une table à l'autre, s'immiscent sans gêne dans les conversations privées, note Karel Van Haesebrouck. Tout le monde connaît tout le monde, les lubies et les vices cachés de chacun. Les habitués paient des tournées et les refuser ne se fait pas. Mais ces estaminets disparaissent et laissent la place à des tavernes d'un mauvais goût typiquement flamand : comptoirs en briques, robinets à bière en cuivre clinquant, lustres en forme de roue de charrette... Malentendu petit-bourgeois, la taverne ressuscite le mythe de la Flandre rurale, bucolique et authentique, mais n'offre qu'une simulation de convivialité populaire. " Quand deux Flamands se rencontrent à la côte " belge " ou à Tenerife, la première question qu'ils se posent est : " Vanwaarzijdegij ? " (" Vous z'êtes d'où ? "). " Si la réponse importe peu, la question est essentielle, note Jan Baetens : elle signifie que l'on s'est mutuellement reconnus en tant que Flamands. Se sentir pleinement soi-même se conçoit par opposition aux autres : quartier contre quartier, ville contre ville, province contre province, Flamands plutôt que Belges, Belges contre Hollandais. L'identité est une donnée sociale, mais l'idée que cette appartenance ait une dimension territoriale est très flamande. Le lieu d'où l'on vient court-circuite les antagonismes sociaux, confessionnels et linguistiques qui ont longtemps divisé la Flandre. "