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Assis au coeur de l'aile nord du mythique Camp Nou, le stade du FC Barcelone, Daniel, Abdennor, Hamza, Ali, Sahir, Zakariya et les autres ont les yeux qui brillent. Sur la pelouse, Lionel Messi, Luis Suarez, Philippe Coutinho et Andrès Iniesta virevoltent et multiplient les tentatives au but. En vain : ce dimanche 11 février, pour la première fois de la saison, le Barça ne marque pas, neutralisé par le mur défensif de la petite équipe de Getafe. Mais qu'importe... En dépit de ce score vierge, le leader de la Liga espagnole garde sept points d'avance sur l'Atletico Madrid. Surtout, les dix-sept jeunes du BX Brussels, le club de football créé dans la capitale par Vincent Kompany, clôturent en beauté un week-end mémorable en compagnie de leurs idoles. Trois jours durant, ils ont eu un aperçu de tous les possibles : formation et diplôme à la Masia, la célèbre académie du club catalan, immersion dans le quotidien d'un club de haut niveau... sans oublier une victoire arrachée contre un club local, à l'issue d'un match amical âprement disputé. " Gagner 0-2 à Barcelone, franchement, c'est cool ", fanfaronnent-ils. Tous s'amusent et se chambrent comme des gosses de leur âge. Mais ils gardent la tête haute, fiers, et restent polis, respectueux en toutes circonstances. Telle est la marque de fabrique inculquée par les coachs. " Le football, c'est avant tout une école de vie ", insiste Junior, leur directeur sportif, ancien joueur professionnel du Sporting d'Anderlecht lors de la dernière période " dorée " du club, celle des Jan Koller et autres Tomasz Radzinski. Ces dix-sept " ketjes " de Bruxelles-la-métissée, nés en 2002, 2003 ou 2004, ont été sélectionnés pour ce voyage catalan en raison de leurs aptitudes sportives, mais aussi de leur bon comportement. Ce sont des privilégiés, qui le méritent. Et qui savourent chaque instant, d'une paella en bord de mer aux dérapages à vélo au milieu des bâtiments de Gaudi. A eux de devenir des modèles pour leurs nombreux camarades. Comme Vincent Kompany. Cinq ans après sa création, le BX Brussels accueille aujourd'hui 950 jeunes des quartiers bruxellois dits " difficiles ", Molenbeek, Forest, Jette ou Schaerbeek. C'est la contribution du capitaine des Diables Rouges et de Manchester City au vivre-ensemble dans ce qui reste la ville de son coeur. Une façon de dire qu'il n'oublie pas d'où il vient. " J'ai grandi près de la gare du Nord, dans les années 1980, se souvient Vincent Kompany, dans un entretien au Vif/L'Express. Ce n'était pas, comme aujourd'hui, un quartier de bureaux, mais un environnement difficile, où régnait la prostitution. Nous n'avions pas beaucoup d'exemples de réussites dans la vie pour nous inspirer. Ma maman, qui travaillait pour Actiris, le service bruxellois de l'emploi, nous rappelait tout le temps les statistiques du chômage pour les jeunes d'origine étrangère. On savait qu'il fallait bosser dur, qu'on n'avait pas beaucoup de chances. " Le jeune Vincent Kompany a l'opportunité de découvrir un autre monde grâce à ses parents. Il suit des cours dans l'enseignement néerlandophone, fait partie des scouts - " ce qui n'était pas courant dans le quartier " - et déploie ses talents dans les équipes de jeunes d'Anderlecht. " Le football m'a permis de voyager et d'être en contact avec d'autres cultures, prolonge-t-il. Voilà ce que nous faisons avec le BX Brussels en emmenant les jeunes à Barcelone. Cela peut influencer leur vie de façon définitive. De tels projets positifs peuvent empêcher de tomber dans la criminalité et préparer un futur plus sain, grâce au travail et à la persévérance. " C'est le leitmotiv qu'il entend transmettre à ces adolescents. Loin des messages de propagande qui pourraient entraîner certains dans des dérives radicales. A Manchester où, après des blessures à répétition, il tente de retrouver le rythme des matches en vue du Mondial russe, le défenseur nous confie combien cet enjeu sociétal lui est cher. Tout en dénonçant, aussi, les trop nombreux bâtons que l'on met dans ses roues. " Depuis la création du BX Brussels, j'ai investi plusieurs millions d'euros, explique-t-il. En soi, cet investissement n'est pas un problème, je l'ai prévu dans mes budgets. Mais ma priorité absolue, c'est que cet argent arrive à bonne destination et qu'il serve vraiment aux jeunes. Si c'était le cas, je serais content. Or, à Bruxelles, tout n'est pas efficace et ça me dérange. Tout peut très vite se perdre en administration. " " Vince the Prince ", comme on le surnomme, regrette que " tout soit tellement compliqué à Bruxelles " sur le plan institutionnel : il déplore les gymnastiques comptables imposées par l'existence de dix-neuf communes ou les perfidies de certains qui veulent salir son nom dans les médias lorsque, par exemple, il devient l'effigie d'une campagne d'Actiris pour l'apprentissage des langues. " Oui, cela me fait mal, confie-t-il. S'il y a bien une chose que je fais à Bruxelles, c'est dépenser de l'argent. Plutôt que d'en recevoir. " L'expression d'un caprice de star ? " Que ce soit clair, je ne suis pas une victime, je constate, prolonge Vincent Kompany. J'aimerais simplement que mon parcours inspire, qu'il en entraîne d'autres. Je ne vois pas pourquoi on encourage davantage en Belgique ceux qui placent leur argent au Luxembourg ou en Suisse en leur disant " chapeau ! " Ma volonté, c'est de faire quelque chose de constructif avec mon argent. Si j'étais un homme politique d'un certain âge, au vu de la situation de Bruxelles, je soutiendrais ce type de dynamique. Or, ce n'est pas ce que les élus font et je trouve que c'est un problème. Le modèle américain est très différent : il permet à chacun de mener à bien des projets, quitte à échouer, puis à se relever. En Belgique, ce serait plus facile si je plaçais mon argent à l'étranger et que je le faisais fructifier comme monsieur Ikea, sans aucun apport à la société. " Pour permettre aux jeunes de découvrir Barcelone, le défenseur mancunien est devenu ambassadeur de la marque Gillette, sponsor du club catalan, et compte sur le soutien de la fondation Engie. Des investisseurs privés au service de l'intérêt général, pour pallier l'absence de soutiens publics ? Ces derniers sont dispersés et relativement modestes, regrettent les gestionnaires du BX. Le soutien le plus manifeste provient... de Sven Gatz (Open VLD), ministre flamand de la Culture, des Médias et de la Jeunesse de Bruxelles. Pour créer le BX Brussels, en 2013, Vincent Kompany a repris le matricule du FC Bleid-Gaume, en proie à des difficultés financières. Un club de troisième division. En plus de soutenir la jeunesse bruxelloise, l'ambition était - avant tout - de réussir un coup sportif. Avec un échec à la clé : le BX Brussels est rapidement descendu en provinciales et ne sera pas de sitôt un concurrent à Anderlecht, au Brussels ou à l'Union. " Cela fait partie de mon apprentissage, sourit le joueur. Si j'avais à recommencer, je partirais de la quatrième provinciale, calmement. Au moins, nous n'aurions pas dû nous justifier. C'est une erreur de jeunesse, mais on apprend de cela. " Liesbeth Wyns, ancienne productrice de la société audiovisuelle Woestijnvis, devenue coordinatrice générale du club, confirme : " Notre philosophie, c'est que le football n'est pas un but en soi, mais un moyen qui doit servir l'intégration des jeunes. Nous voulons être aussi accessibles que possible. Quatre enfants sur dix à Bruxelles viennent de familles qui vivent sous le seuil de pauvreté. C'est une urgence ! Nous avons le tarif d'inscription le plus bas de la ville : 200 euros. Les prix restent élevés parce que les terrains sont limités dans la capitale. Mais nous avons un coach social pour proposer des plans de paiement aux familles en difficulté. " Les entraîneurs du BX misent sur une discipline de fer dans un gant de velours. Lors du séjour barcelonais, les jeunes ont eu pour mission de mettre en pratique les deux premières lignes du code de conduite remis aux joueurs. Un : " Je crois au projet BX et j'ai une attitude positive. " Deux : " Je m'implique dans mon club. Le BX est plus que le football. " Que ce soit clair : l'exemple, ici, ne vient pas des frasques de Neymar. Dans le bus qui revient du Camp Nou, les dix-sept jeunes refont le match et saluent la résistance de l'équipe de Getafe : " En plus de défendre, ils ont osé aller de l'avant, quand même ! " Junior écoute ses ouailles avec un regard bienveillant. " La plupart de ceux qui ont fait ce voyage à Barcelone rêvent de quelque chose de grand, s'enthousisame-t-il. Ce séjour est une porte d'entrée, même si rien ne remplacera leur travail au cours de l'année. Mais ce que j'aime dans ce sport collectif, par-dessus tout, c'est sa capacité à engendrer de la solidarité, de la détermination et de la discipline. Ces sont des valeurs, à commencer par beaucoup de respect ! " Pour devenir des gentlemen, comme Vincent Kompany. A Manchester, le fondateur du BX Brussels n'a pas d'autre message : " Si j'avais à choisir aujourd'hui une solution rationnelle pour aider les jeunes des quartiers difficiles à se relever, je mettrais en place des programmes qui leur permettent de renouer des liens, plaide-t-il. Il faut éviter qu'ils tombent dans une espèce de vide, sans connaissance de ce qui se passe à l'extérieur. " Cette philosophie va à l'encontre du tout à la sécurité prôné par les autorités politiques. Vincent Kompany le sait. Désormais, il avance pas à pas. " Le but, c'est que ce projet puisse se passer de moi. Car personne ne peut financer autant indéfiniment. Je suis moins dans l'optique, aujourd'hui, de vouloir conquérir le monde. " Si la vie d'un seul de ces jeunes change, le Diable Rouge aura réussi son pari. Et tant mieux si, au passage, l'un ou l'autre aide la Belgique à conquérir un jour le titre de champion du monde.