Elle a déjà adressé des tonnes de courriers à des tas de juristes européens, qui lui ont répondu d'un sourire mi-poli mi-indulgent, comme si elle était " la féministe de service que son féminisme aveuglait " (1). De quoi la rendre " folle furieuse " mais persévérante : puisque tout le monde semble se foutre de l'article 119, elle ira devant les tribunaux !
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Elle a déjà adressé des tonnes de courriers à des tas de juristes européens, qui lui ont répondu d'un sourire mi-poli mi-indulgent, comme si elle était " la féministe de service que son féminisme aveuglait " (1). De quoi la rendre " folle furieuse " mais persévérante : puisque tout le monde semble se foutre de l'article 119, elle ira devant les tribunaux ! Car Eliane Vogel-Polsky en est persuadée : l'article 119 du traité de Rome, qui prévoit " l'égalité des rémunérations entre les travailleurs masculins et féminins pour un même travail ", aurait dû être appliqué directement dans les Etats membres qui l'avaient ratifié, en 1957. Près de dix ans plus tard, tous les pays signataires - dont la Belgique - continuent à s'asseoir dessus et les femmes gagnent parfois 40 % de moins que les hommes occupant une fonction égale. " L'article 119 existe et tout le monde fait comme s'il n'existait pas ! ", peste l'avocate lors d'un meeting syndical organisé par la FGTB en 1965. Dans la salle, trois ouvrières de la FN Herstal. Sans le savoir, Eliane Vogel-Polsky vient d'allumer la mèche de la grève des " femmes-machines ", qui scanderont " A travail égal, salaire égal " durant douze semaines. " Je me suis rendu compte alors que le droit était un outil pouvant réellement servir une lutte, dira plus tard la juriste. Ce fut mon révélateur personnel qui m'a menée au féminisme. " Mais son cas, celui qu'elle cherchait tant pour ester en justice, se présente en 1968. Gabrielle Defrenne, hôtesse de l'air, vient d'avoir 40 ans. Et de recevoir son C4. Cadeau de la Sabena ! Trop vieille pour voler, Madame, merci de dégager. Mais ceux qu'on n'appelait pas encore stewards, eux, pouvaient bosser jusqu'à 55 ans, bénéficiant par conséquent de meilleurs droits à la pension. La première action devant le Conseil d'Etat est un échec, mais Eliane Vogel-Polsky et Gabrielle Defrenne assignent la Sabena une seconde fois. Tribunal du travail de Bruxelles, Cour du travail (deux fois) puis Cour de justice des Communautés européennes : huit ans de combat juridique pour que l'applicabilité directe de l'article 119 soit reconnue. " L'Etat et les employeurs auraient dû le mettre en oeuvre pour le 31 décembre 1961, jubile l'avocate. La Cour reconnaît même que c'est un droit fondamental. Donc, c'est un arrêt sublime. " L'arrêt " Defrenne II " ne fera pas disparaître les différences de rémunération (qui, en 1979, atteignent 29 %), mais engendrera toute une série de mesures pour entamer leur (lente) résorption. Décédée le 13 novembre 2015, à l'âge de 90 ans, Eliane Vogel-Polsky aura aussi oeuvré à l'instauration de quotas en politique dans les années 1990, persuadée que la non-discrimination dans la sphère professionnelle ne pourrait s'atteindre que via une meilleure représentativité. Elle rédigera aussi une charte pour l'égalité des genres dans la vie locale, en vigueur dans plus de 2 000 villes européennes. Mais son grand ennemi, l'écart salarial, aura finalement toujours été plus fort qu'elle : il s'élève, toujours aujourd'hui, à 9,6 % (2).