Vous êtes devenue la coqueluche d'une partie du monde enseignant en France et en Belgique. Mais vous avez aussi été très critiquée. Cela vous atteint ?
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Vous êtes devenue la coqueluche d'une partie du monde enseignant en France et en Belgique. Mais vous avez aussi été très critiquée. Cela vous atteint ? Cela me surprend. Le système scolaire est dans un état catastrophique et beaucoup d'enseignants sont à bout de souffle, mais on perd du temps à attaquer celles et ceux qui tentent de faire des propositions constructives et obtiennent des résultats tangibles. Vous êtes tiraillée entre votre aspiration à populariser votre action et votre hantise des attaques dans les médias ? Je n'aime pas l'exposition médiatique. Je garde mes distances avec le chahut qui l'accompagne souvent. Mais je n'ai pas le choix : je dois prendre la parole pour témoigner des changements constatés chez les enfants après transformation de leur environnement. Ceux qui présentent vos conférences et autres interventions publiques vous demandent d'expliquer la " méthode Alvarez ". Cela vous irrite ? Cela m'interpelle. Je ne cesse de répondre qu'il ne s'agit pas d'une méthode. Je ne fais que relayer les grandes lois biologiques mises en lumière par la recherche sur le développement de l'intelligence humaine. A chacun ensuite d'appliquer ces éléments en fonction de sa propre personnalité et des moyens dont il dispose. Je ne propose donc pas une méthode, mais plutôt une démarche que j'invite à explorer. La Belgique francophone a adopté le Pacte d'excellence, qui vise à améliorer le fonctionnement de l'enseignement. Une réforme qui va dans le bons sens ? En Belgique, 45 % des jeunes de 15 ans ont déjà redoublé au moins une fois. En France, nous ne faisons pas mieux : 40 % des élèves sortent chaque année de l'école primaire avec des difficultés telles qu'ils ne pourront pas avoir une scolarité normale au collège. Des ajustements ne suffisent plus. Comme l'a affirmé Ken Robinson, expert en éducation, nous n'avons pas besoin d'une évolution, mais d'une révolution. Nos systèmes éducatifs bafouent les principes biologiques les plus élémentaires de l'épanouissement et de l'apprentissage. Nous voulons que nos enfants sachent lire, écrire et compter alors que nous ne leur avons pas appris au préalable à se concentrer, à contrôler leurs impulsions, à détecter leurs erreurs, à persévérer, à avoir confiance en eux. Aucun pacte ou réforme ne pourra améliorer la situation sans remise en cause préalable des fondations du système et peut-être même des missions de l'institution. Vous jugez prioritaire de rétablir les " fonctions exécutives " des enfants. Cela signifie ? Les fonctions exécutives sont les compétences qui nous permettent d'agir de façon organisée pour atteindre nos objectifs : la concentration, la persévérance, la planification, la capacité à détecter et à surmonter nos erreurs en faisant preuve de flexibilité et de créativité. Lorsque ces compétences ont été développées dans les premières années de vie, nous sommes en mesure, à l'âge adulte, de réguler nos émotions, de réfléchir avant d'agir, d'avoir des relations sociales constructives et apaisées, de nous organiser efficacement, de rebondir en cas d'échec. Ces capacités sont plus déterminantes qu'un score élevé de QI pour bénéficier d'une vie sociale, scolaire et professionnelle épanouie. Les enfants dont les compétences exécutives sont sous-développées se découragent à la moindre difficulté, passent d'une activité à l'autre, coupent constamment la parole, se montrent impulsifs. Le Center on the Developing Child de l'université Harvard signale qu'il suffit de deux enfants dans cet état pour qu'une classe entière soit désorganisée. Un tel climat, ajoute le centre, est source d'exaspération et de burnout chez les enseignants. Que faut-il faire alors pour développer ces compétences ? Il est essentiel d'interagir avec un enfant dès sa naissance, de tisser un lien chaleureux avec lui, de l'aider à s'organiser, à patienter, à parler, à détecter ses erreurs, à réguler ses émotions, à gérer un conflit. Favorisons très tôt l'autonomie quotidienne des enfants : montrons-leur comment s'habiller, se chausser, fermer une porte délicatement, nettoyer leur assiette, ranger leur chaise après s'être levé, verser de l'eau dans un verre sans en renverser... Encourageons l'effort et la dignité. Créons des classes d'âges mélangés pour que les petits se nourrissent des acquis de leurs aînés et que les grands apprennent à prendre soin de leurs cadets. Evitons que les enfants manquent de sommeil. Et réduisons fortement leur accès aux écrans, car ils les privent d'interactions et d'activités qui façonnent leur intelligence d'action. Certains de vos détracteurs estiment que ce sont des évidences, que vous enfoncez des portes ouvertes... Ce que nous travaillons dans les classes, en particulier l'autonomie, la persévérance, l'accueil de la singularité de chacun, la joie, le lien humain, peut sembler si élémentaire que certains y voient de l'esbroufe. " On le fait déjà ", dit-on. Non, on ne le fait pas. Pas de cette manière-là, radicale, en mettant pendant des mois de côté l'enseignement du calcul, de la lecture, de l'écriture et autres fondamentaux scolaires. Concrètement, quels changements avez-vous induits dans les classes bruxelloises que vous avez accompagnées ? Nous avons d'abord effectué un tri : nous n'avons conservé que les activités dont le niveau met au défi l'intelligence globale et exécutive des enfants. Il ne reste souvent plus grand-chose dans les classes, hormis quelques puzzles, jeux de Memory, mikado, dominos, jeux de dames, échecs, activités artistiques. Nous prenons alors conscience de l'ampleur du malentendu : l'intelligence des enfants est bien souvent affamée. Ensuite, notre priorité a été d'installer l'autonomie. Les enfants sont invités à choisir leurs activités, seul ou à plusieurs, et à aller au bout. Mais les institutrices ont alors constaté que le chaos se répand. Lorsque l'adulte cesse de dire quoi faire, quand le faire, comment, avec qui, l'enfant peine à faire des choix adaptés, à se prendre en charge. Dès 4 ans, certains ne savent même pas ce qu'ils aiment et ne choisissent des activités que pour satisfaire l'adulte. Les enseignants sont alors sans cesse interpellés : " je ne sais pas quoi faire ", " c'est trop dur ", " il m'a poussé ", " mon crayon est cassé ", " je n'ai plus de verre ", " j'ai envie d'aller aux toilettes "... Il faut des mois pour que les enfants soient capables de patienter, de prendre des décisions appropriées, d'être autonomes. Ils deviennent alors plus calmes, souriants, confiants, épanouis. Certains viennent à l'école en courant, ne fuient plus l'effort. Ils deviennent capables de réguler leurs désaccords. La plupart entrent également spontanément dans la lecture dès la maternelle. Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent le manque de validité scientifique de vos expérimentations ? J'appelle de mes voeux une mesure scientifique des effets d'une démarche basée sur le développement des fonctions exécutives. Mais il faut pour cela un budget qui le permette. En Belgique, nous n'avions aucun moyen : j'ai travaillé bénévolement et les enseignants ont participé au projet à leurs frais. Où en sont aujourd'hui les enseignants que vous avez accompagnés en Belgique ? Beaucoup m'assurent avoir fait la rentrée la plus calme de leur carrière. Ils s'étonnent encore de l'évolution des enfants. Certains ont mélangé tous les âges de l'école dans les classes de maternelle. Des espaces ont été fusionnés pour pouvoir enseigner à deux adultes par classe et ainsi mieux accompagner le développement de l'autonomie des enfants. A l'école communale maternelle de Saint-Gilles, où tous les âges de 2 à 6 ans ont été mélangés à la rentrée, les enseignantes disent avoir l'impression de faire un autre métier. Les enfants sont calmes, affairés et s'entraident. Ailleurs, des enseignants ont dû redévelopper à la rentrée scolaire les fonctions exécutives chez des enfants de 7 ans qui avaient passé leur été devant des jeux vidéo violents de type Call of Duty. Ils n'étaient plus capables de rester concentrés et étaient à nouveau impulsifs et agressifs. Après des semaines de coaching intensif et de discussion avec les parents, les enfants sont peu à peu redevenus plus calmes et disposés à apprendre. Plus largement, beaucoup d'enseignants ont entraîné dans leur démarche toute leur équipe. Certains forment des stagiaires dans leur classe, d'autres donnent des conférences dans les centres de formation d'instituteurs pour témoigner. Leur engagement dépasse le cadre professionnel. Ils accompagnent des collègues sur le temps extrascolaire, les week-ends ou pendant les vacances. Une révolution citoyenne pour changer l'école est en marche. C'est une lame de fond silencieuse mais puissante. Plus rien ne pourra l'arrêter.