Dès 1918, le paupérisme et surtout l'antisémitisme dans la Pologne renaissante incitent de nouveau les Juifs à émigrer . Mais il faut envisager d'autres destinations que le Nouveau Monde où sont massivement partis leurs prédécesseurs. L'instauration d'une politique américaine de quotas vient de mettre fin au rêve de " l'Amérique aux rues pavées d'or ". Dans une Europe en pleine reconstruction, le rapide redémarrage économique de la Belgique fait quasi figure d'exception. Les bassins industriels manquent de bras. " On savait que Charleroi était un centre où on trouvait facilement du travail. Alors, tout de suite, beaucoup de Juifs sont venus ici ", témoigne Rosa Skowronek. Elle découvre Charleroi avec son mari Baruch " le jour du Yom Kippour " de 1920. " Quand je suis arrivée, j'ai pleuré pendant quatre semaines, j'étais dégoûtée de tout ici, comment pouvait-on aimer Charleroi ? " Un an plus tard, dans une chambrette de la rue Turenne, Rosa accouche d'un petit garçon. Godefroid Skowronek est probablement le premier des enfants juifs nés en bord de Sambre.

Aux mains des rexistes, la ville assurera elle-même la distribution des étoiles jaunes.

Démobilisé, l'ancien soldat russe Lajbus Olesnicki quitte aussi sa Pologne natale pour Charleroi. Il y fera venir sa famille dès que possible. Le petit Benjamin Walzer et ses frères sont déjà partis avec leur mère. La famille est enfin réunie à Jumet. Autre émigré polonais, Jules Mehlwurm est arrivé peu après le ménage Skowronek. Le jeune Jacob Salik débarque sans le sou à Marchienne-au-Pont. Il est impossible de l'imaginer moins de vingt ans plus tard à la tête d'un empire du textile.

La rue Chavannes, comme elle se présente aujourd'hui. © hatim kaghat pour le vif/l'express

La rue Chavannes : une véritable yiddishe gas

Le flux de nouveaux émigrés provoque l'apparition d'un véritable quartier juif. Avec ses enseignes en yiddish, des accents venus tout droit de Varsovie ou de Lodz, avec ses odeurs typiques de hareng, la rue Chavannes est devenue une véritable yiddishe gas (rue juive). Les Juifs s'installent aussi place de la Digue et à la rue de la Montagne puis dans le quartier de la Broucheterre et vers le nord. Un nouveau culte israélite est officiellement reconnu - non sans mal - en 1928. Venu de Lituanie, le rabbin Gershon Sungolowsky officiera jusqu'en 1940 dans la synagogue installée au boulevard Solvay. Mais la vie communautaire qui s'organise autour de la synagogue ne sert toutefois de point de ralliement qu'à une petite partie des nouveaux Juifs carolos.

La majorité d'entre eux fréquente plutôt de nouvelles organisations de solidarité et de loisirs importées d'Europe orientale. Elles sont d'inspiration politique. Une véritable foi dans le communisme ou le sionisme gagne du terrain. Dès 1917, la révolution bolchevique ou la promesse britannique d'instaurer un foyer juif en Palestine ont enflammé la jeunesse juive. L'engagement dans ces nouvelles orientations politiques supposerait de prendre la route de la Palestine ou du Birobidjan, une république soviétique juive fondée par Staline aux confins de la Chine. Son drapeau a même été hissé dans un local de la rue Chavannes. Or, la plupart des Juifs préfèrent rêver de ces terres lointaines et idéologiquement paradisiaques ... en restant à Charleroi ! C'est que des centaines de jeunes ménages y entrevoient des perspectives heureuses pour leur progéniture.

Rosa Skowronek vit toujours à Charleroi. Les mauvaises impressions lors de son arrivée ont disparu depuis longtemps. Dans le sillage du jeune Godefroid Skowronek, ou celui ensuite d'Albert Olesnicki, de Pierre et Clara Salik, ou de Rachel Mehlwurm, la première génération d'enfants nés sur place participe à une vie communautaire en plein épanouissement. La scolarisation parachève l'intégration familiale en Belgique. Les parents ont également une raison professionnelle de considérer Charleroi comme l'aboutissement réussi d'une émigration sans retour. Certes, les premiers arrivés ont inévitablement entamé leur séjour en franchissant la grille d'un charbonnage ou d'une usine. Ils ont plongé dans des modes de production standardisée auxquels leurs métiers traditionnels ne les ont pas préparés. Une telle inadaptation ira parfois jusqu'à provoquer des accidents. Dans le pays d'origine, des décennies d'apartheid socio-économique avaient érigé en tradition le confinement dans le commerce et l'artisanat. Cette tradition va progressivement devenir un atout.

En effet, le boom économique belge des années 1920 tient en majeure partie à l'industrie lourde. Les activités traditionnelles juives ne connaissent aucune mécanisation et souffrent donc peu d'une forte concurrence. L'artisanat ou le commerce de luxe pratiqués par les tailleurs de diamant d'Anvers ou par les Juifs de Bruxelles occupés dans les métiers du cuir n'offrent pas de perspectives équivalentes à Charleroi. Pour pouvoir renouer avec des métiers traditionnels, il faut calquer l'offre sur la demande et le niveau de vie d'une population d'un bassin industriel en pleine expansion. Voici ce qui explique la multiplication du nombre des tailleurs et des colporteurs de tissus à côté des artisans habituels. Dès 1929, une écrasante majorité de Polonais non juifs descend dans la mine tandis que 60 % des Juifs évoluent déjà dans l'artisanat. La mise sur pied d'une petite affaire ne requiert qu'un capital dérisoire. On travaille souvent en famille, parfois avec l'un ou l'autre apprenti, toujours dans la plus grande flexibilité. A l'inverse des Polonaises non juives souvent recensées comme " femmes au foyer ", les Juives venues de Pologne s'activent aux côtés de leur mari, notamment en tenant boutique ou en écoulant quelques articles invendus sur le marché dominical de la Ville-Haute.

Plaque commémorative rappelant l'arrestation et la déportation de Feldon Izraël pour Auschwitz. © hatim kaghat pour le vif/l'express

Du krach boursier de Wall Street aux premières ordonnances antijuives

Les secousses du krach boursier de Wall Street commencent à atteindre la Belgique en 1930. Elles suscitent immédiatement un climat protectionniste et xénophobe. Déjà, un article publié dans La Gazette de Charleroi stigmatise les noms en Pinsky, Linsky ou Minsky inscrits sur les pancartes de certains maraîchers ambulants. A deux reprises, le journal Le Soir se fait l'écho d'une enquête diligentée par l'Association des commerçants de la région de Charleroi. On stigmatise " des Juifs 100 % " qui viennent faire concurrence aux commerçants " jusque sur les trottoirs, jusque devant leur porte ". La crise économique atteint son paroxysme en 1934-1935. Le gouvernement cède aux pressions des associations de classes moyennes et à leur campagne dénonçant une " basse pègre de mercantis et de colporteurs étrangers se livrant à un commerce sans vergogne ". Une nouvelle législation impose la détention d'une carte de marchand ambulant en l'assortissant de conditions drastiques.

Autre effet de la crise économique : une certaine désaffection pour la démocratie libérale favorise les premiers succès du rexisme. Depuis l'arrivée des nazis au pouvoir, la conjoncture internationale inquiète la communauté de Charleroi. Lors des élections de 1936, Rex obtient 8,6 % des suffrages à Charleroi et un siège de député pour Prosper Teughels. Si son audience décroît peu après, le parti n'hésite bientôt plus à dénoncer un " péril juif ". Il ne faut dès lors pas s'étonner d'un premier acte antisémite dès les premières semaines d'occupation de Charleroi. Des rexistes s'en prennent à la maison Hecht du " roi des soldeurs " à la rue du Mambourg. A ce moment, la plupart des juifs de Charleroi se sont résignés à rentrer chez eux. L'exode en France durant l'été 1940 s'est transformé en gigantesque reflux après les capitulations belge et française.

L'occupant édicte ses premières ordonnances antijuives en octobre. A la fin de l'année 1940, 972 adultes sont recensés dans un registre des Juifs établi auprès des administrations communales du Pays de Charleroi. Les ordonnances antijuives suivantes viseront à identifier, stigmatiser, isoler et priver les Juifs de leur gagne-pain pour aboutir à leur déportation. Novembre 1941, l'administration militaire d'occupation, la Militärverwaltung, publie une ordonnance qui prévoit la création de l'Association des Juifs en Belgique (AJB). Elle sera officiellement chargée d'assurer les conditions matérielles de la vie juive. L'AJB remplace toutes les structures officielles ou associatives d'avant la guerre. En la maîtrisant totalement, les Allemands tiennent définitivement les Juifs à leur merci. Sans véritable marge de manoeuvre, les responsables juifs de l'AJB seront instrumentalisés pour enfermer les Juifs en Belgique dans un ghetto moral.

Un restaurant juif était installé au 16, rue Chavannes. © ceges

Le port de l'étoile jaune en public

L'adhésion des Juifs à l'AJB est obligatoire. Son comité directeur est imposé par l'occupant. Un comité local de l'AJB est institué à Charleroi comme dans les trois autres villes belges de résidence imposées aux Juifs. Le négociant de la rue de France Jules Mehlwurn s'est laissé convaincre d'en exercer la présidence. Entre-temps, comme pour tous les Juifs en Belgique occupée, il a fallu aussi procéder à la liquidation forcée des commerces. Réduits depuis la mi-1942 à l'état de parias corvéables à merci, certains Juifs de Charleroi sont désormais visés par une obligation de travail obligatoire qui confine à l'esclavage. L'Office du travail de Charleroi aux mains des rexistes en expédie deux cents le 31 juillet 1942 dans les camps de travail forcé du Mur de l'Atlantique. Lajbus Olesnicki en fait partie.

Jules Mehlwurm est rapidement dépassé par les événements. Il avait sollicité un jeune célibataire formé à l'Université du Travail pour lui servir de secrétaire, Max Katz. C'était dans l'ignorance totale que le même Max Katz avait fondé avec ses camarades communistes Pierre Broder et Sem Makowski une structure résistante, la Solidarité juive. Rompus aux techniques clandestines, épaulés par des militants actifs dans des structures d'avant-guerre, le trio s'adossera bientôt aux résistants belges du Front de l'Intérieur et entrera dans le réseau clandestin du Comité de défense des Juifs (CDJ).

En acceptant d'aider Jules Mehlwurm, Max Katz fait donc en sorte que la résistance juive de Charleroi infiltre l'organisation précisément chargée d'exécuter la politique antijuive de l'occupant. L'ordonnance du 27 mai 1942 qui impose le port de l'étoile en public donne en réalité le coup d'envoi des déportations. " Il fallait aller chercher des étoiles à la commune puis les coudre sur ses vêtements ", se souvient Albert Olesnicki. L'administration communale de Charleroi est aux mains des rexistes. Elle sera effectivement la seule administration communale, avec Anvers, à assurer elle-même la distribution des étoiles jaunes.

Dans la foulée, une convocation pour un ordre de travail, un Arbeitseinsatzbefehl, commence à circuler à la fin juillet 1942. Officiellement, il exige de se rendre à la caserne Dossin de Malines pour partir travailler à l'Est. Pour prendre la mesure de cette nouvelle initiative allemande, il faut se tourner vers Berlin. Le Reichsführer-SS Heinrich Himmler vient d'ordonner le transfert d'un grand nombre de Juifs de l'Ouest vers Auschwitz. En son nom, Adolf Eichmann reçoit, le 11 juin, à Berlin, les officiers SS chargés des affaires juives à Paris, Bruxelles et La Haye. Ils programment ensemble le départ de convois quotidiens vers la Pologne de ceux qui viennent d'être astreints au port de l'étoile.

Dès le 15 juillet, l'AJB est chargée de convoquer les futurs déportés. A Charleroi, il faut se présenter à la caserne Trésignies avant d'être convoyé à Malines. Parmi les victimes de ces premiers transports, 224 déportés proviennent de Charleroi, soit une proportion de 9,7 % alors que les Juifs carolos ne représentent que 2,5 % du total des membres de l'AJB en Belgique. Cette surreprésentation s'explique par le fait que ces convocations visaient prioritairement des Juifs étrangers - une écrasante majorité à Charleroi. Elle révèle aussi l'impact particulier des mesures de spoliation économiques pour des métiers exposés au public (colportage et marchés) qui se prêtent mal à une reconversion clandestine.

La synagogue de Charleroi contribue, tant bien que mal, à maintenir une vie juive locale. © hatim kaghat pour le vif/l'express

Les rafles, les déportations, les camps... et la résistance

Miraculeusement, Lajbus Olesnicki est parvenu à s'évader des camps de travail du mur de l'Atlantique. Il rentre à Charleroi. Et apprend que ses deux filles sont parties à Malines. En travaillant comme esclave à la construction de ces bunkers qui parsèment encore aujourd'hui la Côte d'Opale, Lajbus a réalisé que les Allemands étaient capables du pire. Il ne se fait guère d'illusions sur le sort de ses filles. Les résistants juifs de Charleroi pourront compter sur une recrue de choix. Dès la composition du troisième convoi sur les 26 qui partiront de Malines pour Auschwitz, les Allemands réalisent que les Juifs tentent de se soustraire aux convocations. Max Katz accompagne son président Mehlwurm aux réunions des instances nationales de l'AJB à Bruxelles. Il a vent des premières rafles d'Anvers et de Bruxelles. Katz et ses camarades intensifient la recherche de planques car une rafle à Charleroi va immanquablement survenir.

De fait, le 22 septembre 1942 à 19 heures, Jules Mehlwurm est subitement convoqué au siège de la Gestapo du boule- vard Audent. L'adjudant SS Heinrich Knappkotter, le Judenreferent (chargé d'affaires juives) de Charleroi, lui intime l'ordre de revenir dès le lendemain à 9 h avec la liste et l'adresse de tous les Juifs de la ville... Totalement désemparé, Mehlwurm ignore qu'il va contribuer malgré lui et au risque de sa vie au sauvetage de centaines de ses coreligionnaires ( lire l'encadré " La rafle avortée de Charleroi : un exploit unique en Belgique occupée ",plus bas)

Plongés brutalement dans la vie clandestine, les rescapés comprennent qu'ils ont perdu la maîtrise de leur destin. Ils ne sont pas à l'abri pour autant. Des imprudences ou des dénonciations permettront à la Gestapo de poursuivre les déportations. Le jeune Benjamin Walzer a 16 ans lorsqu'il est arrêté sur dénonciation et torturé par la Gestapo de Charleroi. Il finit par révéler la cache de sa mère en imaginant qu'elle a déménagé en apprenant son arrestation. Benjamin se retrouve à Auschwitz, là où ses frères et son père l'ont précédé. Il survit à l'enfer du camp pendant près de deux ans. Puis, en janvier 1945, dans sa tenue rayée sous une température de - 20°, le garçon jette ses dernières forces dans la marche de la mort d'évacuation. Benjamin retrouvera sa maman à Charleroi. Mais son père et ses frères ne reviendront jamais. La jeune Marcinelloise Mariem Tyla Lenkawicka avait également été arrêtée et expédiée à Auschwitz. A son arrivée, Mariem est sélectionnée pour servir de cobaye au gynécologue SS Carl Clauberg. Son enfer continue malgré la libération du camp. La malheureuse avait été évacuée à Ravensbrück où Clauberg poursuit ses expériences. En mai 1945, Mariem Tyla était toujours en vie, avec à jamais le numéro 42664 tatoué sur le bras.

Depuis qu'ils ont enrayé la grande rafle de Charleroi, Katz, Broder et Makowski tiennent entre leurs mains le sort de centaines de personnes désemparées. Le trio constitue une équipe pour assurer la liaison avec ses protégés. Lajbus Olesnicki s'occupera des clandestins de Charleroi. L'organisation réalise également des prouesses dans la confection de faux papiers d'identité ou de fausses cartes de ravitaillement. A partir de février 1943, Katz, Broder et Makowski entament l'édition d'un mensuel en yiddish. Sa diffusion dans les caches vise à apporter quelques informations, à rappeler les consignes de prudence et à contribuer à maintenir le moral. Son numéro de juin dévoile une horreur qui va au-delà de tout ce que les clandestins pouvaient imaginer. " Les avis furent partagés sur l'opportunité de publier ", racontera Pierre Broder. Certains camarades redoutent d'" aggraver la dépression morale qui régnait dans les foyers juifs clandestins. Ils invoquent le risque d'effrayer des Juifs résistants [...] Mais nous avons jugé nécessaire de dire aux Juifs la vérité, si dure fût-elle, pour qu'ils observent et renforcent les règles de sécurité les plus strictes ", expliquera-t-il avec une dureté pragmatique.

De quoi s'agit-il ? Six pages d'interview donnent la parole à deux Juifs anversois évadés de Pologne qui se cachent dans la région namuroise. Sans être des témoins oculaires directs, ceux-ci en savent assez sur le sort des déportés, notamment dans des camps situés à Oschevits. Avec cette publication, la résistance juive de Charleroi révèle, pour la première fois, à des Juifs en Belgique occupée la finalité des départs de Malines. C'est par le détail que ses lecteurs découvrent les chambres à gaz et la crémation des corps. Pierre Broder nourrit l'espoir que son article pourra " éveiller notre conscience, allumer en nous le feu du combat, le feu de la vengeance ! "

Avant d'être convoyés à Malines, les futurs déportés devaient se présenter à la caserne Trésignies (ici, en 1931). © photonews

La Libération, pas la délivrance

En septembre 1944, le deuil et le dénuement attendent les rescapés qui sortent de leurs caches. La Libération ne sera pas toujours, tant s'en faut, synonyme de délivrance. La communauté de Charleroi se reforme rapidement. Elle relève la tête tant bien que mal. Une génération plus tard, le redressement semble enfin atteint avec une nouvelle synagogue et un nouveau foyer. Mais bon nombre de Juifs ne font plus qu'exploiter leur commerce à Charleroi. Ils déménagent à Bruxelles. Leurs enfants vivent en Amérique, à Tel-Aviv ou restent à Bruxelles. Quant à Rosa Skowronek, elle a vécu à Charleroi jusqu'à son décès, quelques jours avant son 100e anniversaire.

A l'exemple de Jacques Luchs, les dirigeants communautaires de Charleroi n'ont pourtant pas ménagé leurs efforts pour maintenir une vie juive locale. Aujourd'hui, son président Jacques Gurnicky regrette que les enterrements rituels l'accaparent davantage que les mariages. La communauté juive de Charleroi est en train de s'éteindre.

Par Vincent Vagman.

Les débuts d'un négociant surdoué

© dr

Jacob Salik est né à Przemcyl, en Galicie, le 8 février 1903. En 1918, il va rapidement comprendre combien la fin de la guerre ne lui ouvre aucun avenir. Des émeutes antijuives éclatent sous ses yeux. Les blessés, les morts et les pillages le décident à partir. Début janvier 1925, après un court transit berlinois, le jeune homme franchit la porte de l'administration communale de Marchienne-au-Pont. Elle l'enregistre comme houilleur. Jacob Salik travaille en surface comme manoeuvre dans plusieurs charbonnages de la compagnie Monceau-Fontaine. Mais un chariot rempli de charbon lui heurte brutalement le genou. Alité, désargenté, il est soigné dans une petite pension de la rue Chavannes et passe sa convalescence chez les petites soeurs des pauvres. On ne le reverra plus au charbonnage.

" J'ai vu Jacob Salik vendre des cuillères, des fourchettes et des couteaux au marché. Puis il allait chiner avec du tissu ", témoigne son ancien collègue mineur Max Wulfowicz. " Il a trouvé le moyen de s'acheter une vieille bagnole, prenait quelques sacs d'un demi-kilo de café et partait dans les villages. Il distribuait ses sacs de café en disant : je repasserai tantôt. Quand il revenait, il vendait du tissu. "

L'acquisition d'une voiture par un colporteur sort totalement de l'ordinaire à l'époque. Désormais, Jacob Salik s'approvisionne régulièrement en tissus du côté de Renaix et dans le Nord de la France. Son véhicule lui permet aussi de se muer en fournisseur attitré des marchands et colporteurs juifs qui sillonnent le pays de Charleroi. Le matin, on charge le véhicule au magasin ouvert à l'avenue de Waterloo. Puis les colporteurs et la marchandise sont déposés dans toute l'agglomération avant d'être repris quelques heures plus tard.

Après 1935, les restrictions du colportage ne seront qu'un nouveau tremplin. Jacob Salik part à Bruxelles, importe du caoutchouc et se lance dans la production d'imperméables. Il est déjà multimillionnaire lorsque la guerre éclate. Revenu de Suisse où il s'était réfugié, Jacob Salik reprend ses affaires après la guerre. Son activité fournit rapidement du travail à 500 ouvriers. Jusqu'à son décès en 1964, il rappellera fréquemment combien Charleroi occupe une place particulière dans son coeur.

La rafle avortée de Charleroi : un exploit unique en Belgique occupée

© dr

En rentrant du siège de la Gestapo ce 22 septembre 1942, Jules Mehlwurm (photo) se sent complètement piégé. Il appelle son secrétaire Max Katz, qui le rejoint rapidement à son domicile de la rue de France. Katz est accompagné de Broder et Makowski. Il présente ses camarades de la résistance à un Mehlwurm éberlué. Mais le temps presse. Les résistants exigent que Mehlwurm aille remettre la liste exigée à ses risques et périls. En contrepartie, on lui promet de planquer immédiatement sa femme et sa fille. L'homme n'a pas le choix. Puis, tout le monde passe le reste de la nuit à confectionner une fausse liste destinée à éloigner les Allemands.

Le lendemain, Knappkotter reçoit la fausse liste et laisse filer Mehlwurm. L'AJB de Charleroi vient de se saborder. Alors que les Allemands rassemblent des camions et des pelotons de Feldgendarmes, les résistants entament une course contre la montre. Ils se précipitent à vélo pour donner l'alerte. Chacun doit quitter son domicile sans attendre et reçoit une adresse où se cacher. Au début de l'après-midi, les Allemands font mouvement et comprennent très vite qu'ils ont été bernés. Furieux, ils foncent vers les rues du quartier juif. Mais tous ceux qui ont suivi les conseils des résistants en abandonnant leur domicile à la seconde sont provisoirement hors de danger.

Comme l'indique la liste du transport parti de Malines après la rafle, seuls 27 hésitants ou malheureux que les résistants n'ont pas pu prévenir sont tombés dans les griffes allemandes. Mais la résistance juive de Charleroi en a sauvé des centaines d'autres. Elle vient de remporter un succès aussi inespéré qu'inédit.