Voilà donc la Belgique replongée dans la crise politique. Un refrain connu pour notre pays complexe, fragilisé par sa fracture communautaire et ses piliers historiques. Cette fois, la démission du Premier ministre Charles Michel, maintenue en suspens par le Roi le temps de ses consultations, est surtout le reflet d'une approche nombriliste de la politique de la part de plusieurs partis. A l'image d'un monde politique cruel , revanchard, où les électeurs ne représentent plus que des parts de marché.
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Voilà donc la Belgique replongée dans la crise politique. Un refrain connu pour notre pays complexe, fragilisé par sa fracture communautaire et ses piliers historiques. Cette fois, la démission du Premier ministre Charles Michel, maintenue en suspens par le Roi le temps de ses consultations, est surtout le reflet d'une approche nombriliste de la politique de la part de plusieurs partis. A l'image d'un monde politique cruel , revanchard, où les électeurs ne représentent plus que des parts de marché.Les responsabilités de la crise ? Elles sont nombreuses.La palme revient forcément à la N-VA, devenue une "marionnette du Vlaams Belang depuis les élections communales", pour reprendre les termes du ministre MR Denis Ducarme. En décidant de provoquer une crise sur le Pacte des migrations de l'ONU, les nationalistes flamands ont délibérément provoqué une situation chaotique pour des raisons électoralistes et identitaires, par crainte du retour de l'extrême droite en Flandre et en écho à l'évolution populiste de droite qui a lieu dans plusieurs pays européens, Italie en tête. L'instabilité générée par cette crise rouvre en outre la perspective d'un blocage pouvant mener au confédéralisme qu'elle appelle de ses voeux. Tout cela était-il écrit, comme le suggèrent des partis d'opposition ? Pas forcément, tant les contradictions dans les positions de la N-VA ces derniers mois furent criantes. Mais ce nombrilisme identitaire générateur de chaos a son héros : Theo Francken. Et cela "marche", à en croire les derniers sondages : c'est désormais Francken la superstar en Flandre, devant son président Bart De Wever.Le Premier ministre, Charles Michel, et son MR portent eux aussi leur part de responsabilité dans cette chute annoncée. Durant quatre ans, le numéro un libéral a porté jour et nuit sa coalition "kamikaze" face à une hostilité francophone quasi généralisée, non sans courage. Ce faisant, il a toutefois été aveuglé, convaincu de sa propre réussite, flatté par un bilan appréciable en termes de "jobs, jobs, jobs" et de sécurité, avec une capacité réelle à franchir les obstacles et à déminer les crises. Désireux de ne rien laisser au hasard, le Premier ministre a tout contrôlé, ne laissant guère de marge à son parti. Obnubilé par sa tâche, il a toutefois compris trop tard la dérive définitive de la N-VA, le changement de paradigme révélé par les gilets jaunes et les manifestants climatiques. Son appel à une "coalition de bonne volonté" à la Chambre était sincère, mais résonnait étrangement aux oreilles de ceux qui l'accusent d'un péché d'orgueil. Et il a été visiblement mal préparé auprès de ses partenaires de coalition. Le parcours de Charles Michel témoigne au fond d'une chose : le pouvoir dévore ceux qui l'exercent. Et il tend à les aveugler.Cela étant, l'Open VLD est lui aussi lourdement fautif dans l'enchaînement surréaliste menant à l'abîme. Pris pour cible par la N-VA qui rêve secrètement de le massacrer, le parti libéral flamand a certes défendu fermement ses principes en matière de migration et de valeurs (à l'image d'un Patrick Dewael à la Chambre), mais il s'est montré rigide en matière socio-économique. Le tweet de sa présidente Gwendolyn Rutten appelant à la poursuite du travail sur le "Job deal", posté précisément au moment où Charles Michel tendait la main à l'opposition, fut dévastateur. L'opposition s'en est facilement emparée pour démontrer que le gouvernement minoritaire n'était pas prêt à bouger. Rideau.Que dire de l'opposition ? Le SP.A et le PS ont finalement décidé de tirer la prise que la N-VA avait déjà mise sur courant alternatif. Certes, la cohérence de ces deux partis est plus grande. Depuis quatre ans et demi, les socialistes n'ont cessé de mettre en garde contre les destructions sociales provoquées par la Suédoise et dénoncé les dérives de la N-VA - jusqu'à la caricature, parfois. Leur défiance à l'égard de Charles Michel ne fait pas l'ombre d'un doute. Mais fallait-il pour autant sortir cette bombe atomique maintenant, alors que la N-VA cherchait précisément à provoquer cette chute ? N'est-ce pas l'expression d'un revanchisme mal placé alors que le MR, terriblement fragilisé, tendait la main et suggérait de reprendre des solutions que ces partis auraient pu sans peine partager ?. Au péché d'orgueil de Charles Michel répond un autre péché d'orgueil : Elio Di Rupo n'a jamais avalé le fait d'avoir été écarté de la sorte du Seize en 2014, comme son parti n'a jamais accepté d'avoir été privé du pouvoir fédéral, là où tout se décide encore, là où se trouve le temple de la sécurité sociale. La vengeance, dit-on souvent, est un plat qui se mange froid : en voilà la preuve.Et que dire des écologistes ? On cherche soudain à comprendre leur soi-disant approche "constructive, orientée solutions", alors qu'ils se sont empressés de rejoindre les socialistes dans leur motion de défiance. Pourtant, le chef de file Groen, Kristof Calvo, n'avouait-il pas avoir été bluffé par l'ouverture proposée par Charles Michel, tant sur le plan climatique que social ? N'est-il pas celui qui affirme vouloir briser les codes ? Pour le coup, on a surtout l'impression que Ecolo et Groen ne pouvaient pas donner l'impression de "servir de béquille" (copyright PS) au gouvernement minoritaire Michel II, au risque d'être accusé par les socialistes de collaboration avec l'ennemi. Cela confirme ce que l'on savait : contrairement à ce que certaines apparences laissent penser, Ecolo et Groen sont devenus des partis comme les autres, avalés par le système.Le monde politique, dans son ensemble, est devenu centré sur son nombril, focalisé sur des petits jeux qui échappent de plus en plus au commun des mortels et piégé par un écheveau technocratique qu'il a lui-même mis en place. Le triste spectacle des dernières semaines ne va pas combler le gouffre qui ne cesse de se creuser avec les citoyens.Comment en sortir ?Dans un premier temps, le roi Philippe reste - pour combien de temps encore ? - un recours dans notre pays. Au-dessus de la mêlée, il prend le temps de consulter, d'apaiser les tensions, d'attendrir les égos et de placer chacun devant ses responsabilités. Soulignons toutefois que, dans l'aventure, deux partis d'opposition francophones ont joué un rôle moins destructeur : le CDH et DéFi n'ont pas crié avec les loups. Peut-être peuvent-ils jouer un rôle dans la recherche d'une solution...Heureusement, la plupart des formations politiques affirment ne pas vouloir d'élections anticipées, contrairement à la N-VA et au Vlaams Belang. Cela devrait permettre d'éviter de se rendre trois fois aux urnes en mois d'un an, de maintenir les scrutins couplés du 26 mai prochain et, surtout, de ne pas tomber dans le piège des nationalistes qui cherchent à bloquer davantage encore le système. Mais un gouvernement en affaires courantes, quoiqu'on en dise n'a pas la même latitude d'action qu'un gouvernement de plein exercice. Tout ça pour ça : que de temps perdu...A plus long terme, et en sachant que la redistribution des cartes, en mai prochain, risque de rendre compliquée la gestion du pays, il sera utile de tirer plus fondamentalement les leçons de ce qui vient de se passer. A tête froide. Cela imposera sans doute de prendre une attitude plus ferme à l'égard de la N-VA. Mais cela imposera aussi de réfléchir plus fondamentalement à nos pratiques politiques. Parce que le cirque actuel, au-delà des parts de marché perdues par les uns et les autres, illustre le peu de cas que font nos élus des urgences actuelles : les fins de mois et la fin de la planète. Et cela, à vrai dire, est consternant.