Entre la Belgique et la Turquie, ex-Empire ottoman, cela fait déjà 180 ans de relations diplomatiques. Depuis le début, c'est le commerce qui domine tout. Les hommes d'affaires belges ont commencé à investir Constantinople à partir de 1840, lit-on sur le site du ministère turc des Affaires étrangères, qui souligne que la visite du roi Léopold II en 1860 dans la future Istanbul " a fourni un élan aux relations bilatérales ". Avec une vigilance de part et d'autre. " Le massacre d'Arméniens a fait l'objet d'interpellations virulentes au Parlement belge à la fin du XIXe siècle et en 1922 ", signale l'historien d'origine iranienne Mazyar Khoojinian(ULB). De son côté, le sultan Abdülhamid II a fait du chantage économique pour éviter que la Belgique n'accueille des exilés politiques, comme Ahmed Riza Bey, rédacteur en chef d'une revue libérale franco-turque.
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Entre la Belgique et la Turquie, ex-Empire ottoman, cela fait déjà 180 ans de relations diplomatiques. Depuis le début, c'est le commerce qui domine tout. Les hommes d'affaires belges ont commencé à investir Constantinople à partir de 1840, lit-on sur le site du ministère turc des Affaires étrangères, qui souligne que la visite du roi Léopold II en 1860 dans la future Istanbul " a fourni un élan aux relations bilatérales ". Avec une vigilance de part et d'autre. " Le massacre d'Arméniens a fait l'objet d'interpellations virulentes au Parlement belge à la fin du XIXe siècle et en 1922 ", signale l'historien d'origine iranienne Mazyar Khoojinian(ULB). De son côté, le sultan Abdülhamid II a fait du chantage économique pour éviter que la Belgique n'accueille des exilés politiques, comme Ahmed Riza Bey, rédacteur en chef d'une revue libérale franco-turque. 180 ans plus tard, l'histoire se répète. Depuis la tentative de coup d'Etat du 15 juillet 2016, la répression tous azimuts en Turquie a provoqué un afflux de demandeurs d'asile en Belgique, en particulier les personnes suspectées d'être proches du prédicateur en exil Fethullah Gülen, devenu la bête noire du président Recep Tayyip Erdogan. En quelques mois, les requêtes, près de 700, ont surpassé celles de 2014 et 2015 réunies. Significatif : alors qu'en 2015, les candidats étaient principalement des réfugiés économiques, cette fois l'Office des étrangers est confronté à des hauts fonctionnaires, officiers, diplomates, journalistes... Or, ceux-ci ne se sentent pas forcément en sécurité en Belgique : filatures, menaces, dégradations, voire coups créent un climat anxiogène. Le conflit turc a créé des métastases sur le territoire belge. Le contexte est d'autant plus tendu que se profile le référendum du 16 avril. Destiné à accroître les pouvoirs du président Erdogan, cette consultation divise la diaspora, où le réflexe nationaliste reste très vivace. " En Belgique, la population belgo-turque provient surtout des régions les plus conservatrices, comme l'Anatolie centrale ou la région de la mer Noire, qui sont devenus des bastions AKP (Parti de la justice et du développement, le parti islamo-conservateur au pouvoir), poursuit Mazyar Khoojinian. Pour la plupart d'entre eux, Erdogan est celui qui a rendu fierté aux Turcs et qui les aide à transcender leurs frustrations. " Les Belgo-Turcs voteraient à 69 % pour l'AKP, comme aux Pays-Bas, soit plus qu'en France (58 %) et au Royaume-Uni (20 %). Ce soutien déborde de la communauté d'origine : auprès de nombreux Marocains, Erdogan incarne le chef musulman fort qu'aucun autre n'égale. La propagande AKP est une machine bien huilée : le député d'Istanbul Metin Külünk est chargé par le parti des contacts avec les sections à l'étranger de l'Union européenne des Turcs démocrates (UETD), proche de l'AKP. Le scrutin en Belgique était ouvert jusqu'au 9 avril. D'après Basir Hamarat, président local de l'UETD, 81 000 personnes y ont pris part, soit 60 % des électeurs potentiels, " le plus haut pourcentage de toute l'Europe ", se félicite-t-il. Le scrutin s'est déroulé sur fond de tensions. Fin mars dernier, des bagarres face au consulat de Turquie ont éclaté entre opposants et partisans d'Erdogan, et six Kurdes ont dû être transportés à l'hôpital. Elles s'ajoutent à une longue liste d'incidents. Des locaux d'associations kurdes ont été vandalisés et des menaces lancées contre des parents d'élèves qui fréquentent les écoles du réseau de l'imam Gülen. En novembre 2016, des échauffourées ont émaillé une manifestation kurde contre les dérives d'Erdogan. Le bourgmestre de Saint-Josse Emir Kir avait alors ajouté de l'huile sur le feu en l'assimilant à... Daech. Les esprits sont d'autant plus échauffés que le président turc n'a cessé d'insulter l'Europe, " un continent en train de pourrir ". Mais contrairement aux Pays-Bas et à l'Allemagne, qui ont refusé la tenue de meetings de l'AKP, la Belgique n'a pas dû subir directement ses invectives : aucun grand rassemblement ne s'est tenu chez nous. On n'a donc pas vu Erdogan haranguer ses partisans place Louise, juché sur un bus à impériale, comme ce fut le cas en 2015... Près de 200 000 Turcs vivent en Belgique. " Dans les années 1960, 17 000 ouvriers sont arrivés chez nous afin de combler les besoins en main-d'oeuvre dans l'industrie charbonnière, rappelle Mazyar Khoojinian. Déjà à cette époque se discute l'encadrement religieux et social ". L'Arabie saoudite paiera les imams turcs jusqu'en 1984. Aujourd'hui, 65 mosquées belges sont liées à la Diyanet, l'administration turque des affaires religieuses, étroitement liée au pouvoir. Leurs imams, qui sont payés par la Turquie, seraient l'oeil d'Ankara pour repérer les éventuels séditieux, à commencer par les gülenistes, et faire rapport à la mère patrie. Pourtant, nuance Mazyar Khoojinian, " l'islam turc n'a jamais créé de problèmes en Belgique, car c'est un islam plus nationaliste, pas expansionniste. Il n'est pas à la source du développement du djihadisme dans certains quartiers. " Le sociologue Altay Manço confirme : " Les fonctionnaires envoyés par la Turquie, diplomates, enseignants ou religieux, sont plus nombreux que leurs homologues marocains alors que la Belgique compte moins de Turcs que de Marocains. Il y a bien sûr une part de contrôle, mais cela favorise aussi la cohésion de la communauté. " En outre, chez les Turcs, les mosquées sont fréquentées en famille et les jeunes y prient souvent avec leur père ou grand-père : une bonne façon de désamorcer l'extrémisme. Jusqu'aux actuelles turbulences, tout se passait bien entre Bruxelles et Ankara. Aucun responsable ne se hasardait à titiller un ombrageux partenaire commercial, allié dans l'Otan et surtout cogestionnaire depuis 2016 de la question des migrants. Fin 2004, l'Europe, qui considère alors Erdogan comme un démocrate musulman, accepte d'ouvrir les négociations d'adhésion avec Ankara. Dix ans plus tard, le " calife turc " débarque au Concert noble à Bruxelles pour célébrer les 50 ans de l'immigration turque. " Nous tentons d'accompagner de manière positive le processus de négociation pour partager, je l'espère, dans les années à venir, des valeurs communes ", déclarait encore Didier Reynders. Deux ans plus tard, le ministre des Affaires étrangères estime qu'il faut geler le processus... La raison ? Erdogan évoque un retour à la peine de mort, incompatible avec les dites valeurs. La mansuétude belge a longtemps dominé, si pas l'aveuglement : beaucoup de jeunes Belges partis en Syrie ont emprunté l'" autoroute du djihad " via la Turquie, avant qu'Ankara ne se décide à couper les liens avec les djihadistes. La Belgique s'est longtemps tue. " Elle s'est souvent comportée de manière conciliante envers le régime, accuse l'opposant Bahar Kimyongür. En 2006, elle tenta même de me livrer à sa justice. " Durant de nombreuses années, Ankara a réclamé l'extradition de Kimyongür pour sa participation à l'organisation " terroriste " d'extrême gauche DHKP-C. " Malgré ma nationalité belge, en tant que fils d'ouvrier immigré aux idées trop révolutionnaires, je ne valais pas grand-chose aux yeux de l'Etat belge. " En 2015, le festival culturel Europalias'est passé sur fond de tensions liées au centenaire du génocide arménien. " Est-il digne que la Belgique et les organisateurs se fassent le relais d'un gouvernement autocrate et négationniste ? " pouvait-on lire dans un communiqué signé par les Arméniens de Belgique. Sans doute pour sauvegarder sa " diplomatie économique " avec la Turquie, le ministre Reynders s'était abstenu de se rendre en Arménie le jour de la commémoration, ne débarquant à Erevan que deux jours plus tard. La question arménienne s'est ensuite invitée dans les travées parlementaires. Des élus d'origine turque ont soigneusement esquivé l'évocation du 100e anniversaire. Au sein du PS, les tensions ont été grandes. Au sein du CDH aussi, l'élue Mahinur Ozdemir étant même mise à la porte du parti pour son refus de reconnaître le génocide. Particulièrement visé, le bourgmestre socialiste de Saint-Josse Emir Kir acceptera de voter une résolution sur le sujet... mais qui dédouane la Turquie moderne de toute responsabilité dans les massacres.Pour ces élus s'est posée la question d'une double loyauté schizophrénique. Laquelle revient aujourd'hui sur le devant de la scène : " Les Belgo-Turcs devraient voir la Belgique comme leur maison, pas la Turquie ", s'insurge dans La DH la nouvelle secrétaire d'Etat Zuhal Demir (N-VA) en charge de l'Egalité des chances, et qui voudrait mettre fin à la double nationalité. Elle dénonce la " lâcheté " d'élus belgo-turcs qui ne condamnent pas les appels à la violences contre les opposants à Erdogan. Une lâcheté parfois partagée par leurs collègues belgo-belges. En 2012, le député bruxellois Jean-Claude Defossé (Ecolo) avait voulu déposer une résolution visant au " respect de la liberté de la presse en Turquie ", aujourd'hui bien malmenée. Elle était restée en rade à cause des états-majors du PS et du CDH, soucieux de préserver leur arrière-ban électoral. Le 1er mai 2016, Zuhal Demir, d'origine kurde, s'est fait traiter, à l'issue d'une conférence, de " terroriste " par un petit groupe d'extrémistes turcs. " C'est là que j'ai réalisé à quel point la situation avait dégénéré ", confie-t-elle. Charles Michel avait dû voler à son secours, les médias turcs continuant de la traîner dans la boue pour sa proximité supposée avec les " terroristes " du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Le Premier ministre avait dénoncé une stratégie " qui consiste à nous provoquer pour réveiller les sentiments nationalistes en Turquie qui se pose en victime ". Si le Premier ministre est monté au créneau, c'est sous la pression de la N-VA, elle-même poussée dans le dos par le Vlaams Belang. Entre indépendantistes flamands et kurdes, le courant passe bien. Tout comme entre le chef de groupe de la N-VA, Peter De Roover, et la communauté arménienne. Quant à Liesbeth Homans, ministre de l'Intérieur N-VA du gouvernement flamand, elle aime jouer sur la fibre islamophobe d'une partie de son électorat. Elle s'est ainsi mise en tête de fermer la mosquée Fatih de Beringen, qui serait un nid d'imams mouchards au service d'Ankara. Or, le rapport de la Sûreté de l'Etat, sur lequel elle disait s'appuyer, n'aurait pas tiré de telles conclusions. Une fois le référendum passé, la fébrilité devrait baisser. Mais d'un cran seulement.