Serait-ce la rouille qui se révolte ? Le dernier cri d'une région qui se meurt ? Charleroi, aux dernières élections, a voté rouge. Pays vieilli mais sans histoire du charbon, du fer et du verre, chéri du capital du XIXe siècle pour sa situation, méprisé des investisseurs du XXIe pour cette même raison, le coin est aujourd'hui laminé par les délocalisations, abandonné par la mondialisation, ravagé par le chômage. Ses électeurs, d'une classe ouvrière sans repères, ont décidé de s'en remettre à un homme providentiel. Un homme à la mèche blonde qui n'est pas comme eux, mais en qui ils se retrouvent. Un homme que la vie a choyé alors qu'elle les a frustrés de tout. Donc alors, dans les vallées déprimées de Charleroi et de son pays, on a voté rouge à 60 %. Pour une des premières fois. Parce que ce Charleroi-là n'est pas le nôtre, celui dont le rouge est éternel et l'homme providentiel toujours socialiste.
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Serait-ce la rouille qui se révolte ? Le dernier cri d'une région qui se meurt ? Charleroi, aux dernières élections, a voté rouge. Pays vieilli mais sans histoire du charbon, du fer et du verre, chéri du capital du XIXe siècle pour sa situation, méprisé des investisseurs du XXIe pour cette même raison, le coin est aujourd'hui laminé par les délocalisations, abandonné par la mondialisation, ravagé par le chômage. Ses électeurs, d'une classe ouvrière sans repères, ont décidé de s'en remettre à un homme providentiel. Un homme à la mèche blonde qui n'est pas comme eux, mais en qui ils se retrouvent. Un homme que la vie a choyé alors qu'elle les a frustrés de tout. Donc alors, dans les vallées déprimées de Charleroi et de son pays, on a voté rouge à 60 %. Pour une des premières fois. Parce que ce Charleroi-là n'est pas le nôtre, celui dont le rouge est éternel et l'homme providentiel toujours socialiste. Car le héros de ce Pays noir-là, dans la Pennsylvanie profonde, ce n'est pas Paul Magnette. C'est Donald Trump. Et son rouge n'est pas socialiste mais républicain. Le bourg de Charleroi, cinq petits milliers d'habitants, gît à une trentaine de kilomètres de Pittsburgh, métropole industrielle jumelée avec notre Charleroi, elle aussi à bout de souffle, et qui, elle, est restée démocrate, ce parti que l'Amérique colore de bleu, le 8 novembre. Le destin économique du Charleroi d'Amérique, fondé en 1890 par des verriers carolorégiens sur la Monongahela, cette rivière qui va se jeter dans le fleuve Ohio à Pittsburgh, rend hommage à sa maison mère hennuyère : ses mines, ses verreries et ses hauts-fourneaux ont fermé avec une brutalité de bords de Sambre. Son devenir politique, celui de ces Swing States de la Rust Belt, cette " ceinture de la rouille ", celle d'une grosse industrie en déclin qui s'est prise d'espoir pour Donald Trump tout autant, moins peut-être même, que de haine pour Hillary Clinton, et qui semble délaisser une gauche trop sage pour embrasser une droite à la blondeur échevelée, peut-il annoncer celui de la Wallonie, comme on lui prête des parents partout autour, en France, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Autriche, en Flandre ? Les politiques francophones le redoutent et l'espèrent, eux qui se trouvent chacun un Trump à la mesure d'un sentiment rarement fort éloigné de l'injure. Car ce sentiment, c'est le mépris, lorsque la présidente du Sénat, Christine Defraigne (MR), qualifie Raoul Hedebouw (PTB) de Trump wallon. C'est la défiance lorsque ce dernier, qui a pris soin pendant la campagne de ne prendre position ni pour Trump ni pour Clinton, " la peste ou le choléra ", dégoise à la tribune de la Chambre, le jeudi 10 novembre, les " élites " de la droite au gouvernement, coupables d'ignorer le peuple. C'est la rage lorsque Laurette Onkelinx (PS) assise juste derrière, s'en indigne et lui lance de vilains " populiste ! ". C'est l'émulation lorsque Theo Francken (N-VA) ou Alain Destexhe (MR) saluent la victoire du peuple sur la bien-pensance sans aller au bout de leur dilection et sans se réjouir de la victoire de leur candidat préféré - la lutte contre le politiquement correct a ses limites, celles de l'establishment qui vous nourrit. C'est la prétention, enfin, lorsque Mischaël Modrikamen (PP), le seul politique francophone à avoir osé battre campagne pour Donald Trump - il a même traversé l'Atlantique à cet effet - signale qu'un an avant la présidentielle, " Trump aussi n'était qu'à 5-6 % dans les sondages ", et que donc, lui, enfin son parti, qui n'en est pas loin, à un an des législatives, vous voyez un peu, hum hum, arrêtez donc de nous prendre de haut parce que ça va saigner... Cette si superficielle importation des débats américains est une vieille quinte de l'espace politique francophone. Elle souille à peu de frais un adversaire quand il n'y a plus rien de salissant en réserve. En 2003-2004 déjà, Elio Di Rupo tavelait la dignité de Daniel Ducarme et des siens d'un qualificatif, " texan ", qui référait au peu fréquentable George W. Bush. Quatre et huit ans plus tard, chacun se sentait l'Obama de l'autre. Et, aujourd'hui, donc, l'autre, c'est Trump. Comme une forme de Texan en pire. Mais son pays n'est pas le nôtre. Quoique. Certes, la Wallonie, n'est pas un swing State : une fois en un siècle à peine s'est-elle choisi un premier parti qui ne fût pas rouge. C'était en 2007, et les libéraux de Didier Reynders avaient dépassé le PS d'Elio Di Rupo. C'était l'époque, aussi, où ces " affaires " de Charleroi qui tourneraient plus tard à la pantalonnade judiciaire, agitaient l'opinion publique, une période où tout pouvait basculer parce que tout semblait s'effondrer. Cette instabilité baignée dans le scandale aura elle aussi fait swinguer quelques States américains, le 8 novembre. Le Parti socialiste s'en est remis, cahin-caha. Mais cette Wallonie qui lui reste promise offre au sociologue superficiel de nombreuses similitudes avec les Etats de la Rust Belt dont les mouvements électoraux ont fait basculer l'élection. C'est en effet le vote de certains ouvriers blancs déclassés, vaguement racistes, rancuneux envers certaines élites politiques, économiques et médiatiques, qui a permis à Donald Trump de l'emporter. Soit que ces white trash vinssent suppléer les habituels bataillons républicains, les plus religieux, les mieux nantis, les plus conservateurs, qui étaient bien là mais qui n'auraient pas suffi. Soit que ces rednecks se soient, beaucoup plus probablement, abstenus de se déplacer ce mardi-là, dans une protestation silencieuse contre la candidate dynaste que promouvait leur vieux parti et les syndicats qui le supportent. Bref, les perdants de la mondialisation ont été décisifs, les périphéries ont choisi, pour une fois, leur centre. Or, quelle région en Europe peut se vanter d'avoir davantage souffert de la mondialisation que la Wallonie ? Quel autre territoire a subi, depuis plusieurs décennies, de plus violents effets de l'abandon par les capitaux nationaux et internationaux ? Peu. Très peu. L'Amérique a ceux que l'on nomme méchamment les rednecks, la Wallonie ceux que l'on appelle ignoblement les barakis. Il n'y a en Belgique, disait déjà Baudelaire, " que des ivrognes et des catholiques "... Des laissés-pour-compte que tout dégoûte et qui rejettent tout, souvent démobilisés par les bienséances et parfois mobilisés par l'exaspération. Ce qui fut, en Amérique. Ce qui est, en France. Ce qui sera peut-être, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche. Ce qui a été et semble rester, en Flandre. Patron des mutualités socialistes, et à ce titre observateur pas dégagé du tout, Jean-Pascal Labille s'inquiète avec empathie de cette rancoeur des barakis, cousine de l'indignation des rednecks. " Car ne nous voilons pas la face, l'onde de choc risque de se poursuivre si la classe politique en place ne se réveille pas, ne veut pas entendre et garde ses oeillères. Voit-elle, vit-elle encore la réalité des souffrances de la population ? Or, nous nous devons de prêter attention à notre environnement pour comprendre et tenter d'agir avant que le pire ne se produise. Depuis quelques années, Solidaris réalise des études "Thermomètre" qui évaluent l'évolution de la société. Une constante s'impose : 20 à 30 % de la population belge francophone se sent abandonnée. Un fait est incontestable : les inégalités sociales n'ont jamais été si grandes. En faisant l'effort de compréhension nécessaire, ce que ces hommes, ces femmes traduisent, c'est le fait de vivre dans un univers hostile. Ils se sentent marginalisés par une société qui n'intègre pas leurs préoccupations, par une mondialisation qui détruit le modèle social et par des politiques néolibérales qui alimentent la peur de l'autre. Ces hommes, ces femmes réalisent que les décideurs politiques sont trop éloignés de leur propre réalité et des difficultés qu'elle comporte. Rien n'est fait pour améliorer leurs conditions de vie. Ils ont le sentiment qu'on les a dépossédés de tout, y compris de leur propre avenir. Ils sont convaincus que leurs enfants vivront moins bien qu'eux. Légitimement, la colère gronde ", écrit-il dans une carte blanche publiée ce 17 novembre sur le site du Vif/L'Express. La Wallonie, bien sûr, n'est ni l'Amérique de Donald Trump, ni la France de Marine Le Pen, ni surtout pas la Flandre de Bart De Wever. Mais le capital l'a abandonnée, le travail aussi, et celles que l'on nomme ses élites en prennent plein des dents qu'elles ont encore blanches et rangées. Les réseaux sociaux et les forums des journaux populaires sont bourrés de protestations. Des petits médias à prétention subversive tentent, souvent avec fruit, de s'en nourrir. Jamais respectueusement dès lors que la satire l'impose, mais parfois aussi au mépris de la vérité. Ainsi, depuis la page Facebook de l'hebdomadaire Ubu-Pan, des milliers de personnes en colère ont-elles partagé une photo de Paul Magnette au sommet d'une grue, le week-end des 350 ans de Charleroi et au lendemain de l'annonce de la fermeture de Caterpillar à Gosselies. " A l'invitation de socialistes bruxellois (tout aussi "bouleversés" par le draaaaame de Gosselies), Popol le cumulard a été s'empiffrer à Dinner in the Sky, cette scandaleuse initiative où vont bouffer les socialistes, en envoyant la facture aux citoyens. Après n'avoir rien fichu pour éviter la catastrophe de Caterpillar, Popol Magnette est allé boire et bouffer sur le compte des licenciés ", y est-il écrit. C'est scandaleusement faux, mais les démentis du ministre-président ne feront qu'attiser la rage des scandalisés. Les vecteurs que sont, aux Etats-Unis, un site comme Breitbart News ou, en France, fdesouche, ne diffèrent ni par le ton, ni par les méthodes. Tout au plus par l'ampleur : la page Facebook d'Ubu-Pan n'affiche que 15 000 fans. Comme là-bas, c'est la gauche, surtout socialiste, qui est prise pour cible ici. Réputée avoir rompu avec ses valeurs et avec son public, elle formerait, avec une presse bien-pensante comme police de la pensée, une impitoyable oligarchie politique, économique et idéologique. Mais l'argument porte un peu moins bien ici qu'outre-Atlantique et outre-Quiévrain, car il doit passer outre des faits plutôt têtus. C'est qu'en Belgique francophone et en particulier en Wallonie, le Parti socialiste garde une structure puissante quoique déclinante. Il garde, notamment grâce à sa forte implantation municipale, un contact avec des laissés-pour-compte qui, s'ils n'en pensent pas moins, s'évitent de trop céder à une tentation protestataire de dimanche d'élections. Parce qu'il reste, chez certains, une forme de reconnaissance que d'aucuns taxeraient de clientélisme. Rien à voir avec le parti d'énarques qu'est devenu le PS français, la formation d'élite qu'est devenu le Parti démocrate américain, ou l'insignifiante organisation qu'est devenu le SP.A flamand, autant d'ingrédients qui alimentent la protestation électorale. " Le rejet de ce clientélisme a coûté au parti l'adhésion de milliers et de milliers de personnes. A l'époque, le membre venait demander s'il n'y avait pas de possibilité de trouver un appartement pour sa fille qui venait de se marier, ou un boulot pour son fils qui venait de terminer ses études, ou au moins le guider dans sa recherche. Ça, ça existe toujours en Wallonie ", nous expliquait récemment, d'un timbre envieux, l'ancien président du SP Fred Erdman. Mais s'il porte moins ici qu'ailleurs, l'argumentaire donne un souffle d'ailleurs à certains d'ici. Le succès du PTB, notamment, s'alimente de l'inlassable dénonciation des compromissions capitalistes du socialisme wallon, pratiquant ce " Fuck you ! " de gauche que prônait récemment, dans nos colonnes, l'universitaire américain Walter Benn Michaels. Les derniers sondages le pointent, tout de même, autour des 15 %. Et puis il y a le " Fuck you ! " de droite, celui de Donald Trump mis à la sauce Sambre-et-Meuse, celui qui, agrégé, tourne autour des 10 % dans les sondages. Celui, principalement, du Parti populaire de Mischaël Modrikamen. Il y a, après tout, des similitudes entre l'avocat boitsfortois et le promoteur new-yorkais. L'un est riche, l'autre encore plus. L'un s'est fait un peu connaître dans le monde financier, l'autre encore plus. L'un avait une émission de télévision à son nom, The Apprentice, l'autre a recruté un nom de la télévision, monsieur Météo. Les deux détestent l'islam, l'immigration, les syndicats, la presse et la gauche, qu'ils ont jadis fréquentée. Mais là s'arrête la comparaison. Car l'un a pris le pouvoir sur un parti à vocation majoritaire, tandis que l'autre n'en a fondé qu'un groupusculaire. Un Trump wallon, lui, s'appuierait de son statut de star de la télé populaire pour conquérir une grande formation de droite. Un Trump wallon, c'est Stéphane Pauwels qui deviendrait président du MR. La Wallonie n'est pas si proche d'être Great Again.