"Illustré de bonne tenue, instructif et éducatif, sans être ennuyeux." Telle fut la définition que donna longtemps Raymond Leblanc à son journal Tintin, le mythique hebdomadaire des jeunes (un moment, des "superjeunes"), de 7 à 77 ans. Et ce sont probablement déjà les mots que l'homme d'affaires, né à Longlier, non loin de Neufchâteau, en 1915, prononça face à Hergé au sortir de la Seconde Guerre mondiale, pour le convaincre de le rejoindre et surtout d'apposer le nom de son jeune héros au frontispice de sa belle idée. Nous étions alors en 1946, et le duo ne pouvait se douter qu'allait se jouer là l'histoire du neuvième art, alors qu'à Marcinelle on relançait l'imprimerie du magazine Spirou. Deux aventures industrielles et artistiques qui figurent désormais dans tous les livres d'histoire de la bande dessinée, et dans les dictionnaires, et dont personne ne pouvait alors imaginer la portée : Hergé et Leblanc allaient offrir ce jour-là à la Belgique une renommée mondiale, donnant longtemps le "la", à la fois de la culture populaire, et de ce que personne n'appelait encore l'art séquentiel narratif. Une belle histoire donc, pourtant loin d'être gagnée. En 1946, il fallait être fou pour miser un centime sur Hergé.
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"Illustré de bonne tenue, instructif et éducatif, sans être ennuyeux." Telle fut la définition que donna longtemps Raymond Leblanc à son journal Tintin, le mythique hebdomadaire des jeunes (un moment, des "superjeunes"), de 7 à 77 ans. Et ce sont probablement déjà les mots que l'homme d'affaires, né à Longlier, non loin de Neufchâteau, en 1915, prononça face à Hergé au sortir de la Seconde Guerre mondiale, pour le convaincre de le rejoindre et surtout d'apposer le nom de son jeune héros au frontispice de sa belle idée. Nous étions alors en 1946, et le duo ne pouvait se douter qu'allait se jouer là l'histoire du neuvième art, alors qu'à Marcinelle on relançait l'imprimerie du magazine Spirou. Deux aventures industrielles et artistiques qui figurent désormais dans tous les livres d'histoire de la bande dessinée, et dans les dictionnaires, et dont personne ne pouvait alors imaginer la portée : Hergé et Leblanc allaient offrir ce jour-là à la Belgique une renommée mondiale, donnant longtemps le "la", à la fois de la culture populaire, et de ce que personne n'appelait encore l'art séquentiel narratif. Une belle histoire donc, pourtant loin d'être gagnée. En 1946, il fallait être fou pour miser un centime sur Hergé. Le journal Tintin est avant tout une idée de business. Raymond Leblanc s'est lancé dans la presse et l'édition dès la fin de la guerre, en même temps qu'il se bâtissait une fortune, relative, dans le commerce du gravier. Ses bureaux sont installés au 55 de la rue du Lombard à Bruxelles. Ils abritent alors les éditions Yes, fondées comme son nom l'indique quelques semaines à peine après la libération de Bruxelles, le 3 septembre 1944. Avec ses partenaires, André Sinave et Albert Debaty, il édite une revue sur le cinéma, des romans d'amour, et peut se permettre de voir plus grand : contrairement à beaucoup d'autres, lui et Sinave, grands résistants, ont d'excellents contacts avec l'administration américaine, et surtout, ont accès à des stocks de papiers finlandais que les Américains préfèrent fournir à de petits éditeurs belges sans grand danger, plutôt qu'à la presse française un peu trop communiste. Une formidable opportunité, qui ne serait rien sans l'instinct du trio : le temps, désormais, est à la jeunesse. Dans les décombres du cataclysme de la guerre, il n'y en a plus que pour l'avenir. La presse jeunesse représente un tout nouveau marché, sans doute en expansion, se dit Leblanc. Qui n'y va pas à l'aveugle : il réalise une étude de marché qui, surprise, fait ressurgir l'intérêt des enfants pour les histoires illustrées qui étaient apparues dans les années 1930 et, surtout, confirme qu'un seul nom de héros fait pratiquement l'unanimité : Tintin, apparu en 1928 dans Le Petit Vingtième, un supplément hebdomadaire du journal belge Le Vingtième Siècle, dont s'occupait Georges Remi, alias Hergé. Leblanc comprend tout de suite qu'il a besoin d'Hergé. Or Hergé, à ce moment-là, se fait tout petit. On ne le sait que trop : Hergé avait des comptes à rendre pour avoir poursuivi pendant la guerre les aventures de Tintin et Milou dans le journal Le Soir, à la solde des Allemands. Une tâche qui le ramène alors à une quasi-clandestinité : Georges Remi est en attente d'un certificat de travail que doivent lui fournir, ou non, les tribunaux de guerre. Mais la petite histoire, et Leblanc, vont en décider autrement. Lui et Sinave, jouant à nouveau sur leurs bonnes relations et leur passé sans erreur, vont sortir Hergé de l'ornière. "Ce fut une sorte de billard à trois bandes, expliquait Raymond Leblanc dans une de ses dernières interviews, en 2004, récemment republiée par Paris Match. Il y a eu tout d'abord, en décembre 1945, le classement sans suite du dossier d'Hergé par le ministère de la Justice, puis l'établissement, en juin 1946, d'un premier certificat en vue de l'obtention de son permis de conduire. M'appuyant sur ce papier, j'ai pu alors lui obtenir un certificat l'autorisant à travailler." La dream team se met en place : Leblanc fonde les éditions du Lombard - en 1989, les nouveaux patrons décideront qu'il est plus chic de dire "Le Lombard" -, se chargeant essentiellement de la diffusion et de la promotion, qu'il va soigner pour le premier numéro. Outre une campagne publicitaire audacieuse (bande-annonce cinéma, banderoles sur les trams), Leblanc va s'appuyer sur le tout-puissant réseau des écoles catholiques du pays, où son Journal de Tintin sera très présent, et ce grâce à une ligne assumée, ce fameux "illustré de bonne tenue, instructif et éducatif, sans être ennuyeux" et politiquement à droite, comme Raymond Leblanc l'a toujours revendiqué : "C'était une idée que nous avions dès le départ définie avec Hergé. J'avais mes opinions personnelles, Hergé avait les siennes, mais il était évident que nous étions tous deux de droite. La droite pouvant être comprise dans un sens différent. Mais notre clientèle, elle, était de droite, avec les collèges, etc. Une droite morale, chrétienne au sens large." Hergé, lui, prend dix pour cents de l'affaire mais surtout la direction artistique de sa petite équipe : il recrute Edgar P. Jacobs, qui a déjà publié Le Rayon U et va se lancer dans les aventures de Blake et Mortimer, Jacques Laudy, qui va créer La Légende des quatre fils Aymon, Paul Cuvelier, qui entame Les Aventures extraordinaires de Corentin Feldoé, ou encore Bob de Moor, un Anversois lui aussi très "ligne claire", qui s'occupera principalement de l'édition flamande du magazine Kuifje, tout en devenant l'ombre pour ne pas dire le nègre d'Hergé. Lequel inaugure dans un formidable dessin de une (mais avec des décors de Jacobs) les nouvelles aventures de Tintin, Le Temple du soleil... L'entrepreneur et l'auteur se sont trouvés. Le succès du journal sera immédiat, fulgurant. Les 60 000 exemplaires du premier numéro (40 000 en français, 20 000 en néerlandais) de 12 pages - dont 4 de pure bande dessinée - seront épuisés en quelques jours. Les affres de la guerre seront définitivement derrière Hergé, mais feront une dernière victime sur la route du succès et de l'histoire de la BD : le rédacteur en chef Jacques Van Melkebeke ne le resta que quelques semaines. Ce fidèle ami d'Hergé ne pourra pas, lui, se défaire des soupçons d'incivisme : il fut le responsable du Soir Jeunesse lui aussi volé, avec lequel Hergé avait collaboré. Une place de responsable qui sonna le glas de son histoire avec Tintin, malgré le rôle majeur qu'il tint dans les débuts du neuvième art à la belge, désormais prêt à régner sur des générations de Belges et d'auteurs internationaux. La suite, malgré le retentissement et le succès qui mettra plusieurs décennies avant de s'étioler, ne fut pas lui non plus un long fleuve tranquille. Avec la France d'abord, la relation fut toujours compliquée. Il a fallu attendre le 28 octobre 1948 avant la publication du premier numéro français du Journal Tintin, qui ne sera jamais exactement le même que son grand frère bruxellois. Les éditions du Lombard cèdent l'édition du journal sur l'Hexagone aux éditions Dargaud, fondées en 1936. Ils éditeront ensemble l'éphémère supplément Line destiné aux jeunes filles mais, au grand dam des collectionneurs, verront leur pagination varier d'une édition à l'autre, en fonction des pages réservées à la publicité, mais aussi de lignes éditoriales ou de commissions de censure différentes entre les deux pays. Ce mariage franco-belge se compliquera dès 1960 avec le rachat par Dargaud de Pilote, qui fera naître une toute nouvelle génération d'auteurs, pour s'achever, concernant le journal Tintin, dans les années 1980 et un certain chaos, provoqué par la mort de Hergé et la prise de pouvoir de ses ayants-droits, bien décidés désormais à faire cavalier seul via la société Moulinsart. Hergé, de son vivant, n'avait pas facilité les choses. Directeur artistique, il imposera longtemps à la fois sa " ligne claire ", et son caractère sujet à des burnout et épisodes dépressifs. Willy Vandersteen se souviendra longtemps des pages largement redessinées de certains de ses Bob et Bobette, et beaucoup se verront fermer la porte d'un journal qui ne souffrait que peu d'exceptions stylistiques, a contrario de son grand rival Spirou, qui s'est longtemps distingué par son inventivité et sa fantaisie. Un rigorisme qui ira heureusement en déclinant avec les années, via une certaine prise de distance d'Hergé avec le journal et surtout via des rédacteurs en chef un brin plus modernistes : Greg d'abord dans les années 1960, formidable scénariste et dénicheur de talents, qui mettra un peu de chair et de sueur sur les épaules des héros de la maison, André-Paul Duchâteau ensuite, dans les années 1970, l'autre fidèle scénariste maison, extrêmement propre sur lui et ses séries, mais qui ouvrit plus grand la fenêtre des styles. Nonagénaire aujourd'hui mais toujours jeune homme, grand lecteur et auteur d'énigmes policières, André-Paul Duchâteau s'est souvenu pour nous de ces quelques années et de ces virages parfois délicats : "Guy Leblanc avait pris la succession de son père Raymond à la direction du journal, et avait une idée très stricte et purement statistique de ce que devait être son contenu : 40 % d'aventures, 15 % d'humour, 10 % de rédactionnel... Et ce sans exception ! Avec Hergé, qui se faisait très rare, les échanges étaient toujours cordiaux, mais les avis très tranchés : ce ne fut pas facile par exemple de leur faire accepter une série comme Thorgal, et un auteur comme Rosinski. C'était tellement éloigné de la ligne claire !" La mort d'Hergé, le retrait du titre, de la licence d'exploitation et l'évolution d'une bande dessinée désormais mondiale scelleront définitivement le glas du journal, mais aussi l'indépendance de sa maison d'édition face à sa figure tutélaire. Malgré les bouleversements économiques, les changements d'actionnaire et le basculement dans un monde désormais multimédia, en grande partie affranchi de la presse papier, les éditions Le Lombard fêtent elles aussi leurs 70 ans sans avoir rien oublié de leur ADN. "Nous sommes un éditeur généraliste qui ne s'interdit rien, et plus varié qu'il n'y paraît, comme l'était le journal, confirme Gauthier Van Meerbeeck. Mais être généraliste en 2016, ce n'est pas la même chose qu'en 1946. Une collection comme "La petite bédéthèque des savoirs", par exemple, nous permet d'être dans la modernité, mais en faisant aussi de la pédagogie, de l'instruction par la bande dessinée." Et de boucler la boucle : "Instructif et éducatif, sans être ennuyeux".