Theo Francken est un phénomène de la politique belge. Il polarise le débat. Il divise les Belges. On l'adule ou le déteste. Pour les uns, c'est l'homme qui prend enfin à bras-le-corps l'immigration, l'un des problèmes les plus sensibles de notre époque. Pour les autres, c'est un " nazi ", caricaturé comme tel. D'une polémique à l'autre - elles sont nombreuses, depuis 2014 et sa nomination au poste de secrétaire d'Etat à l'Asile et la Migration -, sa popularité s'envole. Les analystes voient en lui le successeur de Bart De Wever à la tête de la N-VA, après 2019. Un Donald Trump à la belge, qui tweete comme il respire et qui s'exprime de façon désinhibée.
...

Theo Francken est un phénomène de la politique belge. Il polarise le débat. Il divise les Belges. On l'adule ou le déteste. Pour les uns, c'est l'homme qui prend enfin à bras-le-corps l'immigration, l'un des problèmes les plus sensibles de notre époque. Pour les autres, c'est un " nazi ", caricaturé comme tel. D'une polémique à l'autre - elles sont nombreuses, depuis 2014 et sa nomination au poste de secrétaire d'Etat à l'Asile et la Migration -, sa popularité s'envole. Les analystes voient en lui le successeur de Bart De Wever à la tête de la N-VA, après 2019. Un Donald Trump à la belge, qui tweete comme il respire et qui s'exprime de façon désinhibée. L'homme ne cesse de dépasser les limites. Le 14 septembre, il se félicite sur Facebook de " nettoyer " le parc Maximilien à Bruxelles, où les réfugiés ont installé un campement. Pour la énième fois, il est recadré par le Premier ministre, Charles Michel (MR). Quatre jours après, on apprend que le secrétaire d'Etat a accueilli une délégation du ministère de l'Intérieur du Soudan - une des pires dictatures au monde - pour identifier des migrants en centre fermé. " Business as usual ", minimise-t-on au sein de la majorité. L'opposition décoche ses flèches. Ecolo J choque avec une photo de Francken en soldat allemand. Pierre-Yves Dermagne, chef de groupe PS wallon, dénonce : " Les absences de réactions du MR, ce sont des petits Munich. " Pour la première fois, le navire libéral tangue. " Ce n'est pas simple à gérer, vraiment pas simple ", grince un partisan du libéralisme social, à ce point estomaqué par le climat ambiant qu'il a cherché refuge en début de semaine à l'étranger, le temps que cela se calme. " Il faut garder le silence, mais il faudra bien faire une mise au point, à un moment donné... " Oui, cela va trop loin, estime un autre, mais Francken sait flatter les bas instincts du peuple : " Ce n'est pas glorieux, mais cela paie auprès de certains électeurs. " Les outrances et les caricatures des partis de gauche renforcent la droite francophone dans ses convictions. Oui, la communication de Theo Francken est " abrasive " - c'est l'élément de langage que le sommet du MR a demandé de répéter -, mais pour le reste... " Le parlementaire PS ou Ecolo n'ayant pas atteint le point Godwin (moment d'un débat où l'on finit par comparer quelqu'un à Hitler) d'ici à la fin de la législature ne recevra visiblement pas de médaille, ironise un ténor du MR. C'est tellement facile de banaliser cette période de l'histoire... Cessons cette surenchère ! Theo Francken reste dans les rails de la déclaration gouvernementale. " " La caricature d'Ecolo J, c'était effectivement le point Godwin, acquiesce François De Smet, directeur de Myria, le Centre fédéral migration. Quand on vient avec une telle référence aux nazis, c'est un fusil à un seul coup. Si vous ne tuez pas immédiatement votre adversaire, vous lui donnez au contraire une arme. Theo Francken ne s'est pas privé de l'utiliser. " Le secrétaire d'Etat a porté plainte contre les jeunes écologistes, avant d'épiloguer longuement sur ce " dérapage " comme s'il était devenu une victime. " Cette caricature fut une erreur, déplore Alexis Deswaef, président de la Ligue des droits de l'homme et avocat spécialiste des questions migratoires. Cela faisait deux jours que Theo Francken se taisait dans toutes les langues parce qu'il était visiblement en difficulté sur ce dossier soudanais. Cela lui a permis de contre-attaquer. Et cela a occulté le fond du débat. "Le fond du débat ? C'est tout d'abord l'actualité immédiate, l'identification des migrants soudanais chez nous, par leur propre régime. La majorité fédérale a adopté une attitude pragmatique, teintée de cynisme. " En avril dernier, Theo Francken affirmait dans une interview à La Libre que le Soudan n'était pas un pays avec lequel il était possible de négocier, constate François De Smet. Depuis lors, il a changé d'avis : le gouvernement et lui considèrent désormais que la nécessité d'éviter l'apparition d'un mini-Calais à Bruxelles prime sur le fait de devoir "négocier avec un dictateur". Le gouvernement a le droit de défendre ce point de vue, comme l'opposition a le droit de le contester. Mais le fait de négocier avec le Soudan pose effectivement question en ce qui concerne les droits fondamentaux. " Charles Michel a pourtant soutenu son secrétaire d'Etat, mardi 26 septembre, en commission de la Chambre : " Le secrétaire d'Etat a mené une mission d'identification dans le respect des dispositions internationales. " Chargé de déminer le terrain, le vice-Premier MR Didier Reynders avait déjà relevé sur La Première une mission d'identification similaire en France - confirmée par le ministre de l'Intérieur français, Gérard Collomb -, des pratiques semblables en Suède et l'existence d'un accord européen avec le Soudan. " Avec des socialistes et des écologistes au pouvoir. Il faut arrêter de faire croire des choses en Belgique et de dire autre chose quand on est dans des Parlements et des gouvernements européens. " " Le gouvernement jette un écran de fumée sur cette situation qui l'embarrasse, pointe Alexis Deswaef. En France, il s'agissait d'une collaboration ponctuelle, au cas par cas, pas d'une identification de 150 personnes en une fois pour les expulser. Dans le cas de l'Union européenne, il s'agit de tout autre chose : freiner en amont les candidats réfugiés, avant qu'ils n'arrivent en Europe. Ici, il s'agit bien d'une collaboration avec un pays dont le président fait l'objet d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale pour des faits de génocide au Darfour. " Le patron de la Ligue des droits de l'homme ajoute : " Nous ne sommes plus dans une question de langage. Cette mission d'identification est un acte illégal. Un arrêt du Conseil du contentieux des étrangers pris en extrême urgence à la suite d'un recours déposé par l'avocat d'un Soudanais de 33 ans a en effet ordonné sa libération car son expulsion viole l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme. " Le dossier est toutefois plus complexe, encore. Car ces Soudanais ne demandent pas l'asile, ils attendent en Belgique l'autorisation de rejoindre la Grande-Bretagne. " C'est vrai, enchaîne François De Smet. Mais on se demande s'ils reçoivent toute l'information nécessaire, s'ils sont conscients de toutes les possibilités et de toutes les conséquences de leur choix. Les Français, eux, sont parvenus à faire en sorte que certains migrants fassent le deuil de l'Angleterre. " Theo Francken veut empêcher un mini-Calais. Sans donner toutes les règles d'un triste jeu qu'il pratique sciemment. Au-delà de la polémique soudanaise, c'est toute la politique de Theo Francken qui est dénoncée. Et son mode de fonctionnement, surtout. Le nationaliste multiplie les " dérapages contrôlés " depuis son entrée en fonction, du refus d'un visa humanitaire à une famille syrienne pourtant accueillie en Belgique aux attaques frontales contre les ONG en passant par le relais d'un message à connotation raciste sur la tolérance zéro ou l'organisation d'un sondage sur Facebook sur l'opportunité de défendre les minorités d'Orient. Il frappe d'autant plus fort qu'il doit démontrer sa capacité à être plus radical que Maggie De Block (Open VLD) qui l'avait précédé à ce poste, ultrapopulaire avec sa politique " ferme, mais humaine ". Deux termes repris le 26 septembre en commission de la Chambre par Charles Michel. " Theo Francken va plus loin en mettant la priorité sur l'expulsion des criminels, juge Alexis Deswaef. Celui qui est en séjour illégal est considéré comme un criminel. " " Il y a une volonté évidente de marquer une rupture dans la communication, souligne François De Smet. La technique est toujours la même : il avance une proposition choc, il voit les réactions et il fait un peu de rétropédalage si nécessaire. Mais ses électeurs, eux, ont retenu le message. Or, la migration est l'une des compétences les plus délicates à gérer au niveau politique. Il faut en permanence trouver l'équilibre entre l'efficacité et les droits fondamentaux. Aujourd'hui, on peut se demander si, depuis 2014, l'approche n'est pas devenue déséquilibrée au détriment des droit fondamentaux. Et c'est une politique trop complexe pour l'expliquer en 140 caractères... " " Theo Francken est doué pour lancer des ballons d'essai qui choquent l'opinion publique, avant de prendre des mesures moins radicales, tout aussi choquantes, mais qui ne suscitent plus le même émoi, prolonge Alexis Deswaef. Comme à Noël 2014, quand il s'était dit favorable à ce que son administration puisse perquisitionner sans mandat pour trouver les illégaux. Cela avait suscité une levée légitime de boucliers. Finalement, il est revenu en arrière : seule une attestation d'un juge suffit. S'il était venu tout de suite avec cette idée-là, la mesure ne serait jamais passée... " Sur le fond, l'analyse est plus nuancée. François De Smet et Alexis Deswaef reconnaissent que la politique menée par la suédoise prolonge en réalité celle mise en oeuvre sous le gouvernement précédent d'Elio Di Rupo (PS). " Même s'il y a d'autres mesures plus fortes et spectaculaires, précise François De Smet. Comme l'augmentation du nombre de places en centres fermés, la création de structures pour enfermer les familles et les enfants, le durcissement des conditions du regroupement familial ou la limitation du droit de premier séjour de réfugié à une période de cinq ans. " " Theo Francken multiplie les points de rupture, tranche Alexis Deswaef, dont l'analyse est plus radicale. En février 2017, il a fait voter une loi permettant d'expulser tout étranger disposant d'un droit de séjour illimité en Belgique sur la base d'un simple procès-verbal de police ou d'un rapport de la Sûreté de l'Etat. C'est une mesure dont le Vlaams Belang n'aurait même pas osé rêver, qui va plus loin que le programme en 70 points pour l'immigration, qui avait mené à l'interdiction du Vlaams Blok. C'est une politique d'extrême droite ! " L'avocat dénonce encore la taxe sur les étrangers, ce montant de 350 euros par personne réclamé pour toute demande de régulation. Avant d'asséner : " Je ne comprends pas que le MR et l'Open VLD s'associent à un tel parti qui rogne les libertés. " " Entre nous, à moyen et long termes, je trouve le bonhomme inquiétant, admet, off the record, un de nos interlocuteurs libéraux. A chaque fois que l'on parle de droits fondamentaux, il répond par une anecdote concernant l'expulsion d'un Marocain violeur ou d'un criminel expulsé. Mais le débat ne s'arrête pas à cela, quand même ! " Il n'empêche. Depuis l'incident soudanais, Theo Francken a repris du poil de la bête sur Twitter. En commentant le résultat des élections allemandes : le score plus que mitigé de la chancelière allemande Angela Merkel, malgré son succès, s'explique par son manque d'attention à la question migratoire. CQFD : il serait un visionnaire, ni plus, ni moins. Et un garde-fou contre l'extrême droite, la vraie... Avec le choc des mots, Theo Francken domine le débat politique depuis son entrée au gouvernement fédéral et ce goûter ô combien controversé auquel il avait assisté, en l'honneur de Bob Maes, ancien sénateur VU, ex-collaborateur du IIIe Reich et fondateur de la milice du VMO. " Depuis le début, c'est "the man you love to hate", l'homme que l'on adore détester, relève Carl Devos, politologue à l'université de Gand. C'est un excellent communicateur, qui dit tout haut ce qu'ils sont nombreux à penser tout bas. Avec lui, c'est simple, c'est clair, c'est direct ! Il prend des risques, il ose le politiquement incorrect. On le surnomme parfois le "para-commando de la rue de la Loi" et c'est vrai qu'il peut faire peur, qu'il impressionne. Mais il connaît aussi ses dossiers, on le prend rarement en défaut. " " Theo Francken est un grand expert de la matière, opine François De Smet. C'est nouveau d'avoir quelqu'un qui assume à ce point son positionnement, tout en restant ouvert au débat contradictoire. Francken est populaire parce qu'il dégage une image de force et de cohérence, qui flatte un certain électorat. Je suis persuadé que la N-VA fera campagne en 2019 sur les acquis de cette "bonne gestion". Au lieu de s'arrêter sur sa communication, peut-être faudrait-il en profiter pour mener un vrai débat sur la politique migratoire ? On n'arrivera à rien en le traitant de nazi. " Surtout que Theo Francken est devenu la pièce maîtresse de la N-VA en Flandre, celui qui a pris le dessus sur Bart De Wever dans les sondages. " Le parti a mis le communautaire de côté, signale Carl Devos. Il mise sur le socio-économique, mais ce n'est pas suffisant. Jan Jambon joue un rôle essentiel avec les questions de sécurité. C'est l'homme d'Etat. Mais Theo Francken, lui, a repris la carte vitale pour la N-VA de la défense de l'identité flamande, de notre culture, de nos valeurs. Ce ne sont plus les fransquillons qui les menacent, ni même le FDF ou le PS, ce sont les immigrés. " Pour le politologue, il ne faut pas chercher plus loin le successeur de Bart De Wever... Autant le savoir : intouchable, Theo Francken est là pour durer.