Stéphanie, 32 ans: "La solitude, en fait, c'est le pire"

Elle avait fait des courses, le jour avant. Un samedi. En prévision de sa fille de deux ans qu'elle allait retrouver au bout d'une semaine de garde alternée. "Je voulais qu'on doive sortir le moins possible." Mais, dès le lundi, Stéphanie reconduit sa fille chez son papa. Car les premiers symptômes se sont manifestés le dimanche. Mal de tête, petite oppression respiratoire, léger essoufflement. "Anodin". Tout s'aggrave en une nuit. Migraine et brûlure dans les poumons à chaque respiration.

Elle explique ses symptômes à son médecin, par téléphone. "Totalement bizarre, cette consultation. "Ah oui, c'est peut-être bien ça. On se rappelle tous les deux jours, pour suivre l'évolution". Moi qui suis infirmière, je sais très bien qu'il est difficile de juger la sévérité d'un cas sans l'examiner, ne fut-ce qu'au niveau pulmonaire."

Trois semaines de certificat. Pas de test de dépistage : Stéphanie n'a pas de fièvre. Elle doit se contenter d'une "forte suspicion". "C'est très anxiogène, de ne pas être fixée." Pour soi-même et pour son entourage. A-t-elle mis sa fille en danger ? Le père de sa fille ? Son papa à elle, 72 ans et des problèmes cardiaques ? Et, surtout, lorsqu'elle ira mieux, à partir de quand ne sera-t-elle plus un danger pour les autres ?

Lorsqu'elle a dû prévenir son patron, la trentenaire s'est sentie coupable. Gênée. "Sale, en fait. Comme si je disais que j'avais le sida. J'avais l'impression d'avoir la peste. Pestiférée. Oui, c'est vraiment le bon mot."

Stéphanie a sans doute été infectée via son travail. Son collègue, le docteur avec qui elle forme un binôme à la médecine du travail, est tombé malade peu avant elle. Il est lui à l'hôpital, en réanimation. "Plus d'une fois, je me suis dit que je préfèrerais vivre ça en milieu hospitalier, ne fut-ce que pour être tranquillisée." Pour ne pas paniquer lors de ces crises où elle n'arrive pas à respirer, où elle doit se concentrer pour retrouver son souffle, minute après minute, en se persuadant que ça va aller. "Et si ça n'allait pas, qu'est-ce que je ferais ? La solitude, en fait, c'est le pire. Seule. Seule avec ses symptômes, face à soi-même."

Ses amis, sa famille l'entourent virtuellement, bien sûr. "Mais, d'un côté, ce n'est pas très réjouissant de répéter à tout le monde que ça ne va pas." Sa maman et sa soeur lui déposent des plats, dans l'ascenseur. Elle met des gants pour appuyer sur le bouton. Elle n'a pas la force de se cuisiner. Ni de rien faire, d'ailleurs. Ses courses ne lui avaient finalement servi à rien.

Luc, 61 ans: "Je ne remets plus à demain. La vie est fragile"

Luc a fait une liste. De projets, musicaux et personnels. "Et je les réalise. Je n'attends plus. Je ne remets plus à demain. La vie est fragile." Il se souvient de ses cinq premières minutes - "exceptionnelles" - dans son jardin hutois. La libération d'un confinement qui n'était alors pas encore national, mais personnel. Le covid, ce compositeur l'avait chopé fin février, début mars. Était-ce en donnant cours au conservatoire ? En discutant, pourtant à distance, avec cette musicienne elle aussi infectée ?

Il toussait, passait de grelottements au raidissements, avait une légère douleur pulmonaire. Un début de broncho-pneumonie, avait diagnostiqué son médecin traitant. C'était l'époque où les généralistes se déplaçaient encore à domicile. "Mais je le sentais un peu inquiet. Il m'appelait pour voir comment ça allait. La température ne baissait pas. Après le troisième jour, il m'a dit : "à 99%, c'est le corona"." C'était le 10 mars.

Luc s'isole la journée dans son studio d'enregistrement, pour ne pas contaminer son épouse. L'a-t-il fait, malgré lui ? La question l'obsède. Il porte un masque de peintre, quand elle lui dépose de la nourriture. "On a vécu trois semaines sans affection, si ce n'est le regard et le sourire."

Il s'est fâché sur sa fille, qui avait profité d'une dernière soirée au restaurant avant le confinement. Les gens qui ne le respectent pas le foutent en rogne. Certains reculent d'un mètre, lorsqu'ils apprennent qu'il a été infecté. "Quand je l'ai dit à mon jardinier, il m'a répondu : "bon, alors je viendrai plutôt dans un mois". Ce n'est pas évident à vivre. On se sent pestiféré. À la limite, il vaut mieux se taire."

Parmi les tout premiers malades, Luc n'a pas été dépisté. Il continue à vouloir l'être. Pour savoir s'il est immunisé, ou pas. "Va-t-on devoir porter un badge, indiquant "je l'ai eu" ? On parle déjà de tracking numérique. Ça m'interpelle. Et ça me rappelle des situations passées..."

Nathalie , 57 ans: "On nettoie les poignées et tout ce qu'on n'aurait jamais lavé avant"

Ce soir-là, Nathalie avait éteint la télé. Était-ce la RTBF ? RTL ? C'était en tout cas trop. Trop de virus, trop d'angoisses, trop d'infos. Au départ, pourtant, elle ne pouvait pas s'empêcher de lire tout ce qui passait sur le sujet, presque compulsivement. La perte du goût et de l'odorat ? Elle aussi, elle l'avait. Les complications liées à l'ibuprofène ? Pareil.

Certaines nuits, elle devait dormir assise, pour avoir moins l'impression d'étouffer. Ça va désormais mieux, même si une double otite se rappellera à elle encore pour plusieurs semaines. Elle a perdu 30% d'audition. Elle s'excuse : "d'ailleurs, désolée si je crie".

Les premiers symptômes sont apparus à la mi-mars. Peut-être l'a-t-elle chopé au travail ("je suis déléguée commerciale, je voyais beaucoup de monde, j'ai tâché de les prévenir"), à la pompe à essence, dans une magasin... "Le samedi d'avant, à l'Esplanade à Louvain-la-Neuve, tout le monde faisait du shopping et s'en foutait". Ses questions ne trouveront de toute façon jamais de réponses.

Elle s'en pose toujours une : peut-elle toujours contaminer d'autres personnes ? "C'est le doute complet". Avec sa colocataire, elles ont pu vivre chacune à un étage, partageant des repas à distance. Gants et masques, même à l'intérieur. Grosse consommation de Dettol. "On se met à nettoyer les poignées et tout ce qu'on n'aurait jamais lavé avant."

Quand Nathalie l'a annoncé, autour d'elle, tout le monde s'est montré bienveillant. Des clients lui ont même envoyé des mails, pour prendre de ses nouvelles. Sa famille a organisé des Facetime. Mais en vrai, plus personne n'a voulu la voir. "On a l'impression d'avoir la peste." Elle n'est presque plus sortie. L'autre jour, elle a aperçu des gens, assis sur un banc. "Qui ne respectaient rien. Ça m'a mis hors de moi".

Elle avait fait des courses, le jour avant. Un samedi. En prévision de sa fille de deux ans qu'elle allait retrouver au bout d'une semaine de garde alternée. "Je voulais qu'on doive sortir le moins possible." Mais, dès le lundi, Stéphanie reconduit sa fille chez son papa. Car les premiers symptômes se sont manifestés le dimanche. Mal de tête, petite oppression respiratoire, léger essoufflement. "Anodin". Tout s'aggrave en une nuit. Migraine et brûlure dans les poumons à chaque respiration. Elle explique ses symptômes à son médecin, par téléphone. "Totalement bizarre, cette consultation. "Ah oui, c'est peut-être bien ça. On se rappelle tous les deux jours, pour suivre l'évolution". Moi qui suis infirmière, je sais très bien qu'il est difficile de juger la sévérité d'un cas sans l'examiner, ne fut-ce qu'au niveau pulmonaire."Trois semaines de certificat. Pas de test de dépistage : Stéphanie n'a pas de fièvre. Elle doit se contenter d'une "forte suspicion". "C'est très anxiogène, de ne pas être fixée." Pour soi-même et pour son entourage. A-t-elle mis sa fille en danger ? Le père de sa fille ? Son papa à elle, 72 ans et des problèmes cardiaques ? Et, surtout, lorsqu'elle ira mieux, à partir de quand ne sera-t-elle plus un danger pour les autres ?Lorsqu'elle a dû prévenir son patron, la trentenaire s'est sentie coupable. Gênée. "Sale, en fait. Comme si je disais que j'avais le sida. J'avais l'impression d'avoir la peste. Pestiférée. Oui, c'est vraiment le bon mot."Stéphanie a sans doute été infectée via son travail. Son collègue, le docteur avec qui elle forme un binôme à la médecine du travail, est tombé malade peu avant elle. Il est lui à l'hôpital, en réanimation. "Plus d'une fois, je me suis dit que je préfèrerais vivre ça en milieu hospitalier, ne fut-ce que pour être tranquillisée." Pour ne pas paniquer lors de ces crises où elle n'arrive pas à respirer, où elle doit se concentrer pour retrouver son souffle, minute après minute, en se persuadant que ça va aller. "Et si ça n'allait pas, qu'est-ce que je ferais ? La solitude, en fait, c'est le pire. Seule. Seule avec ses symptômes, face à soi-même."Ses amis, sa famille l'entourent virtuellement, bien sûr. "Mais, d'un côté, ce n'est pas très réjouissant de répéter à tout le monde que ça ne va pas." Sa maman et sa soeur lui déposent des plats, dans l'ascenseur. Elle met des gants pour appuyer sur le bouton. Elle n'a pas la force de se cuisiner. Ni de rien faire, d'ailleurs. Ses courses ne lui avaient finalement servi à rien. Luc a fait une liste. De projets, musicaux et personnels. "Et je les réalise. Je n'attends plus. Je ne remets plus à demain. La vie est fragile." Il se souvient de ses cinq premières minutes - "exceptionnelles" - dans son jardin hutois. La libération d'un confinement qui n'était alors pas encore national, mais personnel. Le covid, ce compositeur l'avait chopé fin février, début mars. Était-ce en donnant cours au conservatoire ? En discutant, pourtant à distance, avec cette musicienne elle aussi infectée ? Il toussait, passait de grelottements au raidissements, avait une légère douleur pulmonaire. Un début de broncho-pneumonie, avait diagnostiqué son médecin traitant. C'était l'époque où les généralistes se déplaçaient encore à domicile. "Mais je le sentais un peu inquiet. Il m'appelait pour voir comment ça allait. La température ne baissait pas. Après le troisième jour, il m'a dit : "à 99%, c'est le corona"." C'était le 10 mars. Luc s'isole la journée dans son studio d'enregistrement, pour ne pas contaminer son épouse. L'a-t-il fait, malgré lui ? La question l'obsède. Il porte un masque de peintre, quand elle lui dépose de la nourriture. "On a vécu trois semaines sans affection, si ce n'est le regard et le sourire."Il s'est fâché sur sa fille, qui avait profité d'une dernière soirée au restaurant avant le confinement. Les gens qui ne le respectent pas le foutent en rogne. Certains reculent d'un mètre, lorsqu'ils apprennent qu'il a été infecté. "Quand je l'ai dit à mon jardinier, il m'a répondu : "bon, alors je viendrai plutôt dans un mois". Ce n'est pas évident à vivre. On se sent pestiféré. À la limite, il vaut mieux se taire." Parmi les tout premiers malades, Luc n'a pas été dépisté. Il continue à vouloir l'être. Pour savoir s'il est immunisé, ou pas. "Va-t-on devoir porter un badge, indiquant "je l'ai eu" ? On parle déjà de tracking numérique. Ça m'interpelle. Et ça me rappelle des situations passées..."Ce soir-là, Nathalie avait éteint la télé. Était-ce la RTBF ? RTL ? C'était en tout cas trop. Trop de virus, trop d'angoisses, trop d'infos. Au départ, pourtant, elle ne pouvait pas s'empêcher de lire tout ce qui passait sur le sujet, presque compulsivement. La perte du goût et de l'odorat ? Elle aussi, elle l'avait. Les complications liées à l'ibuprofène ? Pareil. Certaines nuits, elle devait dormir assise, pour avoir moins l'impression d'étouffer. Ça va désormais mieux, même si une double otite se rappellera à elle encore pour plusieurs semaines. Elle a perdu 30% d'audition. Elle s'excuse : "d'ailleurs, désolée si je crie". Les premiers symptômes sont apparus à la mi-mars. Peut-être l'a-t-elle chopé au travail ("je suis déléguée commerciale, je voyais beaucoup de monde, j'ai tâché de les prévenir"), à la pompe à essence, dans une magasin... "Le samedi d'avant, à l'Esplanade à Louvain-la-Neuve, tout le monde faisait du shopping et s'en foutait". Ses questions ne trouveront de toute façon jamais de réponses.Elle s'en pose toujours une : peut-elle toujours contaminer d'autres personnes ? "C'est le doute complet". Avec sa colocataire, elles ont pu vivre chacune à un étage, partageant des repas à distance. Gants et masques, même à l'intérieur. Grosse consommation de Dettol. "On se met à nettoyer les poignées et tout ce qu'on n'aurait jamais lavé avant."Quand Nathalie l'a annoncé, autour d'elle, tout le monde s'est montré bienveillant. Des clients lui ont même envoyé des mails, pour prendre de ses nouvelles. Sa famille a organisé des Facetime. Mais en vrai, plus personne n'a voulu la voir. "On a l'impression d'avoir la peste." Elle n'est presque plus sortie. L'autre jour, elle a aperçu des gens, assis sur un banc. "Qui ne respectaient rien. Ça m'a mis hors de moi".