Il y a bien la barbe. Poivre et sel, comme les cheveux. Pas noirs. Pas de lunettes non plus, et il rentrerait sans doute deux fois dans la veste foncée qu'Alexandre Benalla portait sur la place de la Contrescarpe le 1er mai à Paris, lorsqu'il jouait au CRS et brutalisait des manifestants. OK, ils sont nés dans la même ville, Evreux. Mais à quinze ans d'intervalle, tout de même. Les haineux sont-ils myopes ? Analphabètes ? Même pas, puisqu'ils écrivent. Et quelle prose ! " Je t'encule, fils de pute. Viens me voir si tu as des couilles, sac à merde. " Ainsi que du plus classique " pauvre type " ou " tu es affreux ". Quelques insultes homophobes, aussi. Puis d'admiratifs : " c'est super, d'avoir tapé des gens ", " félicitations pour vos techniques, c'est juste impressionnant " ou " Emmanuel Macron a bon goût ". Par centaines, bien que 90 % des messages soient des insultes. De la méchanceté gratuite, il ne s'explique pas les choses autrement. Car, évidemment, il n'a rien à voir avec l'ex-agent de sécurité rapproché du président français. Les lettres " oua " qui ponctuent son nom auraient dû faire taire tout amalgame. Mais Alexandre Benallaoua, apparaît en haut de liste lorsqu'on cherche son quasi homonyme sur Facebook. Lui qui est demandeur d'emploi ne supporte plus les petits rictus lorsqu'il décline son identité au guichet d'une administration. Alors, il a déposé plainte, fin juillet, devant le tribunal de grande instance de Paris. Pour injures publiques. Un délit punissable, dans l'Hexagone, d'une amende de maximum 12 000 euros, voire de 45 000 euros et d'un an de prison lorsque les injures deviennent discriminatoires.
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Il y a bien la barbe. Poivre et sel, comme les cheveux. Pas noirs. Pas de lunettes non plus, et il rentrerait sans doute deux fois dans la veste foncée qu'Alexandre Benalla portait sur la place de la Contrescarpe le 1er mai à Paris, lorsqu'il jouait au CRS et brutalisait des manifestants. OK, ils sont nés dans la même ville, Evreux. Mais à quinze ans d'intervalle, tout de même. Les haineux sont-ils myopes ? Analphabètes ? Même pas, puisqu'ils écrivent. Et quelle prose ! " Je t'encule, fils de pute. Viens me voir si tu as des couilles, sac à merde. " Ainsi que du plus classique " pauvre type " ou " tu es affreux ". Quelques insultes homophobes, aussi. Puis d'admiratifs : " c'est super, d'avoir tapé des gens ", " félicitations pour vos techniques, c'est juste impressionnant " ou " Emmanuel Macron a bon goût ". Par centaines, bien que 90 % des messages soient des insultes. De la méchanceté gratuite, il ne s'explique pas les choses autrement. Car, évidemment, il n'a rien à voir avec l'ex-agent de sécurité rapproché du président français. Les lettres " oua " qui ponctuent son nom auraient dû faire taire tout amalgame. Mais Alexandre Benallaoua, apparaît en haut de liste lorsqu'on cherche son quasi homonyme sur Facebook. Lui qui est demandeur d'emploi ne supporte plus les petits rictus lorsqu'il décline son identité au guichet d'une administration. Alors, il a déposé plainte, fin juillet, devant le tribunal de grande instance de Paris. Pour injures publiques. Un délit punissable, dans l'Hexagone, d'une amende de maximum 12 000 euros, voire de 45 000 euros et d'un an de prison lorsque les injures deviennent discriminatoires. Le Toulousain n'a pas supprimé son compte, sur le réseau social. Combien de curieux ont regardé ses selfies, son torse nu, ses tatouages, cette photo à la table d'un restaurant dont il n'imaginait peut-être pas qu'elle était en réalité visible par n'importe qui ? C'est ce que Benjamin Hermann n'a pas supporté. " Se rendre compte que des milliers de personnes sont en train de regarder votre page Facebook, c'est quand même désagréable. " Il n'avait rien publié d'aussi privé - il est journaliste Web, les règles de confidentialité, il maîtrise. Mais il n'avait pas réalisé que les photos de couvertures et de profils étaient publiques. Il s'est d'autant plus félicité de ne jamais avoir publié de portrait de son fils. Mais il y avait un cliché de son épouse et lui. Un type, quelque part en Turquie, en avait fait une capture d'écran. Puis diffusé, avec un commentaire du genre " sale tueur de flics ". Là aussi, pourtant, un " n " aurait dû repousser les semeurs d'horreurs. Pas Benjamin Herman. Benjamin Hermann. Le 29 mai dernier, le premier répandait la mort sur le boulevard d'Avroy, en Cité ardente. Alors le second était monté sur son vélo pour rejoindre une conférence de presse organisée par les autorités liégeoises à la suite de l'attentat. Son téléphone s'était mis à bourdonner. Un copain : " Benja, verrouille ton compte, change ta photo de profil, tu vas comprendre. " Pas le temps de répondre, de lire les autres messages, il va être en retard. Sur place, ses collègues le charrient. " Ah, on est content de te voir ! " Il comprend. Il ne va pas pouvoir tenir le live-tweet sur le site de L'Avenir avec son nom. Il rassure ses proches, vite, rédige un message rapide pour dire qu'il n'a rien à voir avec l'autre, continue à bosser. Le soir, il ouvre vraiment ses réseaux sociaux, constate les dizaines et dizaines de partages de son post. " Là, ça me tombe un peu dessus. Je sens que ça me dépasse. " Il y a les messages sous pseudo, du style " assassin ", " fils de pute ". Les blagues à deux balles, " et quoi, t'as fait un carton, à Liège ". Les surnoms, " le terroriste ". Et les " j'ose dire que je suis antisémite ", " de toute façon ça reste quand même ton cousin ", juste en raison de la supposée judaïcité de son prénom. Le lendemain : " Chef, désolé, je ne peux pas travailler aujourd'hui. " " Je ne savais pas comment sortir de chez moi, ce jour-là. C'était vraiment au-dessus de mes forces, même si cela n'avait évidemment rien à voir avec les souffrances des familles. " Il a très mal dormi, deux ou trois nuits. Comment travailler comme journaliste, à Liège, avec ce nom-là ? Il a couvert les funérailles de Soraya et Lucile, les deux policières assassinées. En retrait. Jamais il n'aurait osé aborder un uniforme par un " Bonjour, Benjamin Hermann, de L'Avenir ". Les blagues lourdes ressortent de temps en temps. Sur Twitter, dans un petit débat footballistique de fin de Coupe du monde, quelqu'un lui a par exemple lancé : " Tiens, tu vis toujours, toi ? Je croyais qu'on t'avait descendu. " Désagréable ironie. C'est à ce moment-là que Benjamin Hermann a décidé de consulter un avocat. Qui l'a prévenu : oui, cela s'apparente clairement à des infractions pénales. Mais obtenir réparation, non, quasi impossible. Il pense porter plainte, certainement pas pour un quelconque dédommagement, " mais pour que la personne se rende compte ". Il a répondu à deux, trois messages, au lendemain des événements. L'un lui a renvoyé " excuse-moi, je réalise que c'était con ". Il se dit que son histoire pourrait servir. A sensibiliser, à mettre en lumière les dérives du Web. Lui-même ne s'emballe plus sur les réseaux sociaux comme il pouvait parfois le faire un soir de foot. " Car je sais d'autant plus, maintenant, que quelqu'un vit ça, derrière. " Benjamin Hermann a reçu sur Twitter le soutien d'un Coulibaly. Car pour lui, comme pour beaucoup de ceux portant ce patronyme après l'attaque de l'Hyper Cacher en 2015 à Paris par Amedy Coulibaly, le quotidien était devenu " très dur ". Chaque attentat charrie son flot d'homonymes collatéraux. Mohamed Bouhlel n'avait plus osé rentrer en France, lorsqu'il avait appris que Mohamed Lahouaiej Bouhlel, Tunisien et Niçois comme lui, avait tué 86 personnes et blessé 458 autres sur la promenade des Anglais, le 14 juillet 2016. Le conducteur du camion meurtrier avait beau être mort, Mohamed Bouhlel avait été inondé de haine et son message de clarification n'avait rien apaisé. Il avait même reçu des menaces de mort. Une capture d'écran de sa photo avait circulé sur le Net, " Le visage du #monstre qui a ensanglanté Nice. Qu'il soit maudit ". Dans la presse française, à l'époque, il avait confié être sous le choc, se sentir injustement traîné dans la boue. " Etre associé à une horreur pareille est très traumatisant. " Mohamed Merah en est lui persuadé : ce n'est pas uniquement son handicap, mais aussi son homonymie avec l'auteur des attaques de Toulouse et Montauban qui l'empêche de trouver du travail. Les coups de fil " on va tous vous tuer " (adressés à sa mère et lui) ont passé, mais annoncer son nom publiquement provoque comme un malaise. " Quand je vais voter et que les gens entendent "Mohamed Merah a voté", tout le monde se retourne ", racontait-il à Libération. Lorsqu'il avait envoyé un mail pour une location de vacances en Espagne, le propriétaire n'avait jamais répondu, malgré ses relances. " (Il) a fait l'amalgame, c'est sûr. Mais j'arrive à comprendre, si mes enfants avaient un animateur qui s'appelait Marc Dutroux, je tiquerais également. " Eux aussi ont dû morfler. Même si les réseaux sociaux n'existaient pas encore. La réputée pâtisserie Nihoul, à Bruxelles, avait fait faillite fin des années 1990. En partie à cause d'un journaliste néerlandophone qui avait erronément affirmé sur antenne que Michel Nihoul était un membre de la famille. Ensuite, le démenti n'avait servi à rien. Commerce déserté, commandes annulées, camionnette vandalisée, gâteaux jetés à la figure des propriétaires en plein magasin. Edouard Nihoul, l'un des héritiers de l'entreprise familiale, était aussi conseiller communal à Bruxelles. On lui avait alors demandé de ne plus se rendre à l'hôtel de ville... Par crainte du scandale. Ses frères et sa soeur exploitent aujourd'hui un service traiteur. Toujours sous leur nom. Ils n'avaient rien fait de mal. Hors de question de le masquer. Combien finissent par vouloir se délester d'un patronyme devenu trop pesant ? Les statistiques du SPF Justice n'entrent pas dans les détails des raisons d'un changement de nom. Heureusement, il existe des homonymies heureuses ou, à tout le moins, neutres. Un Marc Coucke francophone, des Marie Gillain, un Jean-Philippe Smet, des David Goffin, des Charles Michel... Il serait même possible de reconstituer une équipe de " faux " Diables Rouges sans rien modifier sur leurs maillots. Stéphane Moreau n'a, lui non plus, jamais reçu d'insultes. Juste des appels sur son gsm de deux journalistes qui, en pleine affaire Publifin, voulaient prendre rendez-vous pour qu'il s'explique sur l'affaire. Ses copains ont fait quelques blagues, c'est tout. Mais Stéphane Moreau, comptable dans le Brabant wallon, fait lui aussi un peu de politique et se présentera chez DéFI pour les élections communales d'octobre prochain. Lors de la présentation de la liste, le député bruxellois et tête de liste Serge de Patoul a bien précisé : " A ne pas confondre avec l'autre ". Stéphane Moreau est en train de préparer une carte postale à distribuer, durant la campagne, et ne sait pas s'il doit miser sur l'homonymie ou non. Toute publicité n'est-elle pas bonne à prendre ? En même temps, il craint que des électeurs fassent réellement l'amalgame, en consultant le bulletin de vote, et ne lui accordent pas leur voix à cause de ça. Reste qu'il a déjà joué sur son nom, au moment de baptister sa fiduciaire. " Moreau Fisc ".