On sait que l'être humain est capable de s'adapter à des situations inattendues et pénibles - ici le confinement -, qu'il peut s'accoutumer à des situations exceptionnelles, y compris lorsqu'elles lui semblent, au départ, intolérables. Mais s'habituer, "faire avec", donc accepter, n'implique pas de renoncer à réfléchir, voire à critiquer, c'est-à-dire, dans ce cas, à questionner la légitimité de mesures créant une situation de fait inhabituelle, un réel état d'exception. Au premier temps du confinement, il y a une quinzaine de jours, j'ai entendu s'élever à gauche - en fait à l'"ultragauche" - des voix très critiques ; j'ai également observé, dans le chef d'individus frustrés dans leur désir de circuler librement et de jouir sans entraves, diverses façons de moquer les mesures gouvernementales, et de relativiser l'importance de la crise sanitaire. Dans les deux cas, quoique pour des raisons différentes, la légitimité du confinement aujourd'hui imposé à plus d'un tiers de la population mondiale était mise en doute.

Face à de telles attitudes, on ne peut répéter que ceci. Ce virus est un phénomène vivant, et né au lieu où se rencontrent différentes espèces de vivants. Aussi bien, il est, il sera, comme l'est tout phénomène de la vie, "expérience, improvisation, utilisation des occurrences, tentative dans tous les sens" (Canguilhem). Personne ne peut donc prédire, à cette heure, la nature de son devenir, ni celle de ses conséquences pour l'espèce humaine. Scénario catastrophe manière grippe espagnole, tempête dans un verre d'eau style épidémie saisonnière, on ne sait, et il est inutile de brandir tel expert contre tel autre pour se donner raison. Il faut accepter que la controverse scientifique ne peut être actuellement tranchée, et donc se résigner à ne pas avoir raison, à ne pas savoir, à vivre dans l'incertitude un moment à l'issue incertaine.

Une seule chose est certaine : dans divers pays, y compris dans certains secteurs privilégiés de la vieille Europe, les hôpitaux, notamment les services de soins intensifs, sont surchargés, dépassés et parent au plus pressé. Des humains meurent par milliers, secrètement (que se passe-t-il exactement dans les "institutions totales", prisons, maison de repos, asiles, etc. ?), ou visiblement, certains à même le sol, "comme des chiens", ainsi qu'on a pu le dire à propos de l'Italie, ou dans une atmosphère qui n'est pas sans rappeler la disparition de Gregor Samsa, le cloporte de La Métamorphose, finalement jeté aux ordures par sa propre famille. Une autre chose ne fait pas de doute : les catégories socialement et économiquement vulnérables sont les plus exposées : les personnes âgées, les travailleurs pauvres - qui relèvent si souvent, parce que le monde est bien fait, des "activités essentielles" auxquelles ne s'applique pas le confinement -, les sans-abri et le menu peuple des marginaux, toxicomanes, prostitué(e)s, etc., les êtres humains enfermés, je l'ai dit, ceux qui tirent leurs moyens de subsistance de trafics normalement tolérés, les réfugiés, aussi, dont Thucydide disait déjà, lors de l'épidémie de peste qui ravagea l'Athènes de Périclès, qu'ils "furent particulièrement éprouvés", etc., etc. Autant de catégories victimes d'un cercle vicieux terrifiant, et qui ne l'est pas moins en contexte "normal", où la précarité économique nourrit la fragilité physique (et psychique), et réciproquement. Cette situation, il faut l'admettre, doit aujourd'hui borner l'esprit d'insoumission et de rétivité qu'il convient, sinon, d'encourager. Il est indiscutable que les individus bénéficiant d'un cadre de vie supportable ont le devoir moral de tout mettre en oeuvre afin de ne pas encombrer les hôpitaux - donc de respecter scrupuleusement les mesures de confinement -, s'ils ne souhaitent pas que le tri des populations hospitalisées s'effectue au détriment des plus vulnérables, ce qui ne manquera pas d'arriver. Car tout le monde sait désormais que, pour une formation sociale dont la reproduction dépend structurellement de la création et de la gestion intéressée de l'inégalité, il est "naturel" de subordonner en dernière instance l'intérêt vital des certaines populations à de sordides considérations économiques.

On sera donc d'ores et déjà attentif à la dimension politiquement inquiétante du présent état d'exception et de certaines mesures qui, si elles ont l'intérêt de démontrer, par l'absurde, qu'un Etat-Providence aurait été mieux à même de faire face à pareille crise que l'Etat néolibéral, dessinent aussi en creux, malheureusement, la figure moins sympathique de l'Etat capitaliste de demain et du style de vie qui lui convient. Cette figure et ce style sont connus, mais on peut craindre qu'elles trouvent bientôt à se déployer plus largement. Je pense, en vrac : au repli sur la sphère privée, intime, familiale, au détriment de l'espace public et politique (on est semble-t-il si bien "chez soi") ; à l'aseptisation des rapports sociaux, sur fond de peur fantasmatique de l'autre, de l'étranger, et de valorisation narcissique de son "capital santé" ; à la création de dispositifs de contrôle et de surveillance des populations plus précis et insidieux, et à l'encouragement de la délation ; au chantage à la responsabilité individuelle et, dans la foulée, à la discrimination symbolique des classes populaires, notamment d'origine immigrée (ces irresponsables dont on ignore pourquoi ils s'entêtent à se retrouver dehors...) ; à la virtualisation et à l'individualisation, donc à la dépolitisation, des rapports de travail (on pouvait lire dans la presse cette semaine qu'au point de vue du "télétravail", "on ne reviendrait pas en arrière") ; à la mise à mort des humanités classiques et critiques par la généralisation de l'enseignement à distance, de l'e-learning (au mépris des inégalités matérielles et symboliques d'accès à ces outils) ; à la recrudescence de l'irrationalisme (théories du complot, racisme, scientisme, fake news, sectes et religions) ; au triomphe, enfin, de l'industrie culturelle numérique, l'ultime liant social, qui renforcera l'ensemble des phénomènes évoqués, tout en s'en nourrissant.

Concluons : s'il devait bientôt apparaitre que notre système de soins de santé est effectivement capable d'absorber le choc sans sacrifier ni les classes populaires, ni les marginaux, ni les personnes âgées, et si, dans le même temps, les mesures de confinement devaient persister voire se renforcer, ce sera le moment, alors, de s'inquiéter, d'en appeler à la désobéissance civile, voire - conformément à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1793 - à la révolte, à l'insurrection. D'ici là, résignation et attente, mais critiques : essais, pour ceux qui en ont le temps et le loisir, de faire circuler, malgré tout, quelques idées, bribes de récits, ébauches d'analyses[1].

Th. Bolmain

Liège (forcément), fin mars 2020.

[1]On lira en priorité les analyses du philosophe et anthropologue F. Keck, notamment ici https://www.philomag.com/lactu/temoignages/frederic-keck-nous-navons-pas-limaginaire-pour-comprendre-ce-qui-nous-arrive-42834 et là https://lundi.am/Des-chauve-souris-et-des-hommes-politiques-epidemiques-et-coronavirus. On trouvera ici http://www.thomasproject.net/2020/03/14/coronavirus-map/ une remarquable revue de presse internationale, dont on extraira deux brèves analyses de style marxiste, l'une du philosophe Alain Badiou https://qg.media/2020/03/26/sur-la-situation-epidemique-par-alain-badiou, l'autre du géographe David Harvey http://davidharvey.org/2020/03/anti-capitalist-politics-in-the-time-of-covid-19/. Plus près de nous, voir cette réflexion de libraires bruxellois https://www.librairie-par-chemins.be/wp-content/uploads/2020/03/Confinement-morbide-Epid%C3%A9miologie-Populaire.pdf et la contribution du philosophe Edouard Delruelle https://plus.lesoir.be/290099/article/2020-03-26/face-au-coronavirus-le-retour-de-letat-social.

On sait que l'être humain est capable de s'adapter à des situations inattendues et pénibles - ici le confinement -, qu'il peut s'accoutumer à des situations exceptionnelles, y compris lorsqu'elles lui semblent, au départ, intolérables. Mais s'habituer, "faire avec", donc accepter, n'implique pas de renoncer à réfléchir, voire à critiquer, c'est-à-dire, dans ce cas, à questionner la légitimité de mesures créant une situation de fait inhabituelle, un réel état d'exception. Au premier temps du confinement, il y a une quinzaine de jours, j'ai entendu s'élever à gauche - en fait à l'"ultragauche" - des voix très critiques ; j'ai également observé, dans le chef d'individus frustrés dans leur désir de circuler librement et de jouir sans entraves, diverses façons de moquer les mesures gouvernementales, et de relativiser l'importance de la crise sanitaire. Dans les deux cas, quoique pour des raisons différentes, la légitimité du confinement aujourd'hui imposé à plus d'un tiers de la population mondiale était mise en doute.Face à de telles attitudes, on ne peut répéter que ceci. Ce virus est un phénomène vivant, et né au lieu où se rencontrent différentes espèces de vivants. Aussi bien, il est, il sera, comme l'est tout phénomène de la vie, "expérience, improvisation, utilisation des occurrences, tentative dans tous les sens" (Canguilhem). Personne ne peut donc prédire, à cette heure, la nature de son devenir, ni celle de ses conséquences pour l'espèce humaine. Scénario catastrophe manière grippe espagnole, tempête dans un verre d'eau style épidémie saisonnière, on ne sait, et il est inutile de brandir tel expert contre tel autre pour se donner raison. Il faut accepter que la controverse scientifique ne peut être actuellement tranchée, et donc se résigner à ne pas avoir raison, à ne pas savoir, à vivre dans l'incertitude un moment à l'issue incertaine. Une seule chose est certaine : dans divers pays, y compris dans certains secteurs privilégiés de la vieille Europe, les hôpitaux, notamment les services de soins intensifs, sont surchargés, dépassés et parent au plus pressé. Des humains meurent par milliers, secrètement (que se passe-t-il exactement dans les "institutions totales", prisons, maison de repos, asiles, etc. ?), ou visiblement, certains à même le sol, "comme des chiens", ainsi qu'on a pu le dire à propos de l'Italie, ou dans une atmosphère qui n'est pas sans rappeler la disparition de Gregor Samsa, le cloporte de La Métamorphose, finalement jeté aux ordures par sa propre famille. Une autre chose ne fait pas de doute : les catégories socialement et économiquement vulnérables sont les plus exposées : les personnes âgées, les travailleurs pauvres - qui relèvent si souvent, parce que le monde est bien fait, des "activités essentielles" auxquelles ne s'applique pas le confinement -, les sans-abri et le menu peuple des marginaux, toxicomanes, prostitué(e)s, etc., les êtres humains enfermés, je l'ai dit, ceux qui tirent leurs moyens de subsistance de trafics normalement tolérés, les réfugiés, aussi, dont Thucydide disait déjà, lors de l'épidémie de peste qui ravagea l'Athènes de Périclès, qu'ils "furent particulièrement éprouvés", etc., etc. Autant de catégories victimes d'un cercle vicieux terrifiant, et qui ne l'est pas moins en contexte "normal", où la précarité économique nourrit la fragilité physique (et psychique), et réciproquement. Cette situation, il faut l'admettre, doit aujourd'hui borner l'esprit d'insoumission et de rétivité qu'il convient, sinon, d'encourager. Il est indiscutable que les individus bénéficiant d'un cadre de vie supportable ont le devoir moral de tout mettre en oeuvre afin de ne pas encombrer les hôpitaux - donc de respecter scrupuleusement les mesures de confinement -, s'ils ne souhaitent pas que le tri des populations hospitalisées s'effectue au détriment des plus vulnérables, ce qui ne manquera pas d'arriver. Car tout le monde sait désormais que, pour une formation sociale dont la reproduction dépend structurellement de la création et de la gestion intéressée de l'inégalité, il est "naturel" de subordonner en dernière instance l'intérêt vital des certaines populations à de sordides considérations économiques.On sera donc d'ores et déjà attentif à la dimension politiquement inquiétante du présent état d'exception et de certaines mesures qui, si elles ont l'intérêt de démontrer, par l'absurde, qu'un Etat-Providence aurait été mieux à même de faire face à pareille crise que l'Etat néolibéral, dessinent aussi en creux, malheureusement, la figure moins sympathique de l'Etat capitaliste de demain et du style de vie qui lui convient. Cette figure et ce style sont connus, mais on peut craindre qu'elles trouvent bientôt à se déployer plus largement. Je pense, en vrac : au repli sur la sphère privée, intime, familiale, au détriment de l'espace public et politique (on est semble-t-il si bien "chez soi") ; à l'aseptisation des rapports sociaux, sur fond de peur fantasmatique de l'autre, de l'étranger, et de valorisation narcissique de son "capital santé" ; à la création de dispositifs de contrôle et de surveillance des populations plus précis et insidieux, et à l'encouragement de la délation ; au chantage à la responsabilité individuelle et, dans la foulée, à la discrimination symbolique des classes populaires, notamment d'origine immigrée (ces irresponsables dont on ignore pourquoi ils s'entêtent à se retrouver dehors...) ; à la virtualisation et à l'individualisation, donc à la dépolitisation, des rapports de travail (on pouvait lire dans la presse cette semaine qu'au point de vue du "télétravail", "on ne reviendrait pas en arrière") ; à la mise à mort des humanités classiques et critiques par la généralisation de l'enseignement à distance, de l'e-learning (au mépris des inégalités matérielles et symboliques d'accès à ces outils) ; à la recrudescence de l'irrationalisme (théories du complot, racisme, scientisme, fake news, sectes et religions) ; au triomphe, enfin, de l'industrie culturelle numérique, l'ultime liant social, qui renforcera l'ensemble des phénomènes évoqués, tout en s'en nourrissant. Concluons : s'il devait bientôt apparaitre que notre système de soins de santé est effectivement capable d'absorber le choc sans sacrifier ni les classes populaires, ni les marginaux, ni les personnes âgées, et si, dans le même temps, les mesures de confinement devaient persister voire se renforcer, ce sera le moment, alors, de s'inquiéter, d'en appeler à la désobéissance civile, voire - conformément à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1793 - à la révolte, à l'insurrection. D'ici là, résignation et attente, mais critiques : essais, pour ceux qui en ont le temps et le loisir, de faire circuler, malgré tout, quelques idées, bribes de récits, ébauches d'analyses[1].Th. BolmainLiège (forcément), fin mars 2020.[1]On lira en priorité les analyses du philosophe et anthropologue F. Keck, notamment ici https://www.philomag.com/lactu/temoignages/frederic-keck-nous-navons-pas-limaginaire-pour-comprendre-ce-qui-nous-arrive-42834 et là https://lundi.am/Des-chauve-souris-et-des-hommes-politiques-epidemiques-et-coronavirus. On trouvera ici http://www.thomasproject.net/2020/03/14/coronavirus-map/ une remarquable revue de presse internationale, dont on extraira deux brèves analyses de style marxiste, l'une du philosophe Alain Badiou https://qg.media/2020/03/26/sur-la-situation-epidemique-par-alain-badiou, l'autre du géographe David Harvey http://davidharvey.org/2020/03/anti-capitalist-politics-in-the-time-of-covid-19/. Plus près de nous, voir cette réflexion de libraires bruxellois https://www.librairie-par-chemins.be/wp-content/uploads/2020/03/Confinement-morbide-Epid%C3%A9miologie-Populaire.pdf et la contribution du philosophe Edouard Delruelle https://plus.lesoir.be/290099/article/2020-03-26/face-au-coronavirus-le-retour-de-letat-social.