Ils étaient tous là. Jean-Claude Marcourt, Willy Demeyer, André Gilles, le recteur de l'ULiège, l'administratrice générale du Forem, des syndicalistes, des entrepreneurs... La salle n'aurait pas été plus comble si Arcelor était venu annoncer la réouverture des hauts-fourneaux. Pas de Lakshmi Mittal, ce 26 février 2014, mais malgré tout de la sidérurgie dans l'air. Un an plus tôt, l'usine métallurgique encaissait l'annonce de la suppression de 1 300 emplois. Depuis, le bassin liégeois traînait une gueule de bois qui n'avait cette fois rien à voir avec le peket. Alors, pour présenter la Cité des métiers de Liège, le ministre wallon de l'Economie d'alors, Jean-Claude Marcourt (PS), donna du " futur sur lequel il faut investir ", loua les " secteurs économiques porteurs ", paraphrasa un poète (" Vous connaissez votre passé... Et votre avenir, vous devez le fabriquer "), histoire de montrer qu'il ne restait pas les bras ballants.
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Ils étaient tous là. Jean-Claude Marcourt, Willy Demeyer, André Gilles, le recteur de l'ULiège, l'administratrice générale du Forem, des syndicalistes, des entrepreneurs... La salle n'aurait pas été plus comble si Arcelor était venu annoncer la réouverture des hauts-fourneaux. Pas de Lakshmi Mittal, ce 26 février 2014, mais malgré tout de la sidérurgie dans l'air. Un an plus tôt, l'usine métallurgique encaissait l'annonce de la suppression de 1 300 emplois. Depuis, le bassin liégeois traînait une gueule de bois qui n'avait cette fois rien à voir avec le peket. Alors, pour présenter la Cité des métiers de Liège, le ministre wallon de l'Economie d'alors, Jean-Claude Marcourt (PS), donna du " futur sur lequel il faut investir ", loua les " secteurs économiques porteurs ", paraphrasa un poète (" Vous connaissez votre passé... Et votre avenir, vous devez le fabriquer "), histoire de montrer qu'il ne restait pas les bras ballants. Et puis, " 25 millions d'investissement " méritaient bien un discours ! Le projet - un centre d'orientation professionnelle tous publics - prévoyait 9 millions pour les travaux de rénovation d'un bâtiment, sur l'ancien campus universitaire désaffecté du Val Benoit. Puis 500 000 euros annuels de frais de fonctionnement octroyés par la Région, avantageusement multipliés par 32. Soit. Ouverture prévue en 2016. 2018 approche. Pas la Cité des métiers. La cohésion des débuts a vécu. Le nouveau ministre de l'Economie, le libéral Pierre-Yves Jeholet, vient de suspendre ces 500 000 euros, le temps de comprendre le divorce entre l'asbl Planète métiers, à l'origine de l'initiative, et les partenaires institutionnels qui l'avaient rejointe. La première continue de fonctionner avec les fonds qui lui restent. Les seconds (Union wallonne des entreprises liégeoises, Meusinvest, ULiège, syndicats, bourgmestres, Agence de développement économique pour la Province...) ont claqué la porte. Aucun ne se déclare surpris par ce rapport d'inspection du Service public de Wallonie, rendu au ministre Jeholet le 9 octobre dernier, et aux conclusions assassines : " relations conflictuelles ", " défaillances importantes en matière de gestion administrative ", " volume d'activité relativement modeste ", " mauvaise gestion financière ", " rémunérations élevées ", dépenses " inconsidérées " voire " somptuaires "... L'administratrice déléguée de l'asbl, Christine Cambresy, conteste point par point. Seules les " relations conflictuelles " mettent tout le monde d'accord. " Je suis parti car le climat était trop tendu ", relate Jean-Michel Javaux (Ecolo), président de Meusinvest. " L'ambiance était insupportable ", atteste Jean-Luc Pluymers, directeur général du GRE (Groupe de redéploiement économique). Surtout lorsque s'agissait de parler finances. " La comptabilité n'était pas en règle, affirme Michel Flagothier, ancien représentant de la CSC. On avait dû mandater un autre comptable pour remettre de l'ordre. " Les comptes 2015, initialement présentés en léger boni, affichaient une perte de près de 60 000 euros, devenus 191 908 euros en 2016. Des difficultés que Christine Cambresy explique par les délais de versement des subsides. " Il faut parfois deux ans avant de recevoir l'argent ! La première année, le GRE (NDLR : par qui passaient les fonds) a bloqué notre financement pendant huit mois, parce qu'il était en contentieux avec la Région. " La gestion administrative " défaillante " ? Si des documents officiels (comptes annuels, nominations/démissions...) n'ont pas été déposés dans les temps - voire jamais - ce serait parce que l'ancien président du CA, Jacques Pélerin, aurait manqué à ses obligations. Les " rémunérations élevées " ? Elles oscillent entre 2 800 et 8 000 euros brut par mois, selon la fonction. Un total, en 2016, de 611 469 euros pour 6,6 équivalents temps plein (ETP, 7 personnes). Bien au-delà des 500 000 euros de subsides, même si l'asbl a d'autres sources de revenus (européens). La moyenne par ETP reste près de deux fois plus élevée qu'à la Cité des métiers de Charleroi. " Mais notre moyenne d'âge est de 45 ans et les employés ont des profils spécifiques ", justifie Christine Cambresy. Une diminution des traitements de 10 % a récemment été décidée. Et le " volume d'activité modeste " ? L'administratrice déléguée rappelle que 2 825 personnes ont réalisé 126 visites dans 84 entreprises différentes en 2016. D'autres projets sont en cours, mais difficile de les concrétiser sans bureaux définitifs. Le noeud du problème. " Les tensions au sein du CA se manifestaient surtout à propos du déménagement au Val Benoit ", raconte Albert Crepin, administrateur démissionnaire (pour cause de départ à la retraite). Le Val Benoit, l'asbl n'en a jamais eu le choix. Exigence de Jean-Claude Marcourt, à qui la réhabilitation de ce chancre, pilotée par l'Agence de développement économique pour la Province de Liège (la Spi), tient particulièrement à coeur. Sauf que le premier bâtiment retenu, le " Génie civil ", celui pour lequel 9 millions avaient été débloqués, s'est rapidement révélé trop coûteux en frais de fonctionnement : 465 000 euros par an (chauffage, nettoyage, éclairage, etc.) pour 3 000 mètres carrés. Impayables. En novembre 2014, la Spi propose une alternative : la " Centrale thermoélectrique ", un édifice à rénover situé sur le même site, propriété de l'ULiège. Mais l'immeuble est (trop) grand. Germe alors l'idée d'y loger également le service de formation continuée de l'université, ainsi qu'un projet d'incubateur artistique, La Chaufferie-Acte 1. Quelques mois et calculs plus tard, la Spi revient avec une estimation des charges annuelles : 482 000 euros. Dans le détail, 297 000 euros pour l'asbl, qui doit aussi prendre à son compte les 185 000 euros de l'incubateur, censé devenir le sous-locataire de la Cité des métiers. Etonnamment, le contrat de bail ne mentionne aucun montant. Comment cette structure artistique, dont l'unique source de revenus est un contrat-programme de 150 000 euros par an octroyé par la ministre de la Culture à partir de 2018, pourra-t-elle assumer 185 000 euros de charges, sans parler d'un loyer ? Pour la petite histoire, l'un des trois fondateurs de l'incubateur est un ancien conseiller du cabinet de Jean-Claude Marcourt, estampillé PS, tandis que le chef de cabinet adjoint du ministre, Jean-Pierre Désiron, est impliqué dans sa concrétisation. Christine Cambresy a refusé de signer le bail. Comme le montage financier : un premier subside de 9 millions d'euros est donc versé en décembre 2014 à la Spi ; celle-ci en sollicite un deuxième, de 1,25 million, auprès du gouvernement et l'obtient en décembre 2015 ; le même mois, la Spi signe une convention en direct avec le Forem (dont le Cefo - Carrefours emploi formation orientation - a été intégré au projet) et obtient 2,75 millions, issus des réserves de trésorerie de l'organisme. Rebelote un an plus tard, cette fois pour 6 millions. Soit 19 millions en tout. Or, selon un document présenté par la Spi en mars dernier, le coût des travaux pour la Cité des métiers en tant que telle s'élève à 2 millions, l'incubateur coûte 1,2 million et les espaces communs 6,3. Avec les charges et honoraires, un total de 14,9 millions, tandis que le coût pour l'ULiège est de 4,16 millions. De l'argent octroyé pour la Cité des métiers semble donc être in fine alloué à l'université et à l'incubateur. Un PV de réunion du 12 janvier 2017 l'atteste, évoquant la répartition des 6 millions octroyés par le Forem : " 500 000 euros " pour la scénographie de l'asbl, " 2,5 millions " pour la Chaufferie-Acte 1 et " les derniers 3 millions consacrés à l'aménagement de la partie réservée à la formation continuée de l'ULiège ". Pourquoi deux structures dépendant de la Fédération Wallonie-Bruxelles sont-elles financées par de l'argent de la Région wallonne et du Forem ? Françoise Lejeune, directrice générale de la Spi, n'y voit rien d'anormal : " Les subsides ont été alloués pour le projet global, pas pour la seule asbl. " Sauf que l'asbl est la seule à pouvoir porter le nom " Cité des métiers ", label décerné par une organisation française et qui, lorsqu'il l'a été, n'incluait ni l'incubateur, ni l'université... L'ULiège, le Forem, l'Ifapme et l'Uwel sont en train de constituer une autre asbl, qui pourrait reprendre les missions de la Cité des métiers. Les statuts sont en cours de relecture entre les partenaires, confirment l'administratrice générale du Forem, Marie-Kristine Vanbockestal, et le recteur Albert Corhay. Un petit " coucou, on va bientôt exister et on récupérerait bien l'appellation " a été discrètement lancé à l'organisation française, fort mal à l'aise dans cet imbroglio. Christine Cambresy et les administrateurs " historiques " s'accrochent, eux, à leur label et espèrent que le ministre Jeholet tranchera en leur faveur. Pas sûr : il a prévu une réunion en décembre avec la Spi, le Forem et l'ULiège pour maintenir le projet mais " repartir d'une feuille blanche " avec leur nouvelle asbl. Pour l'administratrice déléguée, ses ennuis s'expliquent par son refus de cautionner ces arrangements de " franche camaraderie ". Son style franc-tireur n'a jamais plu. En 2015, par mail, elle demandait au Forem de " rester dans (son) champ de compétences " ; réponse, toujours par courriel, du cabinet Marcourt : " Christine, je t'avais clairement dit de ne pas réagir, et de laisser couler, la gouvernance venant dans un second temps [...] Honnêtement, si tu continues de cette manière, je crains que la situation prenne un tour désagréable. Je t'avais dit que si cela continuait, tu risquais une balle perdue. Maintenant, je te le dis une dernière fois, avec toute la gentillesse avec laquelle je puis m'exprimer : TU CESSES. " Renseignements pris auprès de l'expéditeur, tout ça n'aurait été qu'une manière de parler. " Quand on tire vraiment une balle, on ne l'annonce pas. " Ah !