Stéphane Moreau a un jardin secret : les parcs. Il en a créé plusieurs à Ans, dont le Parc philosophique, dans le village d'Alleur. " Plaisir ", " grâce ", " vertu ", " fertilité " : les concepts sont distribués autour de la pièce d'eau, dans les vallonnements de cet espace discipliné qui a remplacé le verger d'autrefois. Un havre de paix à quelques centaines de mètres de la E40, tenue à distance respectueuse par des panneaux antibruits. Les ancêtres maternels de l'ancien bourgmestre y ont peut-être joué. En tout cas, sept générations y ont vécu.
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Stéphane Moreau a un jardin secret : les parcs. Il en a créé plusieurs à Ans, dont le Parc philosophique, dans le village d'Alleur. " Plaisir ", " grâce ", " vertu ", " fertilité " : les concepts sont distribués autour de la pièce d'eau, dans les vallonnements de cet espace discipliné qui a remplacé le verger d'autrefois. Un havre de paix à quelques centaines de mètres de la E40, tenue à distance respectueuse par des panneaux antibruits. Les ancêtres maternels de l'ancien bourgmestre y ont peut-être joué. En tout cas, sept générations y ont vécu. Lors de l'inauguration du Parc philosophique, en 2008, ses grilles en fer forgé n'étaient pas encore dressées. Stéphane Moreau, bras droit du bourgmestre Michel Daerden et infatigable chasseur de primes européennes, voulait absolument les mêmes que celles des parcs parisiens. Son père, un Français, a travaillé à Rungis, le " ventre de Paris ". Le couple parental, très jeune, prenait le bambin pendant les vacances, le reste du temps, laissé à la garde de ses grands-parents maternels. Une enfance atypique, mais pas du Zola. Le grand-père maternel était un cheminot socialiste respecté, ami du père de feu Michel Daerden, qui croyait dur comme fer à la valeur travail. Sciences économiques, puis politiques à l'université de Liège : Stéphane Moreau a fréquenté la pépinière des apparatchiks locaux dont une nouvelle génération commence à émerger pour reprendre la direction des intercommunales, fondement du pouvoir socialiste. Cette histoire familiale a deux conséquences : Stéphane Moreau est incollable sur la politique française qu'un scandale secoue à front renversé, la gauche ici, la droite là-bas, sur la question de l'utilisation privée des fonds publics. Lui veut de l'argent d'abord pour lui. Ne pas en dépenser, c'est aussi le début de la richesse. Pour éviter qu'il ne doive indemniser de 50 000 euros un voisin touché par la chute d'un de ses arbres, la compagnie d'assurances Ethias a fait un " geste commercial " en sa faveur entaché de faux. Il est inculpé pour cela, et d'autres faits. La justice liégeoise n'a pas encore tranché. Il en ressortira peut-être blanchi. Ou pas. On peut lui faire miroiter des investissements immobiliers à Ans, à Chypre, au Congo, etc., tout l'intéresse. " Pourquoi nous, les enfants d'ouvriers, n'aurions-nous pas le droit de nous enrichir ? ", disait-il lors d'une rencontre informelle où, questionné sur son salaire, il se retranchait derrière un benchmarking international (comparaison entre fonctions du même niveau) le situant dans la moyenne de ses homologues. Dans les 500 000 euros par an ou le chiffre fou de 960 000 euros, pas démenti à ce jour ? Lui se gaussait du socialiste liégeois, Jean-Pascal Labille, qui aspirait alors au rôle de redresseur de la fédération liégeoise du PS tout en collectionnant les rémunérations juteuses. Un chat est un chat. Moreau ne s'est jamais positionné sur le terrain de la morale. Ni du contraire, d'ailleurs. Pour preuve, son jardin secret, son Parc philosophique. L'argent n'est pas tabou au PS liégeois, encore moins pour " Steph ". Son système est bâti sur ce carburant/lubrifiant qui profite aux plus forts, les alliés, ou aux subordonnés dont on s'assure la docilité. Le magazine M... Belgique sort des dossiers touchant Liège ? On rachète. La Libre a bien failli glisser dans son escarcelle. L'Avenir y est passé, tout comme Moustique. Twizz Radio (0,5 % de part d'audience, devenu DH Radio) était destiné à contenter Michèle Lempereur, compagne du bourgmestre Willy Demeyer. Moreau n'était pas avare avec l'argent de sa société, une société publique. Seule une partie des investissements médiatiques et culturels de Nethys sont visibles : outre les entreprises précitées, VOO, les Magritte du cinéma, sont un gouffre sans fond, mais une carte de visite, du soft power à l'état pur, une douce corruption. Les maîtres provinciaux de Liège ont toujours rêvé de contrôler le quatrième pouvoir, de mettre du " contenu dans les tuyaux ", comme ils disaient négligemment. Une grande ambition, dans un sens, menaçante. L'air que l'on respire dans une grande ville comme Liège ne rend pas toujours libre. Durant les grandes manoeuvres de la construction de Nethys, le petit personnel était sous-payé au prétexte qu'il avait quasiment l'emploi à vie. Il faut lui rendre ça : Moreau virait peu. Il engageait dans sa commune, qui votait pour lui ou le PS en échange. Pas pour des emplois les plus qualifiés ni dans une vision émancipatrice. La base du clientélisme. A l'époque de la création d'Ogeo Fund, à la base, le fonds de pension de l'Association liégeoise d'électricité (ALE) devenue Tecteo, puis Nethys, le syndicat socialiste a renoncé à être associé paritairement à sa gestion. Une capitulation en rase campagne. Ogeo est devenu une réserve de liquidités au service de multiples ambitions, dont la prise de contrôle de l'aéroport de Liège. Les relations sociales au sein de l'ALE n'ont pas toujours été simples. André Cools lui-même avait tenté de casser les reins au personnel lors d'une grève qui l'avait opposé à la FGTB de Jacques Yerna, en 1977. Moreau était réticent, paraît-il, à l'idée d'octroyer une prime de 35 euros à ses travailleurs " pour garnir la hotte du Père Noël ", comme précisé dans la lettre d'accompagnement, fin décembre 2016. Un accès de décence ? Ou un mauvais feeling ? Le scandale Publifin allait bientôt éclater : une cohorte de mandataires locaux payés à presque rien faire. En revanche, pour les cadres débauchés à l'extérieur (Pol Heyse, Frédéric Vandeschoor) ou le coûteux conseiller stratégique à 600 000 euros (Daniel Weekers), c'était no limit. Ces derniers étant " en société " afin de payer moins d'impôts. Pas du meilleur effet dans une entreprise socialiste à capitaux publics. Stéphane Moreau et André Gilles avaient déjà tâté du procédé, il y a quelques années, mais ils avaient été forcés de rentrer dans le rang. Autre pote de la galaxie liégeoise, Alain Mathot n'avait pas renoncé à ce subterfuge fiscal quand a éclaté le scandale Publifin sur le site du Vif/L'Express, le 20 décembre dernier. Carburant universel, l'argent est ce qui sert le mieux l'action de Stéphane Moreau, bien plus que l'idéologie ou le suffrage universel. Il n'a jamais été tenté par une carrière politique, excepté son mandat de bourgmestre. Il n'a jamais égalé le score, même au niveau local, de " Papa " Daerden, délogé par ses soins du mayorat d'Ans. Rouge, cependant, il l'est. Il a pris sa carte du PS le jour de ses 16 ans, comme il le proclame sur son site. Ensuite, il a forcé la porte de la fédération liégeoise du PS en se présentant sur le quota " jeunes " contre la volonté de son parrain en politique, Michel Daerden. Il avait déjà une volonté farouche de prendre sa place alternant, avec une souplesse de contorsionniste et un sourire de communiant, phases de séduction et brutalité. Dans la salle de réunion vieillotte de l'ALE/Tecteo/Nethys de la rue Louvrex veille une galerie d'ancêtres en noir et blanc, libéraux ou socialistes, qui ont fait croître l'ALE (1923). Stéphane Moreau n'a pas l'impression de leur être infidèle ni de piller le bien des communes associées et de la Province puisqu'il estime que c'est lui qui a donné de la valeur au conglomérat qu'il bâtit depuis 2005, à la demande d'André Gilles. Ce dernier avait déjà lancé le processus de rachat des intercommunales wallonnes de câblodistribution (VOO) avec l'aide du producteur de cinéma et investisseur immobilier, Dominique Janne. Le projet était soutenu aveuglément par le ministre wallon de l'Economie, le Liégeois Jean-Claude Marcourt (PS), tandis qu'Elio Di Rupo s'attachait, lui, à défendre son cher Proximus/Belgacom, qui ne tarderait pas à tailler des croupières à VOO. Un bon calcul ? " Si le câblo-opérateur Telenet rachète VOO au prix qu'il a mis sur la table pour s'emparer de SFR Belux (ex-Numericable) dans quelques communes de Bruxelles, de Wallonie et du grand-duché de Luxembourg, Nethys empoche trois milliards d'euros ", estime un spécialiste du secteur. Les communes qui ont vendu leur réseau de télédistribution à l'ALE/Tecteo en 2007 ne pourraient rien espérer de tel, même si l'argent retiré de la vente de leur réseau a été bien investi. Ce qui n'est pas le cas dans le Hainaut, par exemple. Si ce scénario se réalisait, qui pourrait reprocher à Stéphane Moreau d'avoir laissé filer plus de la moitié des abonnés de VOO en n'investissant pas dans la modernisation de son réseau ? Les voies de la spéculation sont parfois troublantes. Mais c'est vivre dangereusement. Depuis quelques années, les Liégeois avertis flippent. Que se passera-t-il le jour où Stéphane Moreau cessera de faire voler les boules en l'air ? L'heure de vérité approche. Le jongleur inspiré sera le plus marri si d'aventure l'empire Nethys implose ou doit se vendre par appartements sous la pression des événements mais pas sans l'accord de ses " copropriétaires ", les fédérations liégeoises du PS, du MR et, dans une moindre mesure, du CDH, incontournable dans la philosophie liégeoise de l'union sacrée. Moreau, bien qu'à demi-Français, est un pur produit de cette idéologie républicaine au bon sens du terme, un patriotisme de rechange que les Liégeois revendiquent. Il est viscéralement attaché à la région liégeoise. Il respire mal à Bruxelles. Il paie pour être reçu aux Magritte, à la banque Degroof, mais c'est pour affaires, sans jamais fendre l'armure. Il débarque de sa limousine pour revenir aussi vite sur ses terres. Stéphane Moreau est lucide sur les chances de redressement de la métropole liégeoise. Tout jeune cabinettard, il a travaillé pour le bourgmestre de Liège Henri Schlitz, le successeur du flamboyant Edouard Close, tombé en 1990 sur une affaire de passation frauduleuse de marché public concernant les horodateurs municipaux. Il a fait, pendant des années, le go between entre Liège et Namur, pour atténuer la charge de la dette pesant sur la Cité ardente. Tout jeune encore, il a écumé les cabinets ministériels, ceux d'Alain Van der Biest et de Guy Mathot, pas les plus mal placés pour observer les arrière-cuisines pas toujours reluisantes de la nomenklatura rouge, quand la guerre grondait dans ses rangs et s'acheva sur un assassinat. Il a aussi été le bras droit de Michel Daerden du temps de sa toute-puissance, puis lui a donné le coup de grâce, avant de se rapprocher de Willy Demeyer et de ce qui allait devenir le " Club des 5 ". Le 6 février, le PS l'a suspendu de ses mandats internes, ainsi qu'André Gilles, jusqu'à ce que le conseil de déontologie et la commission de vigilance nationale du parti se prononcent sur leur cas, emblématique des dérives liégeoises. L'ancien bourgmestre d'Ans, déjà démissionnaire, sera alors fixé sur son sort. Que restera-t-il de son pouvoir, lui qui, après les élections communales, procédait avec Willy Demeyer à la redistribution souveraine des prébendes et sinécures en fonction des allégeances ? Herstal, par exemple, n'avait rien, car Frédéric Daerden, son bourgmestre, ne jouait pas le jeu des Cinq. Qui reprendra le flambeau de la supracommunalité, ce grand projet auquel Le Vif/L'Express avait consacré une couverture et un débat en octobre 2016 ? Le bourgmestre d'Ans était la tête chercheuse de cette ambition, voyageant pour s'inspirer des exemples français d'aménagement du territoire, sa référence, tout comme il lui arrivait de lorgner, dans le domaine de l'énergie, le modèle allemand d'économie mixte. Ce personnage complexe n'a pas livré tous ses secrets. Même aux yeux de ses proches collaborateurs, il reste une énigme. La séquence judiciaire et politique qui s'annonce permettra d'en apprendre davantage sur le personnage mais pas autant que le Parc philosophique d'Alleur.