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Jusqu'à preuve du contraire, elle assure et assume. Sophie Wilmès (MR), 45 ans, première cheffe de gouvernement belge depuis 1831, " fait le job " sans faire honte à la fonction exercée dans des conditions horriblement ingrates. Les 51 mâles qui l'ont précédée au poste de chef de cabinet, de Premier ministre à partir de 1918, n'ont pas tous pu en dire autant. Une guerre, un avis de tempête révolutionnaire, un chaos financier, une explosion sociale, une épidémie d'enfer. A l'heure où le pays prend des coups, il y a ceux qui, à la barre, ont su se montrer à la hauteur, faire mieux que subir les événements et sont sortis grandis d'une tourmente. Sans y ajouter nécessairement le panache mais en déployant ce qui fait la patte des grands : habileté, pragmatisme, ruse, fermeté sans faille, zeste d'audace, ténacité, on en passe et des meilleurs. Et puis, il y a ceux qui n'ont pu sortir du lot. Parce qu'ils sont passés à côté de leur sujet, parce qu'ils n'ont pu saisir leur chance ou, manque de pot, parce qu'ils n'ont pas eu le temps de faire leurs preuves dans l'épreuve. Joseph Lebeau. 1831, jaillie d'une révolution, la fragile Belgique a besoin d'un roi comme de pain. A la tête du premier gouvernement " régulier " du pays, Joseph Lebeau, avocat de tendance libérale originaire de Huy, se mue en chasseur de tête couronnée. Il ferraille quatre mois durant, d'abord pour convaincre, à Londres, un prince nommé Léopold de Saxe-Cobourg et Gotha de devenir le premier roi des Belges, ensuite pour vaincre les réticences du Congrès national. Habileté, souplesse, éloquence, Lebeau emporte la partie et elle est décisive : le Royaume de Belgique y gagne sa reconnaissance dans le concert des nations européennes. Charles Rogier. Grosse tempête révolutionnaire sur l'Europe, secouée par " un printemps des peuples " en 1848. Charles Rogier, d'origine hennuyère, à la tête d'un cabinet libéral, décrète : " Un gouvernement, s'il n'est pas établi pour tout faire, n'existe pas non plus pour ne rien faire. " Il pousse son gouvernement à joindre les actes à la parole. Engage la lutte contre la misère qui frappe les Flandres, esquisse un début de justice fiscale, pose les premiers jalons d'une démocratisation. Hyperactivité, pragmatisme, Rogier et son équipe accomplissent le miracle : la Belgique échappe à la contagion révolutionnaire. Et gagne en consolidation. Auguste Beernaert. La Belgique du xixe siècle est un paradis économique fondé sur un enfer social. Auguste Beernaert, Ostendais, catholique " éclairé ", sent que la rue s'agite et que le pouvoir établi ne peut rester sourd à ce grondement. Il consacre les neuf ans et cinq mois qu'il passe sans discontinuer à la tête d'un cabinet, de 1884 à 1894, à guider la longue marche du peuple sur la voie du progrès social et de la démocratie de masse en s'employant à éloigner le prolétariat des tentations insurrectionnelles. Beernaert y déploie un art consommé de la dramatisation à outrance, jusqu'à poser neuf fois la question de confiance au Parlement. Le pays s'en trouve relativement apaisé. Hubert Pierlot. La poisse, jusqu'au bout. Il est chef du gouvernement lorsqu'il encaisse en première ligne le rush allemand de mai 1940. Il choisit de poursuivre la lutte, quitte, lui le monarchiste catholique, à se fâcher irrémédiablement avec Léopold III. Quatre ans aux manettes d'un gouvernement en exil à Londres, à oeuvrer à faire exister la Belgique aux côtés des Alliés. " Sérieux jusqu'à la sévérité, honnête jusqu'au scrupule ", a dit de lui le socialiste Paul-Henri Spaak, à ses côtés en Angleterre. " Un homme de bien " mais bien mal récompensé pour son action courageuse quand survient la Libération en 1944 : c'est la vindicte populaire qui l'attend et la hargne de Léopold III qui le poursuit. Il s'efface et part souffrir, le plus souvent en silence, dans son Luxembourg. Achille Van Acker. Il prend ses quartiers au 16, rue de la Loi en février 1945, dans une Belgique au bord du chaos social et politique. Brugeois, socialiste, autodidacte et fier de l'être, il n'a qu'une parole : " J'agis puis je réfléchis. " Son sens de l'urgence et son goût de l'action ne l'incitent pas à faire dans la dentelle mais la manière forte sait faire ses preuves. " Achille Charbon " relance les mines et une économie au tapis, rétablit l'autorité de l'Etat et réamorce la démocratie parlementaire, tout en gardant la Question royale plus ou moins sous contrôle. Le " brol " est sauvé, merci Achille. Gaston Eyskens. Question royale en 1949, indépendance du Congo en 1960, grande grève contre la " Loi unique " en 1961. Le CVP Gaston Eyskens a pris bien des coups au cours de ses cinq vies de Premier ministre. Cerise sur le gâteau, c'est à lui que revient la pénible tâche de mener la Belgique de papa au cimetière, en 1970. Il met toute son obstination, sa clairvoyance tactique et une habileté exceptionnelle à orchestrer les funérailles en douceur. Et à faire advenir vaille que vaille un Etat de Régions et de Communautés. Wilfried Martens. Tensions communautaires, instabilité gouvernementale chronique, débâcle budgétaire : rien ne va plus en Belgique en décembre 1981 (lire aussi Les coulisses de l'histoire, page 43). Le CVP Wilfried Martens rempile à la tête d'un gouvernement, son cinquième, mais celui-là est à poigne. Il administre un remède de cheval à " l'homme malade de l'Europe ", à coup de pouvoirs spéciaux. Cure d'austérité sans précédent, contestation sociale sans égale. A la barre, Martens ne dévie pas du cap tracé. Tout chez lui respire l'art de temporiser, de donner l'impulsion, de louvoyer, de s'adapter. Un profil de notaire, appliqué à défaut d'être flamboyant. La ténacité commence par payer, le pays reprend doucement ses esprits. Jean-Luc Dehaene. Ceinture, encore et toujours. Un CVP chasse l'autre, exit Martens, bonjour Dehaene. Tout autre style. Aux abris, le " bulldozer " de Vilvorde fait le ménage. Démine, taille, bâtit, rénove, bricole. Soumise à huit ans de potion à la Dehaene, mélange hors du commun de pragmatisme et de fermeté, la Belgique souffre. Mais retrouve de la compétitivité, entame son désendettement public, poursuit sa mue institutionnelle et, last but not least, décroche son ticket pour la zone euro. Une grosse tache sur le CV : le plombier hors pair, trop plongé dans sa boîte à outils, n'a pu saisir correctement la commotion provoquée par l'affaire Dutroux. Paul Vanden Boeynants. Le communautaire ? Surfait, artificiel, tout juste bon à enfermer au frigo, affirme ce Bruxellois, PSC nettement de droite, unitariste convaincu et bien décidé à snober les bisbrouilles entre Flamands et francophones à la tête d' un gouvernement social-chrétien - libéral en 1966. Grossière erreur d'appréciation : deux ans plus tard, c'est l'embardée, VDB et son équipe se crashent sur le " Walen buiten " scandé dans les rues de Leuven. L'autoproclamé sauveur de la Belgique et de son parti ne sauve rien du tout : ni le pays qui se déchire un peu plus, ni le ménage PSC-CVP qui ne résiste pas à la scission de l'université de Louvain. Edmond Leburton. Le socialiste wallon est servi, en janvier 1973 : en guise de dream team à diriger, il hérite d'une usine à gaz. 22 ministres et 14 secrétaires d'Etat, ce gouvernement dit " des 36 chandelles " et son " grand chef blanc " en jettent. Des penchants unitaristes contraires à la marche vers le fédéralisme, une réputation peu flatteuse de clientélisme, un néerlandais exécrable : le Premier ministre cumule les motifs de ne pas faire de vieux os. L'affaire Ibramco, sulfureux projet de raffinerie publique belgo-iranienne, abrège le calvaire de Leburton au bout de 358 jours de mandat. Le tout sur fond de crise pétrolière et économique non maîtrisée. Leo Tindemans. Années 1970, rien de bien neuf en Belgique, toujours en zone de turbulences économiques et linguistiques. Leo Tindemans, mâle dominant du puissant CVP, est chef de gouvernement depuis 1974 et en finir avec la mauvaise passe communautaire ne serait pas pour lui déplaire. L'affaire paraît bien engagée : le pacte d'Egmont signé en 1977 laisse entrevoir le bout du tunnel. " Tentative grandiose de construire un Etat moderne ", se félicite le Premier ministre avant d'orchestrer en personne, et à la stupeur générale, le sabordage de l'accord historique et par la même occasion de sa coalition. L'hyperpopulaire Tindemans ne se remettra jamais complètement de sa dérobade retentissante aux motifs nébuleux. Mark Eyskens. Etat au bord de la faillite, économie au tapis, la Belgique entre en état permanent de crise aiguë. 21septembre 1981, " c'est l'automne, le gouvernement est tombé ", commente son Premier ministre, philosophe. 168 jours au poste et le CVP Mark Eyskens remet déjà son tablier. Victime d'un fait sans précédent, une " grève " de ministres PS rendus de fort méchante humeur par le sort réservé à la sidérurgie wallonne en pleine débâcle. Balayé par les événements, Eyskens fils n'aura pas de seconde chance. Yves Leterme. 796 521 voix captées sur son nom, Leterme superstar. Le 16, rue de la Loi lui tend les bras, en juin 2007, le poste de Premier ministre ne peut décemment lui échapper. C'est sans compter sur le talent qu'il déploie à s'en éloigner par ses défaillances de formateur, ses bourdes répétées et ses propos maladroits qui ont le don de blesser les sensibilités francophones. Le génial père fondateur du cartel CD&V - N-VA finit par intégrer la fonction en mars 2008, par la petite porte. Bilan : deux démissions en deux ans (en décembre 2008 et en avril 2010) puis un très long bail de Premier en affaires courantes, le régime qui lui réussit finalement le mieux (540 jours en 2010-2011). A l'actif de Leterme-Lagaffe : le sauvetage en catastrophe des banques en 2008 mais le revolver collé sur la tempe par une finance aux abois qui ne lui laissait guère de choix.