Nous sommes de plus en plus confrontés au désir de mourir d'octogénaires et de nonagénaires. Ils ne veulent pas continuer parce qu'ils sont esseulés, qu'ils se sentent inutiles ou qu'ils en ont tout simplement assez. Et la situation ne risque pas de s'améliorer quand la génération de baby-boomers émancipés et exigeants atteindra cet âge.
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Nous sommes de plus en plus confrontés au désir de mourir d'octogénaires et de nonagénaires. Ils ne veulent pas continuer parce qu'ils sont esseulés, qu'ils se sentent inutiles ou qu'ils en ont tout simplement assez. Et la situation ne risque pas de s'améliorer quand la génération de baby-boomers émancipés et exigeants atteindra cet âge. Dans certains cas, les Belges plus âgés peuvent bénéficier d'aide pour mourir. D'après la loi, le médecin a le droit d'accéder à la demande d'euthanasie d'un patient atteint d'un mal incurable et de souffrances insoutenables. Cela s'applique donc également aux octo- et nonagénaires. "La différence, c'est que beaucoup de personnes âgées souffrent de plusieurs maux. Dans le jargon, on appelle cela polypathologie. S'ils ont également une maladie terminale, ils entrent de toute façon en ligne de compte pour l'euthanasie", explique Wim Distelmans, chef de service aux Soins de soutien et soins palliatifs à l'UZ Brussel et président de la Commission fédérale Euthanasie. "Mais même quand il n'est pas question d'affection mortelle, la combinaison de maux de vieillesse peut servir de motif d'euthanasie. Imaginez une personne capable de marcher uniquement avec un déambulateur, incontinente, malentendante et malvoyante. Séparément, ces maux ne sont peut-être pas si graves, mais réunis, ils peuvent bel et bien être insoutenables." L'année passée, sur les 2000 dossiers soumis à la Commission d'euthanasie 200 ont eu l'étiquette de polypathologie. Dans la moitié des cas, il n'était pas question de maladie terminale. Pas de question médicale Ce qui rend cette considération complexe, c'est qu'il est souvent tout sauf clair si quelqu'un souhaite mourir parce qu'il souffre d'une série de maux de vieillesse ou parce qu'il en a assez de vivre. "En pratique, l'euthanasie pour cause d'ennui de vivre devient une évidence", déclare l'expert en éthique Willem Lemmens (Université d'Anvers). "Certains médecins avancent des raisons médicales - probablement inconsciemment - pour accéder à une telle demande d'euthanasie. Cette tentation est réelle parmi les couples âgés qui veulent mourir ensemble."Pourtant, l'ennui de vivre ou considérer que sa vie est achevée comme le disent les Néerlandais n'est pas un motif légal pour l'euthanasie. Un médecin ne peut pas aider une personne âgée qui en a assez de la vie. "Je comprends et je respecte que quelqu'un ne veuille pas continuer", déclare Wim Distelmans. "Mais ce n'est pas une question médicale. En tant que médecin, je ne suis pas mieux équipé qu'un citoyen moyen. Et je ne sais pas non plus qui pourrait émettre un jugement fondé". La proposition de loi néerlandaise confie cette responsabilité à ce qu'on appelle un accompagnateur de fin de vie : un médecin, un psychologue ou un autre professionnel de la santé qui a bénéficié d'une formation spéciale. "Je me demande sur quels critères cette personne doit baser son jugement", déclare Distelmans. "Aujourd'hui, nous n'avons aucun point de repère et nous risquons très vite de nous enliser". Pourtant, certains sont persuadés de la nécessité d'un nouveau type de thérapeute spécialisé dans l'accueil et l'évaluation de ces désirs de mourir. "En Belgique, la vie achevée ne semble donc pas prête à devenir un critère légal pour l'euthanasie. "Cela irait tout à fait à l'encontre de l'esprit et la lettre de la loi sur l'euthanasie actuelle", déclare le professeur émérite en droit médical Herman Nys (KU Leuven). "Si l'euthanasie est également permise pour les personnes fatiguées de vivre, nous laissons tomber la valeur de base de la loi : la personne concernée doit souffrir d'un mal incurable." Promulguer une deuxième loi, comme certains veulent le faire aux Pays-Bas ? "En soi, c'est possible, mais en pratique cela minerait la loi sur l'euthanasie", explique Nys. "Étant donné qu'une vie achevée n'est pas une question médicale, ce n'est pas au médecin d'aider les gens à mourir. En d'autres termes : tout citoyen pourrait le faire. À la moindre hésitation d'un médecin de pratiquer l'euthanasie, la personne concernée pourrait donc demander à un profane de l'aider à mourir parce que sa vie est achevée. Que valent alors les exigences de diligence de la loi sur l'euthanasie ?" Vivre autrement Et quel âge doit-on avoir pour pouvoir parler d'une vie achevée? Là aussi, les opinions divergent. Le philosophe Etienne Vermeersch parle de 90 ans comme âge minimum, dans la proposition néerlandaise il est question de 75 ans et il y a aussi des personnes qui estiment qu'on ne peut pas fixer d'âge, car pourquoi la vie d'un octogénaire serait-elle achevée et non celle d'un trentenaire ? Parce que les personnes âgées sont plus aptes à estimer ce que la vie a encore à leur offrir, dit-on. Non seulement parce qu'ils ont plus d'expérience de vie, mais aussi parce que leur avenir est réduit. Il y a moins de chance que leur vie prenne un tournant fondamentalement différent. "C'est peut-être vrai, mais nous ne pouvons pas non plus accepter trop facilement que la vie d'une personne âgée soit ce qu'elle est", déclare Distelmans. "Je comprends par exemple qu'un homme de nonante ans qui habite une maison de retraite où la nourriture est épouvantable, où il n'a rien d'utile à faire et où personne ne vient lui rendre visite, demande de mourir. Mais l'euthanasie ou le suicide sont-ils vraiment la meilleure réponse ? Ne devons-nous pas d'abord essayer d'améliorer ses conditions de vie ? L'expérience nous apprend qu'alors la plupart des personnes souhaitent continuer à vivre. Ainsi, j'ai une patiente de 97 ans qui restait seule chez elle toute la journée. Elle en avait assez de vivre et m'a demandé de mourir. Jusqu'à ce qu'elle accepte de passer quelques semaines au Topaz, le centre de soutien de jour de l'UZ Brussel. Cela lui a fait tellement de bien qu'elle a renoncé à l'euthanasie. Nous devons au moins essayer de proposer ce genre d'alternatives."Cela signifie qu'il faudra investir beaucoup plus en un accueil de personnes âgées plus moderne, qui procure un maximum de vie privée et d'autonomie. "De plus en plus de personnes âgées sont diplômées de l'enseignement supérieur et individualistes", déclare Willem Lemmens. "Ils ne supportent pas la mise sous tutelle et souhaitent garder le contrôle sur leur vie. Il est primordial que nous leur donnions l'opportunité de vieillir d'une façon sensée pour eux. Il faut bien les entourer, parce que beaucoup de personnes âgées sont extrêmement seules. Si nous arrivons à changer ce contexte, il est fort possible que la plupart des demandes de mourir disparaissent d'elles-mêmes. Mais même alors, il restera certainement un groupe d'octogénaires et de nonagénaires qui ne veulent pas continuer. "Il y aura toujours des gens qui veulent mourir. Même s'ils vivent parmi leurs meilleurs amis dans une maison de retraite de luxe où l'on leur sert tous les jours un repas d'un restaurant étoilé", estime Distelmans. "Pour certains, la souffrance existentielle est tellement grande que même dans les meilleures conditions, ils ne veulent plus continuer à vivre. Mais je le répète : si ces gens sont en bonne santé, ce n'est pas à un médecin de les aider."Qui devrait s'en charger? Les enfants de cette personne ? Son infirmière à domicile ? Le voisin ? Quand ils assistent une personne âgée fatiguée de vivre, ils ne pratiquent pas l'euthanasie, mais l'aide au suicide. En théorie, c'est permis en Belgique, car jusqu'à nouvel ordre l'aide au suicide n'est pas passible d'une peine. "On ne peut effectivement pas être poursuivi, parce qu'on a aidé quelqu'un qui a choisi de mourir. Il n'est donc pas exclu qu'on puisse impunément procurer un produit mortel à sa mère ou son père", déclare Nys. "Même si alors on court le risque d'être poursuivi pour non-assistance à personne en danger qui elle est punissable. Un psychologue a ainsi été condamné parce qu'il avait donné un produit mortel à une femme à qui il avait d'abord conseillé d'arrêter son traitement psychiatrique. La situation serait beaucoup plus claire si on reprenait l'aide au suicide comme crime dans le Code pénal et si on y associait un nombre d'exceptions."