" Ici est un soldat, entièrement défiguré, dont la langue sort démesurément de sa mâchoire déchirée et brisée ; il s'agite et veut se lever, j'arrose d'eau fraîche ses lèvres desséchées et sa langue durcie [...] et je presse l'eau de cette éponge dans l'ouverture informe qui remplace sa bouche. Là est un autre malheureux dont une partie de la face a été enlevée par un coup de sabre : le nez, les lèvres, le menton ont été séparés du reste de la figure ; dans l'impossibilité de parler et à moitié aveuglé il fait des signes avec la main, et par cette pantomime navrante, accompagnée de sons gutturaux, il attire sur lui l'attention. [...] Un troisième, le crâne largement ouvert, expire en répandant ses cervelles sur les dalles de l'église ; ses compagnons d'infortune le repoussent du pied parce qu'il gêne le passage, je protège ses derniers moments et recouvre d'un mouchoir sa pauvre tête qu'il remue encore faiblement. "

Le droit international humanitaire est parfois vu comme obsolète.

Henry Dunant (1828 - 1910) devait juste rencontrer Napoléon III, pour discuter de ses déclinantes affaires coloniales en Algérie. L'empereur, pragmatique, avait donné rendez-vous à cet entrepreneur helvétique à Solférino, au nord de l'Italie, près de ce champ de bataille qui venait d'opposer les armées françaises et autrichiennes, en juin 1859. Le Suisse vit trop de cadavres. Alors il improvisa un hôpital, dans une église. Trois ans plus tard, il raconta les atrocités qui ne quittaient plus ses rétines dans Un souvenir de Solférino et imagina une instance qui secourrait tous les blessés, qu'importe leur camp, ainsi que des règles qui protégeraient les civils et limiteraient les dégâts lors des combats. Un petit livre qui fut à l'origine de la création de la Croix-Rouge et qui, plus tard, posa les bases du droit international humanitaire, formalisé dans les Conventions de Genève, signées le 12 août 1949. Il y a septante ans.

La Croix-Rouge de Belgique a profité de cet anniversaire pour réaliser un sondage auprès de 1 066 personnes, âgées de 18 à 70 ans, quant à leur perception du droit international humanitaire (DIH). Ouf : les Belges ne sont majoritairement pas des sadiques se fichant des principes fondamentaux régissant les conflits armés comme de leur premier moules-frites. " Les résultats sont assez positifs ", se réjouit Julie Latour, experte en DIH à la Croix-Rouge. Ainsi, 84 % des répondants pensent qu'il faut uniquement attaquer les combattants ennemis et épargner au maximum les civils. Seuls 2 % considèrent qu'il ne faut pas faire de distinction. 79 % estiment qu'il est mal de priver la population d'eau, de nourriture et de médicaments dans le but de l'affaiblir. " Sur ce point, les femmes se montrent particulièrement concernées ", observe la spécialiste.

Julie Latour, experte en DIH à la Croix-Rouge. © DR

Tu ne tortureras point

Pour près de neuf Belges sur dix, toute personne blessée ou malade a le droit d'être soignée durant un conflit armé. A peine 17 % avancent que le personnel de santé ne devrait prendre en charge que les blessés et les malades de " leur " camp. Le personnel médical est mieux loti que les travailleurs humanitaires : 88 % affirment qu'il n'est pas acceptable de s'en prendre aux médecins, infirmiers, ambulances ou hôpitaux dans le but d'affaiblir l'ennemi. Ce pourcentage " tombe " à 61 % pour les seconds.

La torture ? Pas bien, pour 74 % des personnes questionnées. Par contre, 19 % ne voient pas de problème à ce qu'un combattant capturé puisse être torturé pour obtenir des renseignements militaires. Et la moitié d'entre eux ne change pas d'avis, même en sachant que cette pratique est illégale et interdite par une convention des Nations unies signée par 166 pays (dont le nôtre). Le Belge est apparemment moins porté sur la chose que d'autres. En 2016, la Croix-Rouge internationale avait réalisé le même questionnaire dans seize pays, dont dix sujets à des conflits armés. 36 % trouvaient que la torture pouvait être utilisée dans certaines situations. Une progression par rapport aux 28 % de la première édition du sondage, en 1999. " Cette différence entre la Belgique et les autres pays est peut-être culturelle, interprète Julie Latour. Peut-être est-ce dû à une meilleure connaissance de l'interdiction légale de la torture. On peut en tout cas s'en réjouir. "

Le DI-quoi ?

Moins positif : si les Belges semblent raccords avec les principes du droit international humanitaire, seuls 33 % connaissent son existence, très bien ou un peu. Ceux qui pensent que les Conventions de Genève ne font aucune différence quant à limiter les effets néfastes d'une guerre (37 %) sont quasi autant que ceux qui présument le contraire. " Plus les sondés se déclarent familiers au DIH, plus ils ont la conviction que cela sert à quelque chose, souligne l'experte. Il s'agit surtout de personnes plus âgées, sans doute pour des raisons historiques, mais aussi des moins de 25 ans. Peut-être grâce à la diffusion d'actualités sur les conflits armés sur les réseaux sociaux. "

A moins que ce flux d'images de souffrances, de massacres, de famine, au contraire, ne finisse par lasser ? Les " souvenirs " d'Henry Dunant résonneraient-ils autant aujourd'hui ? La Croix-Rouge se demande si cette sur- abondance de récits guerriers ne finit pas par nourrir un sentiment au mieux d'impuissance, ou pire d'indifférence. " Le droit international humanitaire est parfois vu comme obsolète ", reconnaît Julie Latour. Parce que, vu son grand âge, il ne correspondrait plus à la typologie des conflits actuels, qui sont désormais majoritairement non internationaux, impliquant plus de deux parties belligérantes et recourant à des armes toujours plus technologiques. " Il est également beaucoup critiqué quant à l'absence de sanctions internationales, mais aussi car il reste souvent bafoué. Mais c'est précisément parce qu'il est continuellement violé qu'il faut continuer à oeuvrer pour son respect. Puis on assiste clairement à une augmentation assez importante du nombre de conflits armés dans le monde. " Henry Dunant aurait encore eu beaucoup de livres à écrire.