Actuellement, la commande est multiple et contradictoire.

Les enseignants sont pris dans une injonction paradoxale : les décrets leur demandent depuis plus de 20 ans de produire de l'égalité - en instruisant, éduquant, socialisant et formant les jeunes - avec une organisation du système scolaire qui produit fondamentalement de l'inégalité : qui différencie, classe et trie précocement les élèves en prévision de possibles études supérieures.

Cette double commande produit souffrance et découragement chez les enseignants parce qu'elle rend le métier impossible. Elle produit aussi souffrance, honte et colère chez les élèves de milieux populaires et leurs parents, sans compter le gâchis de l'analphabétisme fonctionnel que ce fonctionnement génère.

Depuis le début de ses travaux, nous avons le sentiment que le Pacte ne nomme pas assez clairement cette injonction paradoxale et la nécessité d'en sortir. En se prononçant pour la mise en place d'un tronc commun pour faire apprendre tous les enfants, il opte en principe pour la fonction "faire apprendre". Mais en n'assumant pas jusqu'au bout de dire à haute voix comment il envisage la recomposition de ces deux fonctions, il prête le flanc à tous ceux qui pensent que c'est utopique, impossible et que ça va produire un furieux nivellement par le bas.

Notre voyage récent en Finlande nous confirme dans l'idée que la société doit et peut sortir de la double commande faite à l'enseignement obligatoire et qu'il ne s'agit pas d'un abandon ou d'une réduction des ambitions mais bien d'une clarification qui rend les deux objectifs accessibles, car ils sont tous les deux nécessaires.

Découpler dans le temps les deux fonctions

D'abord faire apprendre tous les enfants, le temps du Tronc commun : investir cette période de 3 à 15 ans pour que tous acquièrent une bonne maîtrise des savoirs de base mais aussi le fassent tous ensemble, les enfants qui vont plus vite apprenant la solidarité et l'entraide et renforçant leurs savoirs en contribuant à les transmettre aux autres. Et si l'investissement central au niveau pédagogique doit être dans ce qui doit être appris par tous, cela n'empêchera pas un enfant qui le veut d'aller plus loin.

Au-delà de la maîtrise des savoirs de base, les Finlandais proposent une conception élargie des buts de l'éducation qui fait rêver et que rien ne nous empêche d'adopter : "aider les élèves à croître en humanité et à devenir des membres éthiquement responsables de la société et leur fournir les connaissances et les compétences nécessaires à la vie[1]", l'élève étant considéré comme une personne en devenir et l'acquisition de connaissances et de compétences s'inscrivant dans un processus de croissance plus global auquel l'école a pour mission de contribuer.

Ensuite seulement, dans l'après "tronc commun" et dans la perspective de l'acquisition et de l'exercice d'un métier, la sélection peut avoir un sens et une légitimité : car au bout du processus, faudra bien que le maçon monte des murs droits et solides, que l'ingénieur calcule correctement la résistance des matériaux, que le garagiste répare correctement le moteur et que le chirurgien opère correctement ses patients. Sinon, bonjour les dégâts !

Reste à travailler sur le "quand et comment cette sélection s'opère".

Nous retenons aussi des pays du grand nord que la sélection à l'entrée des études d'enseignant est très forte car ils estiment que c'est un métier de la plus haute importance sociale que seuls ceux qui ont de très solides prérequis et une posture qui répond aux exigences décrites ci-dessous[2] sont aptes à pratiquer.

Ils attendent du professeur "qu'il soit une personne complète, connaissant ses limites, assumant la responsabilité de ses sentiments, conscient de sa propre conception de la nature humaine et capable d'empathie. Bref une personne réelle, non pas une entité désincarnée n'existant que dans l'imaginaire administratif. Et cette personne accomplie (parce qu'assumant ses limites) est capable de reconnaître et de laisser exister la personne de ses élèves. Ceux-ci ne sont pas sommés de se conformer à un modèle préexistant mais sont invités à se construire en pleine conscience et acceptation de leur différence. La relation entre ces deux personnes réelles, celle du professeur et celle de l'élève, est de ce fait une relation authentique, fondée sur l'aide et l'encouragement."

Et Paul Robert dit encore "Si je devais énoncer la différence qui me paraît la plus fondamentale entre les systèmes éducatifs français et finlandais, ce serait cette reconnaissance pleinement assumée de la dimension interpersonnelle de l'éducation. Chacun dans ce contexte est accueilli, accepté pour ce qu'il est vraiment et adhère de ce fait plus librement aux propositions qui lui sont faites de "croître en humanité", objectif qui intègre bien sûr l'acquisition de connaissances mais ne s'y résume pas."

On peut certainement en dire autant sur la différence entre les systèmes éducatifs belge et finlandais.

En contrepartie, les enseignants bénéficient de l'estime de tous. Et on ne peut s'empêcher de mettre en regard, dans un jeu de miroir, le traitement réservé aux élèves et aux enseignants dans nos deux sociétés...

Notre remontée des enfers commence donc probablement par "regarder et traiter autrement nos enseignants" ? Avec eux aussi, reconnaître et exiger ...

Fred Mawet

Secrétaire de CGé

[1] Cfr Acte sur l'Education Fondamentale de 1998.

[2] Cfr "La formation des professeurs en Finlande : clé de voûte d'une réussite éducative exceptionnelle" par Paul Robert, qui mentionne le référentiel de compétences intitulé "Qu'est-ce qu'un bon professeur ?" en usage en 2006 à la faculté d'éducation de Joensuu. L'intégralité de l'article voir http://www.ecolechangerdecap.net/spip.php?article251