Le 22 mai dernier, le Belgo-Marocain Youssef Boughanem étale au 4e round le Thaïlandais Talaytong Sor Tanaphet. Il devient le premier boxeur farang (étranger) à réunir les trois ceintures majeures en boxe thaï (muay thaï) : rajadamnern, omnoï et lumpinee. Ces trophées, éponymes des stades qui accueillent les plus grandes compétitions de boxe thaï, sont les titres les plus prestigieux de cette discipline. Certes, les "pieds - poings" drainent une myriade de champions du monde en fonction d'innombrables catégories et fédérations aux anagrammes ésotériques. Mais Youssef Boughanem, c'est une autre histoire, assure Sebastien Gérson, coordinateur " boxe thaï " de LFKBM2O, la fédération rassemblant 150 clubs et 5 000 membres à Bruxelles et en Wallonie. " Boxer dans ces stades n'est pas donné à n'importe qui. Il faut une carte de visite impressionnante, être reconnu par les Thaïlandais. Là, on boxe les meilleurs. Et Youssef est devenu le meilleur des meilleurs. Aucun étranger n'a réussi ce qu'il a réalisé. Aujourd'hui, n'importe quel amateur de boxe thaï dans le monde le connaît. "
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Le 22 mai dernier, le Belgo-Marocain Youssef Boughanem étale au 4e round le Thaïlandais Talaytong Sor Tanaphet. Il devient le premier boxeur farang (étranger) à réunir les trois ceintures majeures en boxe thaï (muay thaï) : rajadamnern, omnoï et lumpinee. Ces trophées, éponymes des stades qui accueillent les plus grandes compétitions de boxe thaï, sont les titres les plus prestigieux de cette discipline. Certes, les "pieds - poings" drainent une myriade de champions du monde en fonction d'innombrables catégories et fédérations aux anagrammes ésotériques. Mais Youssef Boughanem, c'est une autre histoire, assure Sebastien Gérson, coordinateur " boxe thaï " de LFKBM2O, la fédération rassemblant 150 clubs et 5 000 membres à Bruxelles et en Wallonie. " Boxer dans ces stades n'est pas donné à n'importe qui. Il faut une carte de visite impressionnante, être reconnu par les Thaïlandais. Là, on boxe les meilleurs. Et Youssef est devenu le meilleur des meilleurs. Aucun étranger n'a réussi ce qu'il a réalisé. Aujourd'hui, n'importe quel amateur de boxe thaï dans le monde le connaît. " Parmi ses fans, Youssef Boughanem peut compter sur Yousri : " Papa gagne tout le temps. " Du haut de ses 8 ans, on pourrait croire que le gamin exagère, qu'emporté par le magnétisme de l'icône paternelle, il en magnifie les performances, et efface les défaites. Il n'en est rien. Depuis juin 2014, depuis qu'il a l'âge de regarder son père sur un ring, Yousri ne l'a jamais vu perdre un combat. La victoire en mai 2018 a permis au boxeur d'entrer dans la légende du muay thaï. De lui, les locaux prétendent qu'il n'est pas étranger, qu'il est la réincarnation d'un Thaïlandais. Un Thaïlandais qui a grandi à Etterbeek, alors... Flash-back, début des années 1990. Huitième étage d'un logement de la Sorelo, la Société régionale de logement en Région bruxelloise, à Etterbeek. Les deux filles et deux garçons de la famille Boughanem grandissent aimés d'une mère à peine alphabétisée en arabe et d'un père militaire " invité " à travailler en Belgique. Diabète, des jambes littéralement coupées, le père meurt. Youssef a 9 ans. Il se souvient de l'hôpital à Schaerbeek, d'un homme qui ne parvient plus à parler. La vie n'était pas facile au huitième étage. Elle va se compliquer. Comment la mère, Hafida, s'en sort-elle, sans boulot, avec quatre enfants ? " C'est simple, nous dit le champion du monde : elle ne s'en sort pas. Elle coule. " Youssef est le plus âgé des quatre enfants. Selim Ben Khatra, son pote d'enfance, son voisin de galère, se souvient de lui, remplissant les documents administratifs pour sa mère. On est fin du millénaire, les deux gamins se matent des combats, ils tapent aussi un peu dans le ballon, mais, à 12 ans, Youssef saute le pas. Il découvre la boxe. " Et là, je m'investis de façon anormale. " Une fuite ? " Non, je suis trop lucide. Vous culpabilisez quand vous perdez votre père, et il reste en même temps ce sentiment de trahison, le fait d'avoir été abandonné. " L'ado, fasciné par l'armée, la police, se lance à fond dans les sports de combat. Il commence par le full contact avec Aziz Khattou (champion d'Europe et du monde), se tourne ensuite vers la boxe thaï. " Cinq heures par jour, de ses 12 à 18 ans, raconte Selim Ben Khatra. Il s'entraînait dur. Tout le temps. " Dès ses 14 ans, il se tient à carreau dans le quartier (" Moi, je suis parano, c'est ce qui m'a sauvé. Au quartier, faut pas être mal placé. ") et commence à monter sur le ring. " Mon premier combat s'est déroulé à Anvers, victoire par K.-O. au 2e round. Je passais à l'acte, ce fut une révélation. " Youssef Boughanem mène une trentaine de combats jusqu'à ses 17 ans. L'apprenti boxeur mise tout sur ses gants. Autant dire que sa cinquième secondaire en électro-mécanique passe par pertes et profits. En 2007, il décide de partir à Bangkok affronter les meilleurs. Ce départ annonce une série de coups du sort : Hafida, sa mère, décède, Yassine, son frère de 14 ans, débarque en Thaïlande. Youssef veut l'éloigner de la Belgique et des mauvaises fréquentations qui amènent le petit frère dans de sales coups. A la même époque, Youssef se blesse à l'épaule. Et un boxeur sans épaule, c'est comme un chanteur sans voix. Orphelin, un frère à charge, une grave blessure : pari mal embarqué pour le jeune Bruxellois. Cinq ans plus tard, il est pourtant parmi les meilleurs boxeurs de muay thaï au monde. A son arrivée en Thaïlande, Youssef s'égare à Bangkok et trouve l'amour au coin de la rue. Kate Kraten lui indique le chemin. Ils échangent leur numéros, puis des sms. Se voient. Google translation sert de chaperon. " Il était jeune, calme, avec du style, se souvient celle qui deviendra sa compagne. Comme il boxait, on a parlé des fondamentaux des combats et ça a connecté. " C'est que Kate est la fille d'un ancien coach de boxe (pendant vingt-cinq ans), aujourd'hui propriétaire d'un hôtel et distributeur de fruits de mer sur trois provinces du sud de la Thaïlande. " Mes parents n'étaient pas très enthousiastes, explique Kate. Il n'avait pas de situation et les gens du sud de la Thaïlande voient une telle union d'un mauvais oeil. Il était étranger. Mes parents avaient peur que je passe pour une prostituée. " Arrive donc l'ultimatum classique dans toute relation contrariée par l'autorité parentale : choisis entre lui ou ta famille ! Et comme dans toute histoire d'amour, elle a opté pour la voie du coeur. " Il ne faisait rien de mal. J'avais un bon feeling avec lui. " " Elle m'a aimé alors que je n'avais rien, confie Youssef. Sa famille ? Je ne leur en veux pas. Ils protégeaient ce qu'ils aiment. " Le parcours du boxeur belge va faire changer le regard de sa belle-famille. Fort de ses prestations en Belgique, Youssef Boughanem commence son apprentissage dans un " camp " renommé (les lieux d'entraînement des combattants muay thaï) : le Jocky Gym. Il y reste un mois et demi, puis passe de camp en camp. " Le principe est simple : vous vous entraînez comme un dingue, vous montez sur le ring non-stop, une, parfois deux fois par semaine. Dans des petites fêtes, de petites salles. Et à force de gagner, des combats plus importants vous sont proposés. La boxe thaï fonctionne dans un milieu interlope, où moins vous en savez sur la provenance de l'argent, mieux vous vous portez. " Pour gagner leur vie, les boxeurs parient sur leur propre combat. Un manager peut aider mais contre une bonne part du cachet. Youssef a avancé seul. Encore aujourd'hui. Et personne ne lisse sa com. Quand le combattant fait un Facebook Live, c'est dans le salon d'un ami, en demandant régulièrement " y a beaucoup de personnes en direct là ? ". Aujourd'hui, 140 000 personnes le suivent sur Facebook, 92 000 sur Instagram. De victoire en victoire, Youssef Boughanem se forge un nom dans le milieu du muay thaï. Le 12 février 2011, il affronte la légende Buakaw Por Pramuk à Tours, en France. Le combat est arrêté au premier round. Youssef, qui avait parié sur sa victoire, perd 20 000 euros et un accessoire important : son épaule droite. " Quelques jours auparavant, je me l'étais abîmée dans un accident de moto, une glissade. Rien de grave ". Sauf qu'elle ne tient plus le coup. Elle se déboîte, il combat, elle se déboîte à nouveau. C'est le côté Rocky (le Rocky " un ", le seul) de la vie de Youssef. Il bosse au port avec son beau-père (qui l'a entre-temps accepté) et on le prévient : avec une épaule en miette, qu'il soit déjà content s'il parvient à tenir son fils Yousri dans ses bras. Le boxeur est opéré une première fois à Bruxelles. Une deuxième fois à Anvers. Devant l'absence de progrès, il arrive chez l'ostéopathe Frédéric Aerts. " Avec cette luxation récidivante, il fallait surtout travailler le renforcement de l'articulation. Comme il était resté longtemps avec cette blessure, c'était tout de même bien abîmé. Mais une fois l'opération réalisée, c'était évident qu'il allait retrouver l'amplitude de son épaule. C'est un sportif sérieux, qui s'entraîne bien. " Et beaucoup. Youssef court, frappe, esquive. Comme toujours. Comme un fou. " Il s'entraîne tout le temps, souligne son épouse. Je le connais depuis douze ans, et il ne s'arrête que le dimanche. " Le champion revient sur les tablettes des promoteurs de matchs. Pour qu'un combat soit intéressant au niveau des paris, il faut un bon "match making", à savoir placer face à face deux boxeurs de niveau équivalent. Youssef a un profil atypique: une grande expérience mais on l'utilise comme faire-valoir. Il enchaîne des matchs où il ne part pas favori. Et qu'il gagne. Et il gagne. Et il gagne encore. " Papa gagne tout le temps. " Le surnom de papa ? " Terminator "... Dans le camp qu'il a créé à Pattaya, on croise des Turcs, des Russes, des Thaïlandais, des Chinois, des Marocains, des Belges, des Français, des Argentins, des Américains. Jeremy Poircuitte, boxeur de Nouvelle-Calédonie, 22 ans, ne tarit pas d'éloges : " Il noie ses adversaires. Le mental, c'est sa force. S'entraîner avec lui pour lancer ma carrière, c'est le meilleur choix que je pouvais faire. " Le monde vient à Youssef Boughanem mais lui va également au monde. Et passe forcément par la Belgique. " Il a donné un stage chez nous, s'enthousiasme Gino Buonopane, président de la LFKBM2O. Des vétérans, des combattants titrés étaient là, et nous avons été surpris par son approche de la discipline, son efficacité. " A Molenbeek, le 22 juin, peu après 18 heures, c'est au tour de l'échevin des sports, Ahmed El Khannouss, de patienter pieds nus, en short et tee-shirt, pour prendre une leçon. Ancien karateka et adepte des sports de combat, il observe Youssef Boughanem donner des conseils, corriger une position de pied, une défense. L'échevin est admiratif : " Il est connu dans le monde entier et c'est un demi-dieu en Thaïlande. Le Lionel Messi de la boxe thaï. Mais au-delà, par son parcours, c'est une référence pour la jeunesse bruxelloise. " Aujourd'hui, " que ce soit dans les taxis ou dans la rue, tout le monde l'arrête. Pour prendre une photo ", sourit Kate. Parfois, avec ses lunettes, il passe plus inaperçu. A 28 ans, il est au sommet de son art. Il ne peut pas gagner grand-chose de plus. Lui se donne encore deux, voire trois ans au plus haut niveau. Avec le risque de s'arrêter sur une défaite ? Ça, Yousri ne l'imagine même pas. Par Olivier Bailly.