Les élections communales anversoises seront capitales pour le pays tout entier. La victoire ne sera pas aisément concédée à Bart De Wever, bourgmestre d'Anvers, et homme fort du gouvernement flamand et fédéral en tant que président de parti de la N-VA. Deux partis de l'opposition sur trois unissent leurs forces en une "alliance" et font appel aux "citoyens" : les candidats qui n'appartiennent ni à Groen, ni au sp.a et souhaitent tout de même s'engager politiquement dans un projet positif.
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Les élections communales anversoises seront capitales pour le pays tout entier. La victoire ne sera pas aisément concédée à Bart De Wever, bourgmestre d'Anvers, et homme fort du gouvernement flamand et fédéral en tant que président de parti de la N-VA. Deux partis de l'opposition sur trois unissent leurs forces en une "alliance" et font appel aux "citoyens" : les candidats qui n'appartiennent ni à Groen, ni au sp.a et souhaitent tout de même s'engager politiquement dans un projet positif. Projet entre vert et rouge, sur toile de fond bleu pâle Le choix des nouveaux candidats est la meilleure illustration de ce qu'il y a de "nouveau" ou d'"à part" à la direction politique que souhaite emprunter "Samen", car entre-temps on connaît les programmes et les politiciens de Groen et sp.a. C'est pour cette raison aussi que toute l'attention était dirigée sur la candidate indépendante Jinnih Beels. Commissaire à la police anversoise jusqu'en 2016, Beels ne se reconnaissait pas dans l'approche costaude du commissaire principal Serge Muyters et du bourgmestre Bart De Wever. En 2016, elle est nommée commissaire de la cellule diversité de la zone de police Malines-Willebroek où elle participe à la réalisation de la politique de sécurité de Bart Somers. La semaine dernière, la présidente de Groen Meyrem Almaci déclarait encore à Knack que pour l'instant "son parti est plus proche de l'Open VLD que du PVDA. Du moins de l'Open VLD de Bart Somers, pas celui de Gwendolyn Rutten". "Samen" est un projet de vert et rouge, mais qui contre une toile de fond bleu pâle. Le PVDA rouge foncé est indésirable : non seulement parce qu'il ferait peur à l'électeur du centre libéral, mais aussi parce que le PVDA ne cadre pas dans l'agenda national de Groen et du sp.a. En témoigne aussi la façon dont le président du sp.a John Crombez écarte l'idée d'une coopération avec le PVDA : il ne sent pas le besoin de partager le gâteau à gauche avec un troisième partenaire. C'est pourquoi le choix de Jinnih Beels est excellent : sa personne couvre à la fois le flanc de gauche et de droite de la liste "Samen". En tant que commissaire de police, elle a la crédibilité nécessaire pour entamer l'épineux débat de sécurité contre les défenseurs d'une approche musclée impitoyable. Du coup, elle peut se profiler auprès des jeunes allochtones comme une alternative raisonnable aux interventions policières souvent perçues comme haineuses et même racistes. Beels est une femme de couleur d'origine indienne (mais non musulmane). Ce n'est pas sans importance pour deux partis qui veulent tenir un autre discours multiculturel que la N-VA, mais qui ne réussissent pas toujours, d'autant plus qu'ils ont déjà appris à leurs dépens à quel point il est difficile d'être crédible face aux nouveaux compatriotes. Enfin et surtout, ce n'est pas un hasard si Jinnih Beels est une femme que les publicitaires anglo-saxons qualifieraient de "good looking and striking". Si elle se trouve au milieu sur l'affiche, ce n'est pas seulement de la courtoisie de la part des politiques masculins Wouter Van Besien (Groen) et Tom Meeuws (sp.a). S'il n'en tenait qu'à Bart De Wever, les élections à Anvers seront présidentielles. Dans le quotidien Het Laatste Nieuws, De Wever réduit la lutte contre la concurrence renouvelée à un sondage de premier ordre : "Ce seront clairement des élections de bourgmestre. Toute la gauche a formé une liste anti-BDW. Tous ensemble contre moi." Il profite de l'occasion pour mettre en garde que la nouvelle liste de gauche "signifie un retour à l'administration socialiste. Nous savons ce que cela signifie."Est-ce le cas? Les élections communales précédentes, en 2012, ont bouleversé les rapports de pouvoir. La N-VA de Bart De Wever obtient soudain 37,7%. La Stadslijst (un cartel sp.a - CD&V) du bourgmestre Patrick Janssens n'atteint "que" 28,6%. L'autre homme fort anversois de ces vingt dernières années, le Vlaams Belang, est mis knock-out et s'en sort à 10,2%. Aucun autre parti ne dépasse les 10%. Ce résultat est-il encore pertinent? Le Stadspartij a été dynamité par le CD&V quelques semaines plus tard, Patrick Janssens a arrêté la politique, du côté de l'Open VLD Annemie Turtelboom est out... la seule chose qui est toujours aussi importante qu'en 2012, c'est qu'il y a six ans la N-VA (23 sièges) et le VB (5 sièges) obtiennent 28 sièges sur un total de 55. C'est une majorité. Non que De Wever vise une coalition avec le VB, mais cela signifie que les autres partis ne peuvent pas former de majorité sans la N-VA - à moins que l'on conclue un accord avec le VB. Ce calcul valait en 2012 et vaudra aussi en 2018 : si la somme des sièges du N-VA et du VB est égale ou supérieure à la moitié des 55 sièges du conseil communal anversois, "Samen" est voué à l'échec. Glissement de terrain à gauche Un sondage du quotidien Gazet van Antwerpen crédite le CD&V de Kris Peeters, l'Open VLD de Philippe De Backer et le PVDA de Peter Mertens d'un score proche des résultats nationaux de 2014. C'est également le cas du sp.a, du moins si ce parti se présentait seul à l'électeur anversois. S'il y a un parti a arraché une meilleure position de départ, c'est Groen. Groen (24%) atteindrait même le même niveau que la N-VA (26%). Une stratégie persistanteCe chiffre n'est pas un hasard, mais le résultat d'une stratégie maintenue, en termes libéraux d'un investissement. Après les résultats décevants de 2012, Wouter Van Besien tire ses conclusions. Il s'est libéré de son mandat de président de parti national et s'est pleinement concentré sur "sa" ville. La réalisation de "Samen" clôture la première phase importante de son projet très personnel d'obtention de pouvoir politique écologiste progressif. Il est même historique que pour la première fois le sp.a laisse le leadership politique à Groen d'autant plus que cela se passe à Anvers, et que depuis le dix-neuvième siècle Anvers passe pour le laboratoire expérimental des développements politiques dans le reste du pays. Reste à voir si le sp.a anversois souhaite ainsi se redresser et se regrouper pour reprendre ses anciennes positions aux prochaines élections, ou que le nouvel homme fort Tom Meeuws espère effectivement que le vieux rêve d'une unité progressive se réalise.Campagne du bourgmestre Il y a d'autres chiffres dont il faut tenir compte. Ainsi, 40% des Anversois souhaitent que Bart De Wever reste bourgmestre, et seuls 13% voudraient voir Wouter Van Besien à l'hôtel de ville. C'est la raison pour laquelle Bart De Wever fait déjà de son mieux pour transformer les élections communales en campagne du bourgmestre, une grande bataille de propagande qui peut coûter une certaine somme. C'est pour cela aussi que De Wever est assez sûr de lui pour prédire : "J'estime que je vaux 30% à Anvers. Avec ce score, je resterais le plus grand." Ce chiffre est moins élevé que son score gigantesque de 2012, mais c'est un score qui suit soigneusement celui obtenu par la N-VA aux élections parlementaires de 2010 et 2014. Trente pour cent, pour le Gazet Van Antwerpen c'est un score réalisable pour un cartel rouge-vert. Finalement, peu importe qui est le plus grand. En Belgique, ce n'est pas forcément le plus grand parti qui fournit le bourgmestre, ou même prend l'initiative. En 2012, le bourgmestre de Courtrai Stefaan De Clerck (CD&V) obtient 32,98% et semble le grand vainqueur. Jusqu'à ce qu'un jour plus tard il soit éjecté par Vincent Van Quickenborne d'Open VLD (21,3 %), qui a conclu un accord gouvernemental avec la N-VA (16,32%) et le sp.a (14,29%).Le scénario courtraisien est-il possible à Anvers? Ses propres partenaires de coalition fédéraux et flamands oseraient-ils éjecter le "véritable Premier ministre du pays" de sa propre ville ? Peut-être. La frustration de l'Open VLD et du CD&V à l'égard de la N-VA est profonde. Régulièrement Eric Van Rompuy (CD&V) explique pourquoi il n'aime pas la N-VA, et ce week-end, Mercedes van Volcem (Open VLD) laissait libre cours à son aversion pour "ce parti" dans De Zondag. Trois ans de "kibbelkabinet" (cabinet de disputes), cela laisse des traces. Du coup, Anvers n'est pas seulement devenue une zone de guerre entre la gauche et la droite, mais entre tous les partis. De Wever en semble tout à fait conscient. Dans Het Laatste Nieuws, il recommande à l'électeur du centre de ne pas voter CD&V : "Je ne peux rien faire sans que Peeters réplique que ce n'est 'pas sage'. (...) Avec la venue de Kris Peeters à Anvers, le CD&V a rejoint l'opposition de fait." Comprenez : une voix pour Kris Peeters et pour le CD&V est une voix pour la gauche. Donc pour les socialistes.Là, il touche au talon d'Achille de "Samen", et par extension de toute coalition anti-De Wever. De nombreux politiques de gauche rêvent d'une grande union progressive. Seulement, en Flandre il y a deux types de progressifs : les socialistes et les non-socialistes. C'est pour cela aussi qu'en 2012 la liste N-VA avait du plomb dans les ailes. De nombreux électeurs traditionnels du CD&V trouvaient une voix pour une liste N-VA beaucoup plus "naturelle" qu'une voix pour un "socialiste". Et inversement, Janssens ne se rendait pas compte que beaucoup de socialistes n'étaient pas convaincus par une liste contenant autant de "tjeven" (sobriquet donné aux chrétiens-démocrates flamands). "Tjeven""Tjeven", c'est un sobriquet que partagent déjà CD&V et Groen. Politiquement, Groen est plus proche de la N-VA, mais sociologiquement il se rapproche plutôt de la démocratie chrétienne. C'est la raison pour laquelle les verts purs et durs combattent aussi vivement le sp.a que le CD&V. Ils sont contre les socialistes parce qu'"ils ne les aiment pas" - une antipathie pure, presque irrationnelle. Ils n'hésitent pas à exagérer les moindres différences qui existent entre eux. Cependant, ces mêmes verts de principe qui se distancient du sp.a s'opposent vivement au CD&V: on sent qu'au fond on est trop proche, malgré toutes les différences concrètes. Cependant, une alliance telle que "Samen" n'est pas seulement une coalition contre De Wever. Elle appelle aussi les électeurs chrétiens-démocrates anversois qui restent à ne plus voter CD&V. Kris Peeters est un concurrent de Bart De Wever, mais en même temps il doit mettre en garde son électorat contre une érosion verte galopante."Antipodes d'Anvers" Ce n'est pas la seule opposition notable. "Samen" espère que le PDVA restera petit, mais lorgne aussi vers les indépendants, les professions libres et les dirigeants d'entreprises, donc aussi vers la base classique de l'Open VLD. En même temps, les pôles opposés que sont PVDA et VB luttent pour la voix du même "petit homme" des mêmes quartiers d'ouvriers et blocs d'immeubles. Même Bart De Wever et Wouter Van Besien, désormais les "Antipodes d'Anvers", dirigent tous deux des partis qui avaient chacun leurs raisons de se profiler durement sur l'interdiction d'abattage rituel. Il y a donc plus d'un chevauchement entre les différents électorats que ce qu'on entend dans la rhétorique des conseillers en communication politiques. C'est ce qui rend les élections imprévisibles. Hillary Clinton a-t-elle vraiment envisagé un jour que les cols bleus qui traditionnellement votaient démocrates, pourraient un jour choisir Donald Trump ? Même l'Open VLD et le PVDA sont plus proches que ce que soupçonne leur base. La semaine dernière, Peter Mertens expliquait au Morgen que le PVDA "défend mieux les intérêts des petits entrepreneurs indépendants que la FBE." Plus que jamais, la politique est un jeu à somme nulle : les voix gagnées pour l'un sont perdues pour l'autre. C'est pourquoi toute élection communale se transforme peu à peu en demi-guerre civile pour chaque électeur et que tous les partis combattent tous ensemble. Aussi, et surtout à Anvers.