La haine de la social démocratie est inscrite dans l'ADN de la gauche radicale. L'attitude récente du PTB illustre la diabolisation des socialistes gestionnaires. Ceux-ci sont caricaturés en ennemis du peuple. Aucune alliance n'est envisageable avec ces "traîtres", accusés d'être vendus aux capitalistes.

La social démocratie qui gagne

Pourquoi tant de haine ? L'histoire de la gauche ressemble à un long bras de fer entre socialistes réformistes et communistes révolutionnaires. Les premiers veulent humaniser le capitalisme. Les seconds veulent le détruire. Le contentieux idéologique entre les deux camps est lourd.

Jusqu'à la fin des années 1970, le camp des réformistes l'emporte sur toute la ligne. Grâce principalement aux socialistes, les conquêtes sociales se multiplient. Après la Seconde Guerre mondiale, pendant les Trente Glorieuses, le niveau de vie de la classe ouvrière augmente de façon spectaculaire. Le socialisme gestionnaire pavoise. Il protège toujours plus efficacement le peuple contre les aléas de la vie, notamment grâce à la sécurité sociale. Avec l'appui du mouvement syndical, il réussit à réduire les inégalités. La social démocratie, c'est la gauche qui gagne.

Le communisme assassine la gauche

Dans le même temps, toutes les expériences communistes enfantent des monstres. Staline, Mao, Pol Pot... massacrent leurs peuples dans un bain de sang. Les révolutionnaires occidentaux tardent à ouvrir les yeux sur les horreurs du "socialisme réel". En 1995, Ludo Martens, président fondateur du PTB, décédé en 2011, défend toujours dans son livre "Un autre regard sur Staline", ce qu'il appelle "l'oeuvre grandiose" de l'inventeur du Goulag.

Il faut attendre le "congrès du renouveau", en 2008, pour voir le PTB prendre ses distances avec l'orthodoxie stalinienne. Sans aller jusqu'au bout de l'analyse. Ils ne tirent pas toutes les leçons d'un constat glaçant : partout, le communisme a édifié la prison des peuples. Le communisme c'est la gauche qui perd. La gauche assassinée, sur fond de doxa marxiste-léniniste.

Le capitalisme à visage humain, vraiment ?

Le discrédit du communisme, la chute du Mur de Berlin et la mondialisation financière redistribuent les cartes. Le patronat remet en question le compromis forgé avec les sociaux démocrates. Dans la foulée de Thatcher et Reagan, la droite entreprend de détricoter les avancées sociales. Dérégulation, privatisation des services publics, paradis fiscaux en folie, salaires himalayesques des patrons voyous, chasse aux chômeurs... Les inégalités explosent. L'insécurité sociale s'accroît. L'Etat providence n'a-t-il été qu'une brève parenthèse historique ? Une éclaircie fugace dans le ciel gris du capitalisme prédateur ?

Socialistes et sociaux démocrates ratent le tournant de la mondialisation. Un peu partout en Europe, ils se convertissent à la "rigueur" (François Mitterrand), qui ressemble parfois étrangement à un thatchérisme light (Tony Blair, Gerhard Schröder...). La gauche de gouvernement ne protège plus suffisamment les classes populaires. Celles-ci se révoltent, non pas en votant pour la gauche radicale - dogmatique et sectaire - mais en boostant les populistes de droite.

Les deux gauches se tournent le dos

La Belgique francophone fait figure d'exception. Resté proche du peuple, malgré l'usure du pouvoir et quelques scandales financiers, le PS est toujours le premier parti en Wallonie et à Bruxelles. Le PTB effectue une percée remarquable, fruit d'un important travail de proximité (présence dans les usines, Médecine pour le peuple...). La FGTB et une partie des militants socialistes poussent pour que les deux gauches unissent leurs forces, au moins en Wallonie.

Les pré-négociations avec le PTB tournent court. Après quelques heures à peine de discussion, à la surprise générale, la délégation Ptbiste claque la porte. Elle accuse les socialistes de ne pas vouloir rompre avec les politiques néo-libérales du passé. Le PTB renoue avec son sport favori : taper sur le punching ball socialiste. Accusé de tous les maux, le PS est rejeté dans les bras du MR. Un scénario qu'il ne souhaitait pas, même s'il n'est pas exclu que les socialistes aient manoeuvré, sinon pour piéger le PTB lors des pré-négociations, à tout le moins pour pousser ce parti à la faute en écartant d'un revers de la main toutes ses exigences programmatiques.

Pour le PTB, les socialistes sont des faussaires

Pourquoi le PTB traite-t-il le PS comme un punching ball ? D'abord, nul n'oublie le contentieux historique. Pour les communistes, eux seuls incarnent la "gauche authentique". Les socialistes sont des faussaires. Depuis plus d'un siècle, ils piétinent l'idéal révolutionnaire. S'asseoir autour d'une même table avec des "sociaux-traîtres" exige un effort quasi surhumain pour les dirigeants du PTB.

La technique du punching ball s'inscrit dans la logique de la détestation de la social démocratie. Pour le PTB, celle-ci n'est pas un partenaire fiable. Au contraire, elle est un ennemi à combattre. On ne s'allie pas avec un ennemi. On cherche à le faire chuter, au besoin en le diabolisant.

Pas de démocratie sans compromis

S'acharner sur le punching ball socialiste permet de se détourner de l'essentiel : en démocratie, pas d'avancées sociales sans compromis. Le PTB ne possède aucune culture du compromis. Il cultive un maximalisme qui est tout sauf un gage d'efficacité. Une vraie révolution, pour le PTB, serait de reconnaître que les socialistes ne sont pas des ennemis diaboliques, mais des camarades avec qui des compromis doivent être noués pour sortir la gauche de sa paralysie actuelle.

Une vraie révolution, pour certains socialistes, serait de ne plus caricaturer les élus du PTB comme des staliniens le couteau entre les dents. Ou comme d'affreux populistes qui seraient des irresponsables parce qu'ils veulent rompre avec les règles d'austérité imposées par l'Union européenne. Sur le fond, le PTB a raison d'exiger que soient entrouvertes les portes de ce qu'il appelle "la prison budgétaire européenne".

Il n'existe pas d'un côté la "vraie gauche" et de l'autre la "fausse gauche", mais bien deux gauches qui ont des sensibilités et des traditions propres. A moyen terme , elles ne sont pas inconciliables. A deux conditions. D'abord, le PS doit mener une politique plus offensive contre les dogmes libéraux, ce qui ne sera pas simple car le rapport de forces, à l'échelon fédéral belge et européen, ne penche pas en faveur de la gauche. Ensuite, le PTB doit apprendre les vertus du compromis et abandonner la pratique du punching ball, contre-productive pour l'ensemble de la gauche.