""Après avoir gravi une colline, il en reste beaucoup d'autres à gravir." C'est le secret que Nelson Mandela disait avoir découvert. Gouverner un pays c'est en effet gravir de nombreuses collines." Ainsi débutait la déclaration gouvernementale faite par le Premier ministre, Charles Michel (MR), devant les parlementaires, le 8 octobre. Avec le recul, son texte était largement prémonitoire.
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""Après avoir gravi une colline, il en reste beaucoup d'autres à gravir." C'est le secret que Nelson Mandela disait avoir découvert. Gouverner un pays c'est en effet gravir de nombreuses collines." Ainsi débutait la déclaration gouvernementale faite par le Premier ministre, Charles Michel (MR), devant les parlementaires, le 8 octobre. Avec le recul, son texte était largement prémonitoire. Deux mois plus tard, le 8 décembre, la suédoise se fracasse contre le mur du pacte des Nations unies sur les migrations. Alors que même l'opposition francophone s'était résignée à ce que cet attelage "kamikaze" MR, N-VA, CD&V et Open VLD finisse la législature, les ministres nationalistes flamands quittent le gouvernement, poussés dans le dos par leurs partenaires de coalition, pour manifester leur opposition à ce texte "contraire à leur ADN". Le MR reproche à la N-VA de n'avoir fait part de ses réserves que fort tardivement, alors que le processus interne était pratiquement finalisé, et à la suite des critiques venant de pays dominés par la droite dure, l'Italie et l'Autriche notamment. La Belgique s'enfonce dans la crise politique au départ de la fracture entre identitaires et universalistes qui déchire de nombreux pays européens. Quelques jours avant ce clash, Charles Michel était au côté du président français, Emmanuel Macron, en visite d'Etat chez nous, pour exprimer devant les étudiants de l'UCLouvain combien il s'agit là d'une confrontation majeure pour une Union européenne en pleine tourmente. Les élections communales sont, en outre, passées par là: la N-VA a perdu des plumes au profit de l'extrême droite, tandis que le MR a subi une érosion au centre, le Premier étant jugé aux ordres de la N-VA. Cela valait-il donc cette crise, curieuse? Chacun jugera. Comme il l'avait promis le 27 septembre à la tribune de l'Assemblée générale annuelle de l'ONU, Charles Michel peut se rendre à Marrakech pour approuver le texte des Nations unies "au nom de la Belgique". Il y délivre un vibrant plaidoyer en faveur du multilatéralisme. Et poursuit son action à la tête d'un gouvernement orange bleue (MR - Open VLD - CD&V) ultraminoritaire, ne comptant que 52 sièges sur 150 à la Chambre. Légitime? Le débat fait rage au Parlement. Sans que les partis d'opposition ne plaident pour autant en faveur d'élections anticipées. On devrait bien voter pour le triple scrutin fédéral, régional et européen, le 26 mai 2019. D'ici là, le Premier ministre devra compter sur les députés d'opposition pour gérer le pays. La N-VA a promis de continuer à soutenir les réformes socio-économiques lancées avec elle. Pour le reste... Ce charivari de fin d'année était inattendu. Dans leurs interviews de rentrée, début septembre, les ténors libéraux défendaient le bilan de la suédoise et se déclaraient partisans d'une suédoise II. Un plaidoyer qui s'est poursuivi au-delà de la crise, n'excluant pas un nouveau mariage entre MR et N-VA après mai 2019. Sans Theo Francken, peut-être? Le secrétaire d'Etat à l'Asile et la Migration a multiplié les pieds de nez à Charles Michel, avant et pendant la crise, et fixe comme condition à tout nouveau mariage le retrait de la Belgique du pacte de Marrakech. Mais des rumeurs, avant la crise, faisaient état d'un possible transfert de Francken au ministère flamand de l'Enseignement, lors de la prochaine législature, avec un Jan Jambon propulsé à la ministre-présidence flamande. Pour prolonger cette crise au pied du sapin par un nouveau round communautaire? En Belgique, rien n'est jamais exclu. Les priorités affichées par les uns et les autres sont cependant d'une tout autre nature. Avant de tomber, le gouvernement Michel Ier se félicitait de ses réformes et de son bilan socio-économique, pierre angulaire de cette législature. Non sans susciter de vifs débats avec l'opposition francophone, transformant chaque semaine le Parlement en chaudron. "Jobs, jobs, jobs, c'est une obsession, clame Charles Michel en boucle. Et c'est une réalité pour 219.000 personnes supplémentaires, selon les chiffres de la Banque nationale." Ce résultat est significatif, fruit de la conjoncture et de la baisse des charges: il est supérieur aux 200.000 emplois que le gouvernement Verhofstadt avait créés en une législature, au milieu des années 2000. L'actuel locataire du Seize peut se réjouir en outre d'avoir conclu, en 2018, un nouveau "jobs deal" pour lutter contre les emplois en pénurie dans certains secteurs. Selon lui, c'est la preuve que la Belgique redécolle. "Misère, misère, misère", réplique son prédécesseur, Elio Di Rupo (PS) qui dénonce la multiplication des emplois précaires et des flexijobs très mal payés. "Faux! s'emporte le libéral. Pour le secteur privé, la proportion des temps partiels par rapport aux temps pleins est exactement la même qu'en 2014. Il y a en revanche une hausse des temps partiels de forte occupation, comme les 4/5e temps, y compris pour les hommes. C'est largement le résultat d'une évolution sociétale." Son adversaire socialiste n'en démord pas, accusant la suédoise de raboter la sécurité sociale et de laminer les services publics. La croissance de notre produit intérieur brut (PIB) est, en outre, inférieure à celle de la zone euro: 1,5% contre une moyenne de 2,1%. Parce que nous avons mieux résisté à la crise économique avant cela", explique Michel. "Mais l'Autriche et l'Allemagne connaissaient déjà la rigueur et ils continuent de performer", rétorque Di Rupo. Un bras de fer.Après une cuvée 2017 marquée par les crispations et les difficultés, le gouvernement Michel se targue toutefois d'avoir jeté les fondements d'un pacte d'investissements stratégiques pour un montant de 150 milliards à l'horizon 2030. En pleine crise, le Premier inaugure à Liège, mi-décembre, l'implantation d'un siège du géant chinois du commerce en ligne, Alibaba. Le symbole d'un pays attractif. Mais l'année se termine par un autre échec retentissant qui mine la réforme des pensions, autre pilier de cette coalition: les partenaires sociaux ne peuvent s'entendre sur la définition des métiers pénibles, et une concertation de dernière minute échoue, elle aussi. Relançant la grogne de syndicats dont la fronde avait été dépassée par les gilets jaunes. Malmenée en début de législature sur les questions sécuritaires, en raison des attentats de Paris et de Bruxelles, la suédoise a répondu avec plusieurs palettes de mesures et est restée intransigeante dans ce domaine, malgré les critiques de l'opposition concernant un sous- investissement chronique de la police et de la justice. Elle a lentement relâché la pression, en 2018: depuis cet été, il n'y a pratiquement plus de militaires dans les rues. En matière d'immigration aussi, la suédoise a misé sur la fermeté. Avec une communication "corrosive" dans le chef d'un Theo Francken. Et non sans états d'âme dans le chef des libéraux francophones, qui ont obtenu la mise au frigo du projet sur les visites domiciliaires - une décision qui a fortement irrité la N-VA. Le MR comptait sur ce bilan pour réussir de bonnes élections communales. Mais cela n'a pas suffi... Car c'est une autre insécurité qui s'est exprimée dans les urnes, dans la foulée des prévisions alarmistes des experts de l'ONU face au réchauffement climatique. Or, sur ce terrain, la suédoise n'a pas convaincu: chaos dans la sortie du nucléaire, débat houleux sur le risque de pénurie énergétique, révision à la baisse des ambitions climatiques, manque de concertation avec les Régions... S'il y a une tache noire sur le bulletin de la défunte coalition, c'est bien celle-là. L'année s'est terminée en grogne généralisée. Le mouvement des gilets jaunes, surtout actif dans le sud du pays, a déposé avec force sur la table gouvernementale la question du pouvoir d'achat, en marge des manifestations syndicales à répétition. Au même moment, 75.000 personnes ont rappelé l'urgence climatique dans les rues de Bruxelles. Ces deux priorités figurent, en plus de la sécurité, au menu du gouvernement remanié. Mais pour prendre des initiatives, Charles Michel espérait pouvoir compter sur le soutien extérieur d'écologistes et de socialistes qui ne l'ont pas épargné. Avec le risque de finir la législature en affaires courantes et la menace d'élections anticipées. Cette colline-là était la plus difficile à franchir.