Mesdames, messieurs,

Après trois ans de bons et loyaux services, je démissionne de l'enseignement.

Je quitte cette fonction le coeur tordu et les tripes ouvertes, l'occasion de jeter un pavé dans la mare, ou plutôt d'un bâton de dynamite contre un système englué par la règle de l'ancienneté, l'incohérence de ses programmes, et une totale dévalorisation de la part de la collectivité.

À part les élèves et certains collègues, rien ne me manquera.

Injustice du versus

Mon départ n'est pas lié à la présente législature, à la composition de la majorité politique ou au nom de qui représente le ministère. Je ne crache pas mon venin sur Caroline Désir ou le Pacte d'Excellence: je démissionne de l'enseignement parce que le problème est structurel. Je quitte l'enseignement parce que certains (!) professeurs nommés paressent dans leur fonction, quand d'autres, intérimaires ou presque, remplaçants sur un siège éjectable, comme moi, triment pour la collectivité. Ces professeurs sont absents dans tout (en dehors de leurs vingt d'heures de cours), ne partagent rien, ne participent à rien : ils et elles sont les boulets de notre éducation nationale.

Je quitte l'enseignement parce que cette injustice - nommés vs. intérimaires - est trop visible, et trop difficile à accepter. Il faudrait dé-solidifier ces mauvais fonctionnaires - logique pure de management - mais les directions n'ont aucun pouvoir sur leur manque de professionnalisme. Nommés, donc planqués, dit-on. Elles essaient, mais en vain, elles sont pieds et mains liés par l'ancienneté et le reste, ces directions : le problème est structurel, vous dis-je. Et vous, petit diplômé en CDI, vous continuez à trimer - sauf qu'à un moment, ça suffit. Faire preuve de patience, me dira-t-on. Faire preuve de patience pour que les rôles s'inversent ? Non, mais merci pour la proposition.

Anachronisme, injustice, incohérence, ignominie administrative, les termes fusent dans ma tête - biffez à votre aise les mentions inutiles.

Discrédit constant

Mais ce n'est pas tout : je démissionne de l'enseignement parce qu'être professeur est un corps de métier jugé essentiel, mais constamment dévalorisé par la société et les autorités publiques - notre absence dans la liste des candidats prioritaires à la campagne de vaccination n'est qu'un exemple parmi d'autres. Je ne démissionne pas de l'enseignement en raison du manque de discipline des élèves, de leur soi-disant nivellement par le bas ou leur ignorance. Je ne quitte pas ma fonction parce que les élèves sont "trop ceci" ou "trop cela" : j'avais la chance d'être dans une école sereine et je considère cette génération comme sacrifiée.

En revanche, pour les autres enseignants, et par un dernier esprit de corps, je n'ose imaginer leur difficulté quotidienne ; je parle de celles et ceux qui tentent d'apprendre des matières à des élèves déglingués par la vie, à ces femmes et hommes qui endossent le rôle d'assistant social ou de psychologue, à ces professeurs qui vont jusqu'au bout de leur mission. Je les admire, comme on admire le pompier qui plonge dans les flammes d'un immeuble pour secourir un être. On ne leur dit jamais merci. Eh ben moi, je ne sais pas comment ils font, comment ils tiennent, mais je les applaudis. Tout le monde devrait faire la même chose.

Désobéissance civile

Quand y en a plus, y en a encore : précisons que je suis politologue de formation, et que j'apprenais - ou j'essayais d'apprendre - la géographie pour laquelle je n'ai que le titre suffisant, c'est-à-dire que je suis dans un entre-deux : je n'ai pas le titre requis (réservé aux géographes) ni le titre de pénurie (adjugé au fond des réservistes). Que le salaire varie en fonction du titre est une bêtise sur laquelle je ne m'attarderais pas - il y aurait pourtant de quoi disserter.

Néanmoins, je cible le programme, déjà refait, mais à refaire - de fonds en comble. On dit que l'école doit faire des élèves des citoyens responsables et civiques. Le cours de Formation géographique et sociale est l'opportunité de remplir cette mission. Vous aurez compris d'avance que le programme - à base de diagrammes ombro-thermiques et d'analyses des ressources halieutiques - ne prépare nullement la future génération à défendre nos principes démocratiques. Qu'il faille voir de la climatologie en Géographie, évidemment, mais que l'apprentissage de la Gauche et la Droite en politique à mes rhétos, primo-électeurs, me mette dans la désobéissance civile parce que je ne respecte pas le programme : non. On voudrait s'efforcer d'annihiler toute attractivité pour les élèves et les enseignants qu'on ne ferait pas mieux. Bref, pour le dire sèchement, le programme est d'une nullité sans nom.

Sans regrets

Je quitte cette fonction le coeur tordu donc, particulièrement pour les élèves dont j'étais le titulaire. Ils me manqueront. J'ai voulu être enseignant parce que je tenais à apporter une plus-value à la collectivité - ma place était plus intéressante dans une classe que dans le gonflement d'une bureaucratie, pensais-je. Malheureusement, je dois faire le constat frustrant que ma mission n'a jamais été remplie en trois ans.

Réévaluation des professeurs au cours de leur carrière, nomination plus rapide des jeunes arrivants, réécriture des programmes, revalorisation, etc. : tout ça n'est qu'une ébauche de solutions pour empêcher de futurs démissionnaires.

Mesdames, messieurs, il est temps pour moi de vous tirer ma révérence.

Sans regrets.

Très cordialement,

Jonathan Dehoust

Mesdames, messieurs,Après trois ans de bons et loyaux services, je démissionne de l'enseignement. Je quitte cette fonction le coeur tordu et les tripes ouvertes, l'occasion de jeter un pavé dans la mare, ou plutôt d'un bâton de dynamite contre un système englué par la règle de l'ancienneté, l'incohérence de ses programmes, et une totale dévalorisation de la part de la collectivité. À part les élèves et certains collègues, rien ne me manquera. Injustice du versus Mon départ n'est pas lié à la présente législature, à la composition de la majorité politique ou au nom de qui représente le ministère. Je ne crache pas mon venin sur Caroline Désir ou le Pacte d'Excellence: je démissionne de l'enseignement parce que le problème est structurel. Je quitte l'enseignement parce que certains (!) professeurs nommés paressent dans leur fonction, quand d'autres, intérimaires ou presque, remplaçants sur un siège éjectable, comme moi, triment pour la collectivité. Ces professeurs sont absents dans tout (en dehors de leurs vingt d'heures de cours), ne partagent rien, ne participent à rien : ils et elles sont les boulets de notre éducation nationale. Je quitte l'enseignement parce que cette injustice - nommés vs. intérimaires - est trop visible, et trop difficile à accepter. Il faudrait dé-solidifier ces mauvais fonctionnaires - logique pure de management - mais les directions n'ont aucun pouvoir sur leur manque de professionnalisme. Nommés, donc planqués, dit-on. Elles essaient, mais en vain, elles sont pieds et mains liés par l'ancienneté et le reste, ces directions : le problème est structurel, vous dis-je. Et vous, petit diplômé en CDI, vous continuez à trimer - sauf qu'à un moment, ça suffit. Faire preuve de patience, me dira-t-on. Faire preuve de patience pour que les rôles s'inversent ? Non, mais merci pour la proposition. Anachronisme, injustice, incohérence, ignominie administrative, les termes fusent dans ma tête - biffez à votre aise les mentions inutiles.Discrédit constant Mais ce n'est pas tout : je démissionne de l'enseignement parce qu'être professeur est un corps de métier jugé essentiel, mais constamment dévalorisé par la société et les autorités publiques - notre absence dans la liste des candidats prioritaires à la campagne de vaccination n'est qu'un exemple parmi d'autres. Je ne démissionne pas de l'enseignement en raison du manque de discipline des élèves, de leur soi-disant nivellement par le bas ou leur ignorance. Je ne quitte pas ma fonction parce que les élèves sont "trop ceci" ou "trop cela" : j'avais la chance d'être dans une école sereine et je considère cette génération comme sacrifiée. En revanche, pour les autres enseignants, et par un dernier esprit de corps, je n'ose imaginer leur difficulté quotidienne ; je parle de celles et ceux qui tentent d'apprendre des matières à des élèves déglingués par la vie, à ces femmes et hommes qui endossent le rôle d'assistant social ou de psychologue, à ces professeurs qui vont jusqu'au bout de leur mission. Je les admire, comme on admire le pompier qui plonge dans les flammes d'un immeuble pour secourir un être. On ne leur dit jamais merci. Eh ben moi, je ne sais pas comment ils font, comment ils tiennent, mais je les applaudis. Tout le monde devrait faire la même chose. Désobéissance civile Quand y en a plus, y en a encore : précisons que je suis politologue de formation, et que j'apprenais - ou j'essayais d'apprendre - la géographie pour laquelle je n'ai que le titre suffisant, c'est-à-dire que je suis dans un entre-deux : je n'ai pas le titre requis (réservé aux géographes) ni le titre de pénurie (adjugé au fond des réservistes). Que le salaire varie en fonction du titre est une bêtise sur laquelle je ne m'attarderais pas - il y aurait pourtant de quoi disserter. Néanmoins, je cible le programme, déjà refait, mais à refaire - de fonds en comble. On dit que l'école doit faire des élèves des citoyens responsables et civiques. Le cours de Formation géographique et sociale est l'opportunité de remplir cette mission. Vous aurez compris d'avance que le programme - à base de diagrammes ombro-thermiques et d'analyses des ressources halieutiques - ne prépare nullement la future génération à défendre nos principes démocratiques. Qu'il faille voir de la climatologie en Géographie, évidemment, mais que l'apprentissage de la Gauche et la Droite en politique à mes rhétos, primo-électeurs, me mette dans la désobéissance civile parce que je ne respecte pas le programme : non. On voudrait s'efforcer d'annihiler toute attractivité pour les élèves et les enseignants qu'on ne ferait pas mieux. Bref, pour le dire sèchement, le programme est d'une nullité sans nom. Sans regrets Je quitte cette fonction le coeur tordu donc, particulièrement pour les élèves dont j'étais le titulaire. Ils me manqueront. J'ai voulu être enseignant parce que je tenais à apporter une plus-value à la collectivité - ma place était plus intéressante dans une classe que dans le gonflement d'une bureaucratie, pensais-je. Malheureusement, je dois faire le constat frustrant que ma mission n'a jamais été remplie en trois ans. Réévaluation des professeurs au cours de leur carrière, nomination plus rapide des jeunes arrivants, réécriture des programmes, revalorisation, etc. : tout ça n'est qu'une ébauche de solutions pour empêcher de futurs démissionnaires. Mesdames, messieurs, il est temps pour moi de vous tirer ma révérence. Sans regrets. Très cordialement, Jonathan Dehoust