Un débat entre Soizic Dubot, coordinatrice nationale de Vie féminine et Willy Wolsztajn, militant du Parti socialiste.
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Un débat entre Soizic Dubot, coordinatrice nationale de Vie féminine et Willy Wolsztajn, militant du Parti socialiste.Faut-il autoriser le port du voile dans l'administration ? Une motion du conseil communal de Molenbeek ouvre une brèche dans le principe de neutralité des services publics pour favoriser l'emploi des femmes musulmanes. La neutralité ne dépend pas que de l'apparence, avance Soizic Dubot, coordinatrice nationale de Vie féminine. La motion adoptée par le conseil communal de Molenbeek, qui ouvre la voie à l'autorisation du port du voile au sein de l'administration, répond-elle, selon vous, à une attente ? On observe en tout cas que le marché de l'emploi est marqué par une ethno- stratification, attestée par des études régulières, dont celle du Monitoring socio-économique (NDLR : développé par le Service public fédéral Travail, Emploi et Concertation sociale et par Unia, le service public indépendant de lutte contre les discriminations et de promotion de l'égalité des chances). Cela répond à des questions sur le marché de l'emploi en tant que tel. Et une de celles-ci a trait au fait que certaines femmes musulmanes qui portent le voile ne trouvent pas d'emploi, ou difficilement. Soit elles sont contraintes d'occuper certaines places qui ne sont pas celles qui correspondent à leurs compétences ni celles qu'elles visent. Soit elles doivent mettre en oeuvre des stratégies face aux discriminations qu'elles subissent sur le marché de l'emploi. A-t-on pu évaluer l'ampleur de l'impact qu'a le rejet du port du voile sur l'embauche ? C'est un phénomène qui nous revient beaucoup au niveau des témoignages. De même, les plaintes adressées pour ce même motif sont très présentes dans le rapport d'Unia. La neutralité de l'administration n'est-elle cependant pas mise en danger par ces éventuelles exceptions ? Le bénéfice en matière d'accession à l'emploi peut-il les justifier ? Cette fameuse neutralité est un noeud du débat. Qu'appelle-t-on une neutralité ? Est-ce une neutralité d'apparence, une neutralité d'action ? Et comment se traduit-elle ? Peut-elle s'exercer aussi de la part d'une personne employée, dans le traitement des dossiers, par une objectivité effective ? Cette question diffère de celle de l'apparence. Il faut se demander s'il n'y a qu'une seule vision de la neutralité dans l'administration ou s'il en existe des différentes. Une personne employée qui a des compétences ne doitelle pas rendre compte de ses actes ? Ne doit-elle pas être garante d'un cadre ? Et sur quelles bases ce cadre repose-t-il ? Doit-il reposer en premier lieu sur l'apparence ? N'y a-t-il pas d'autres dimensions qui entrent en ligne de compte et qui engagent la personne dans ses actes ? Au sein d'une administration publique, je pense qu'il faut garantir un cadre neutre par rapport au traitement, sans discrimination. Souvent, le voile vient un peu cacher cette question. Il y a une autre question derrière celle du voile, autre que simplement celle de l'apparence.Le débat n'est-il pas rendu encore plus compliqué par les décisions de justice variables ? Le tribunal du travail a donné raison en 2015 à des employées d'Actiris qui réclamaient de pouvoir porter le voile. La Cour constitutionnelle a autorisé récemment la Ville de Bruxelles à l'interdire aux étudiantes de la haute école Francisco Ferrer...On perçoit que c'est un débat récurrent qui ne concerne pas que le secteur de l'emploi, avec les interrogations qui reviennent souvent au moment des rentrées scolaires. Je pense que c'est dommageable quant aux compétences. Des personnes sont poussées à renoncer à certaines écoles, à certains types d'emploi, à une partie de soi-même ou à faire appel à beaucoup d'ingéniosité pour trouver des contournements ou, carrément, pour entrer en résistance. Les stratégies sont multiples. Mais pour certaines, c'est assez préjudiciable. Et cela s'ancre dans une hostilité qui dépasse le marché de l'emploi, qui s'exerce aussi dans la rue à l'égard des femmes voilées quand elles vont faire leurs courses et sont sujettes à des remarques, voire à de l'hostilité. Il y a aussi ce cadre plus large qui se focalise particulièrement sur les femmes musulmanes qui portent le voile. Que pensez-vous de l'accusation de premier pas vers une islamisation de la fonction publique belge que représenterait une initiative comme celle de Molenbeek ? Je n'avais pas encore entendu cet élément dans ce dossier-là. L'exprimer est en tout cas révélateur de craintes qui dépassent cette seule question. C'est un discours que l'on entend sur d'autres thèmes avec un certain fantasme du "grand remplacement". Cette vision n'est pas du tout en phase avec les chiffres et les réalités. On voit comment une décision s'ancre dans un contexte beaucoup plus large. Malheureusement, les personnes racisées, et en particulier les femmes musulmanes qui portent le voile, en font les frais en matière de revenus, de possibilités d'emploi, Derrière cela, il y a des situations très concrètes et très dommageables au quotidien. Des espoirs sont gâchés. Des compétences ne sont pas reconnues. De la haine s'exprime. "La loi de Dieu prime-t-elle sur celle des humains ? Ou l'inverse ?", interroge Willy Wolsztajn, militant du Parti socialiste, qui voit dans le hijab l'étendard d'un ordre politique et social islamiste.La motion votée en conseil communal de Molenbeek par une majorité alternative à celle du collège a enfoncé un coin vers une islamisation du service public. Derrière le débat sur la neutralité, c'est toujours celui sur le hijab qui se profile. Avec les mêmes sempiternels prétextes : les femmes musulmanes voilées se verraient soi-disant discriminées comme femmes, comme d'origine ou ascendance immigrée, comme musulmanes. Si les deux premières causes de discrimination sont recevables, la troisième ne l'est pas. Personne n'échappe à son genre ni à son origine ethnique, ni à son faciès, ni à sa couleur de peau. Mais on peut pratiquer le culte musulman sans hijab. Et si on le porte, on peut l'ôter quand l'employeur l'exige. Tout est question de hiérarchie des valeurs. La loi de Dieu prime-t-elle sur celle des humains ? Ou l'inverse ?Je ne m'étendrai pas ici sur les significations du hijab, fétiche identitaire, sexiste, patriarcal, symbole de la haine du corps des femmes qui, par pudeur, devraient se prémunir contre le regard libidineux masculin, etc. Ni sur les mobiles individuels de le porter, par définition insondables. Ni sur la bien réelle pression religieuse, sociale et communautaire pour contraindre les rebelles à se voiler. D'une part, que répondre à celles qui le revendiquent fièrement, sinon d'assumer leur choix sans se plaindre ni nous ennuyer avec leurs revendications ? D'autre part, on ne libère pas les personnes contre leur gré ni malgré elles. J'ai toujours milité pour la liberté d'avorter. Jamais pour libérer les chrétiennes opposées à l'avortement. De même quant aux musulmanes en hijab. Je m'oppose au hijab parce qu'il incarne un ordre politique et social islamiste que je rejette et que je combats. Et que le hijab en est l'étendard.L'islam belge se trouve depuis quarante ans sous la coupe salafiste saoudienne, celle des Frères musulmans ainsi que celle des autoritarismes marocain et turc, et cela en d'âpres rivalités intestines. De son côté, le Qatar promeut le port du voile, lequel n'a rien d'un phénomène spontané. A cette dimension politique se joint un caractère foncièrement prosélyte. Rien de bon ne peut sortir de ce chaos pour ce qui concerne la démocratie et le progrès. La rhétorique prohijab insiste toujours sur le caractère anodin de ce "bout de tissu." Le voile islamiste serait, prétendelle, comparable à la minijupe. Pourquoi, dès lors, l'interdire pour les agentes des services publics, dans les écoles, etc. ? Pourtant un "Collectif des 100 diplômées" prohijab manifestait à Molenbeek avant le vote. Pourtant des employées d'Actiris ont guerroyé des années durant contre leur employeur pour pouvoir travailler en hijab. On n'a jamais vu personne revendiquer le droit de porter la minijupe pour quelque motif que ce soit. Car, contrairement à la minijupe, le voile islamiste est lourd de sens et très politique. Il sert à islamiser. Quand Actiris autorise ses agentes à fonctionner en hijab, Actiris s'islamise un peu. Quand un quartier se peuple massivement de femmes en hijab, la société s'islamise un peu. D'où l'acharnement islamiste à promouvoir un islam visible, c'est-à-dire avant tout un islam de musulmanes en hijab. Organisée le 5 juillet dernier contre l'arrêt de la Cour constitutionnelle qui autorise la haute école Francisco Ferrer à interdire les signes convictionnels, la manifestation Hijabis Fight Back en a fourni l'illustration militante. Une phalange de femmes en hijab aux tons beige-brunvert munies de toques noires de gradués universitaires, activistes en quasi uniformes, encadrait les orateurs. Une oratrice cria sa haine de la neutralité. On fustigea les partis politiques et la justice. Un se omniprésent service d'ordre quadrillait la foule. Celle-ci scandait à l'unisson et à l'infini "Hijabis-Fight-Back-HijabisFight-Back..." Au nom de la liberté de porter le hijab, c'était l'islam politique qui, avec une discipline toute militaire, s'affirmait en rue dans Bruxelles. A Bruxelles, l'islam exerce sur les pouvoirs politiques une pression très similaire à celle, jadis, de l'Eglise catholique dans les campagnes flamandes et wallonnes. Les premiers partis visés sont ceux dont les fiefs se situent dans le croissant des implantations de mosquées : les communes d'Anderlecht, Forest, Saint-Gilles, Bruxelles-Ville, Molenbeek, Schaerbeek, Saint-Josse. Cet espace est aussi celui des poches de pauvreté les plus aiguës dans la Région. Tout l'enjeu consiste à la fois à répondre aux défis de la question sociale et à contrer le mouvement qui vise à islamiser la société. Sanctuariser la neutralité des institutions publiques, du service public, constitue une pièce maîtresse de cette stratégie. Il s'agit d'y maintenir une hiérarchie de la norme où, de manière non négociable, la loi des humains prime toujours sur la loi de Dieu. De ce point de vue, la motion votée à Molenbeek adopte l'exact opposé de la voie à suivre.