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Dans tous les partis, on proclame que la société doit changer, que le coronavirus a balayé nos vieilles certitudes et qu'il a fait tomber des tabous. Mais la proclamation vaut surtout pour les tabous des autres, jamais pour ses propres certitudes. - " Ah non, certainement pas ! " répond Paul Magnette, président du PS, quand on lui demande si la crise du coronavirus l'a rendu moins socialiste. - " Non, au contraire ! " répond Georges-Louis Bouchez, président du MR, quand on lui demande si la crise du coronavirus l'a rendu moins libéral. - " Ah mais nenni, hein ! " répond Jean-Marc Nollet, coprésident d'Ecolo, quand on lui demande si la crise du coronavirus l'a rendu moins écologiste. - " Ah ben non, je le suis devenu plus encore ", répond Raoul Hedebouw, porte-parole du PTB, quand on lui demande si la crise du coronavirus l'a rendu moins communiste. - " Certainement pas ! Mais quoique... " répond Maxime Prévot, président du CDH, quand on lui demande si la crise du coronavirus l'a rendu moins centriste, moins démocrate et moins humaniste. - " Ah non, je pense même qu'elle valide notre programme en tous points ou presque ", répond François De Smet, président de DéFI, quand on lui demande si la crise du coronavirus l'a rendu moins fédéraliste, moins démocrate et moins indépendant. Et tandis que le premier dit que " c'est aujourd'hui encore plus qu'hier que s'affirme le rôle fondamental de la sécurité sociale, des services publics et de la solidarité ", le deuxième observe que " la chose dont les gens souffrent le plus, c'est de cette perte de liberté, qui montre à quel point les aspirations du libéralisme sont intrinsèques à l'être humain ", alors que le troisième trouve que " la crise pose les questions fondamentales qui ont été à l'origine de la création de l'écologie politique : la relocalisation de l'économie et de l'emploi, la pression du just in time sur la planète et ses habitants, les contradictions entre la croissance du PIB et celle du bien-être, etc. ", lorsque le quatrième argue que " la loi de l'offre et la demande a démontré qu'elle ne fonctionnait pas, puisqu'elle n'est pas parvenue à résoudre le problème sanitaire. Le moins d'Etat, ça ne marche pas ! ", et pendant que le cinquième avance que " la crise a renforcé ma conviction que demain ne peut pas être le même qu'hier, et que nous devons faire muer les partis politiques. "Il fera beau demain", c'est encore plus à l'ordre du jour ", le sixième rétorque que " le coronavirus agit comme un révélateur sur notre fédéralisme, que nous avons été les premiers à vouloir réformer, et sur les inégalités, que notre programme fiscal veut combattre ". Le monde d'après devra donc sans doute bien se reconstruire avec les idées d'avant. Les psychologues appellent ça un biais de confirmation, par lequel le sujet a tendance à privilégier les informations qui confirment ses idées préconçues ou, en l'occurrence, ses valeurs. Cette consolidation des certitudes en temps de crise est un processus cognitif normal, et même, pour des présidents de parti, souhaitable : on aurait tôt fait de leur reprocher de manquer de cohérence, voire de trahir leurs idéaux. Car s'ils se sont engagés en politique, c'est pour défendre des valeurs. Or, ces valeurs expriment une vision du monde, et ce n'est pas un monde d'après qui va venir brutalement comme ça troubler cette vision d'avant. Mais si les convictions sont fortes et les idées éternelles, leur puissance connaît des flux et des reflux. Chez ceux qui les défendent comme chez ceux qui les combattent. A cet égard, le débat politique en Belgique francophone semble converger vers une dénonciation à l'unanimité moins une voix : les libéraux, seuls, contestent ce que leurs adversaires dépeignent comme les conséquences d'une marchandisation excessive du monde. Jusqu'à Maxime Prévot qui, " sans vouloir désigner un coupable ", considère que " l'Europe doit accepter de reconsidérer ses principes, et en particulier celui qui dit que la main invisible ferait toujours son office ". Jean-Marc Nollet, qui dit " n'avoir vu la main invisible que quand il s'agissait de détruire un stock de masques, ou de limiter les numéros Inami ", voit en revanche " des tabous tomber chez les libéraux, qui parlent désormais d'imposer le capital, de relocaliser la production industrielle, etc. ". " Je constate, moi, que le caractère ouvert sur le monde de nos sociétés et de nos économies accélère et facilite la recherche de solutions, en mutualisant à l'échelle mondiale les capacités de réaction ", conteste Georges-Louis Bouchez, qui signale que la situation de l'Allemagne démontre " qu'une bonne gestion budgétaire offre de meilleurs services publics que le déficit permanent ". Le Montois concède toutefois avoir souffert, lui, son parti, sa doctrine. " Nous, libéraux, nous sommes trop laissés enfermer, à tort ou à raison, dans les thématiques économiques, la fiscalité par exemple. Nous avons, en retour, une grande aspiration à montrer mieux toutes les facettes du libéralisme. Pendant la campagne présidentielle, j'avais fait de l'enseignement ma priorité, par exemple. Cette crise, c'est l'occasion pour nous de montrer que nous sommes capables de prendre en charge des sujets qui ne sont pas identifiés comme de notre registre habituel : la culture, l'enseignement, ou l'allocation universelle. " Mais si chacun tend à s'éloigner de la main invisible, tous tentent de saisir celles, bruyantes, qui applaudissent, à 20 heures, celles, douces, qui caressent, et celles, gantées, qui soignent : la santé publique, désormais, est la priorité de tous. Enfin, elle l'était avant, l'est pendant, et le sera après (on ne guérit jamais vraiment de son biais de confirmation). " Certains partis snobaient cette question. Pas nous : Didier Gosuin déjà avait la compétence de l'aide médicale urgente sous la législature précédente, et son bilan a été unanimement reconnu. Cette fois, tout le monde va devoir s'y intéresser. Mais une fois qu'on aura dit que Maggie De Block et son gouvernement n'ont pas été bons, il faudra savoir proposer quelque chose. Et c'est pourquoi nous voulons, une fois la crise passée, que la Belgique réunisse tous les acteurs de la santé pour tenir des états généraux de la santé publique ", explique François De Smet. " Depuis toujours, et y compris quand ce n'était pas spécialement populaire, ma formation a mis en avant les questions de santé publique. Ça, tout le monde nous le reconnaît. Et on voit aujourd'hui combien on était dans le bon, parce que ce que cette crise révèle aussi, c'est que la santé n'est pas une thématique à côté des autres : elle est celle dont découlent toutes les autres ", dit, de son côté Maxime Prévot, alors que se prévaut Paul Magnette du bilan de Laurette Onkelinx, que Raoul Hedebouw rappelle l'engagement de son parti dans les maisons médicales, et que Jean-Marc Nollet estime sa formation " la seule à ne pas se limiter à ne parler que "santé-santé", mais de la mettre en lien avec l'environnement ". " Ici encore, certains voudraient nous enfermer, lance pour sa part Georges-Louis Bouchez. Et c'est vrai qu'il faut regarder la réalité en face : y a- t-il eu des lacunes en ce domaine, sur les stocks, sur l'organisation ? Bien sûr. Mais est-ce que ces difficultés sont survenues par manque de moyens ? Non : on n'a pas dépassé les 58 % de notre capacité hospitalière, et pour les masques, ce n'est pas un problème d'argent. " Il y a un an, alors que la Belgique se tracassait d'élections générales aux airs de fin du monde, les débats portaient sur le climat, portés par des manifestations étudiantes, et la migration, alors que la N-VA avait quitté le gouvernement Michel sur le Pacte de Marrakech. Pendant les mois qui suivirent, la question centrale, manifeste ou tacite, de discussions politiques infinies, portait sur l'éventualité d'une réforme de l'Etat. Aujourd'hui, les thématiques migratoires et le sujet de l'intégration ont même été délaissés par Theo Francken, on ne voit plus la réforme de l'Etat que comme un moyen de mieux organiser la santé publique, ce qui garantit que celui-là va bientôt se réformer, mais pas nécessairement que celle-ci va mieux s'organiser. Et plus aucun jeune ne manifeste pour le climat. Les verts ont-ils vu leur heure passer ? Jean-Marc Nollet ne le pense pas : " Le climat a été une porte d'entrée, accessible à des publics non conscientisés. Cette crise sanitaire, elle, multiplie les portes d'entrée possibles : les fondamentaux de l'écologie politique ne se résument pas à la question du climat, et le coronavirus démontre bien que c'est le système dans son ensemble qui doit changer. " Les nouvelles habitudes imposées par le confinement ont modifié nos modes de vie, donc aussi ceux des présidents de parti. Paul Magnette " se méfiait plutôt " du télétravail. Il s'y montre aujourd'hui plus ouvert : " Beaucoup, finalement, trouvent ça, en tout cas à doses limitées, pas si mal. " Maxime Prévot, dont le parti a été parmi les premiers à réclamer la facilitation des dispositifs de télétravail, s'est découvert un rapport au temps qui lui a libéré ses soirées, après des années de rencontres, de conférences, de conseils et de réunions vespéraux. " Mais devoir être toujours chez soi, toujours connecté, à distance, sans le contact humain, direct, social, dont on a besoin avec ses collègues, ça montre ici ses limites. " Ces habitudes basculantes, raréfiant le contact physique, imposent aussi d'autres manières de se frotter au citoyen. " On est moins dans les entreprises, mais davantage sur les réseaux sociaux ", résume Raoul Hedebouw, tout en rappelant " les 20 000, 25 000 vues " de ses capsules Raoul confiné. En résumé, on change un peu mais pour un peu faire la même chose quand même. Or, si le système doit changer globalement mais que les positions ne changent pas profondément, comment le coronavirus va-t-il le faire changer ? Peut-être en accélérant une recomposition politique annoncée depuis des décennies. Deux des six présidents l'envisagent franchement, et ici encore ce sont ceux qui l'envisageaient déjà avant : Maxime Prévot, engagé depuis six mois dans une refondation (dite " coconstruction ") baptisée " Il fera beau demain ", et Georges-Louis Bouchez, qui a déjà promis un changement d'appellation au Mouvement réformateur, et qui se verrait bien abriter Maxime Prévot et ses météorologues optimistes sous son propre ciel bleu, mais qui ne le dit plus trop fort.