C'étaient les journées terribles du libéralisme. Il s'en produisait régulièrement depuis cinquante ans, au Mouvement réformateur, jadis au PRL, avant ça encore au Parti de la liberté et du progrès.
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C'étaient les journées terribles du libéralisme. Il s'en produisait régulièrement depuis cinquante ans, au Mouvement réformateur, jadis au PRL, avant ça encore au Parti de la liberté et du progrès. Il y avait eu la guérilla du groupe Renaissance contre Didier Reynders. Il y avait eu l'appropriation publique de la présidence du PRL, par médias interposés et aux dépens de tous ses concurrents, de Louis Michel, au lendemain du décès de Jean Gol en septembre 1995. Il y avait eu le débarquement de Jean Gol et la tumultueuse présidence bicéphale des "ducs", Antoine Duquesne et Daniel Ducarme, après la défaite de 1989, puis son retour en 1992. Il y avait eu le raid des anciens du Rassemblement wallon, Jean Gol en tête, sur le PLP wallon à la fin de 1976, la transformation en PRLW, puis la réunion avec les Bruxellois en 1979. Il y en avait eu tant et tant qu'on en avait toujours à se raconter, des journées terribles. Mais elles étaient toutes entrées dans l'histoire, et chacun aujourd'hui, au Mouvement réformateur, s'obligeait à croire qu'elles n'appartiendraient jamais plus qu'au passé. Et pourtant, il y aurait aussi des journées terribles au MR, en plein 2020. Les erreurs d'un jeune président, renforcées des rancoeurs d'anciens postulants, menèrent un parti que l'on disait pacifié à la guerre. Les journées terribles, du jeudi 1er au lundi 5 octobre, auront montré que rien, en fait, n'avait vraiment été oublié. Quand Georges-Louis, en novembre 2019, accéda à la présidence du Mouvement réformateur, il avait le soutien de la dynastie Michel, mais aussi de tous les patrons et petits patrons que compte son parti, dont certains (Sophie Wilmès, Willy Borsus, Jean-Luc Crucke notamment) avaient refusé de concourir à la présidentielle pour conserver un ministère. A ce moment, le MR venait d'entrer dans les gouvernements wallon et de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et il était alors impossible, compte tenu de sa position centrale sur l'échiquier politique national, qu'il échouât à participer à la prochaine coalition fédérale, qu'elle comprenne la N-VA ou pas. Mais Georges-Louis Bouchez fit tant impression au cours des négociations que, successivement, la N-VA ostracisa le MR, puis que le PS tenta de le sortir des exécutifs fédéral et fédérés, que le SP.A voulut le bannir du palais d'Egmont où se négociait l'avenir d'une nation, et que même l'Open VLD ne tint plus tant que ça à le garder. Ceux qui avaient préféré garder leur ministère se virent tout perdre, et ce n'était pas rien. Déjà en août et en septembre, donc, beaucoup des patrons et des petits patrons du MR regrettaient de s'être choisi ce jeune président. On dit même que, plusieurs fois, Georges-Louis Bouchez dut affronter, de Louis Michel, ses proverbiales et bruyantes colères. C'est ainsi que Georges-Louis était déjà menacé lorsqu'il commit ses dernières, et gigantesques, erreurs. Celle de remplacer une ministre wallonne, Valérie De Bue par un ministre fédéral, Denis Ducarme, à la fois pour sauver ce dernier et pour pouvoir céder sans qu'on le remarquât trop ses compétences (indépendants et agriculture) à David Clarinval. C'était illégal et Valérie De Bue resterait donc ministre wallonne. Celle de désigner Mathieu Michel, président du collège provincial du Brabant wallon, au troisième poste dont disposait le MR, à la fois pour récompenser ce dernier et pour pouvoir s'assurer du soutien de la dynastie Michel. C'était du déjà-vu - c'est ainsi que Daniel Ducarme avait élevé Charles Michel à un ministère wallon pour s'éviter de trop terribles journées, en l'an 2000, mais Mathieu Michel resterait secrétaire d'Etat. Et c'était assez provocateur, mais Georges-Louis Bouchez resterait président du MR. Mais après quelques journées terribles. Elles virent tous les patrons et petits patrons du MR le lâcher, sauf la dynastie Michel, jusqu'au lundi où émergeait cette solution du G11, censée garantir une direction plus collective au parti libéral. Au cours de ces journées terribles, où l'on maltraita des statuts que l'on ne s'était jamais vraiment préoccupé de respecter, on remarqua qu'ils ne prévoyaient pas de procédure de destitution du président, on se rappela que Marie-Christine Marghem, élue en mai présidente du Mouvement des citoyens pour le changement, était censée occuper la vice-présidence du MR depuis lors, et on découvrit qu'existait un "bureau exécutif" chargé de coordonner l'action du parti, statuant selon la règle du consensus, et composé du président, des vice-présidents (Marie-Christine Marghem, donc, Jean-Luc Crucke, et Kattrin Jadin) et du "chef de file gouvernemental" (Sophie Wilmès). C'est une version améliorée de ce bureau exécutif, élargi aux chefs de file des autres niveaux de pouvoir (Willy Borsus, Pierre-Yves Jeholet, Alexia Bertrand), au président de l'intergroupe parlementaire, Vincent De Wolf, au président du Centre Jean Gol, Daniel Bacquelaine, et à Denis Ducarme, qui devra désormais empêcher Georges-Louis Bouchez de décider trop seul. Et c'est cette solution, arrachée le lundi matin devant un bureau élargi et confirmée le lundi soir devant l'intergroupe parlementaire, qui a sauvé sa tête. Avant ça, des heures durant, il était pourtant paru certain qu'elle roulerait. Le samedi soir semblait même, du tourbillon des appels, des réunions secrètes et des messages WhatsApp, se dégager une manière de consensus pour forcer Georges-Louis Bouchez à la démission. Sophie Wilmès, Willy Borsus, Pierre-Yves Jeholet, Jean-Luc Crucke et, bien entendu, Denis Ducarme, s'étaient, l'espace d'un moment, mis d'accord sur cette éventualité. L'hypothèse de son exclusion pure et simple du parti, permise, elle, par les statuts, avait dit-on même été évoquée. L'idée que Jean-Luc Crucke, à titre au moins intérimaire, exerce la présidence, eut un certain succès. Certain, mais fugace: Denis Ducarme aurait pu le remplacer au gouvernement wallon, mais Jean-Luc Crucke, le plus reyndersien des reyndersiens, n'était pas un candidat acceptable pour la dynastie Michel. Le président du Conseil européen et son père aux bruyantes colères combattirent, avec une fougue digne des précédentes journées terribles, pour l'éviter. Le compromis conquis lundi est leur oeuvre. Ce compromis comporte un volet moral, matérialisé par des excuses publiques et privées, et un volet politique, la convocation hebdomadaire de ce G11 et l'organisation d'une élection présidentielle à un moment légèrement avancé par rapport à ce que prévoient les statuts (en juin plutôt qu'en octobre 2023, pour ne pas exposer d'éventuelles divisions trop près de l'année 2024, où se tiendront des élections législatives, régionales, européennes et communales). Mais le conflit qu'il est censé avoir évacué s'est rouvert sur un front, économique, qui n'est pas moins dangereux pour Georges-Louis Bouchez. Mardi 6 octobre, Sudpresse révélait le paiement, en août dernier, de deux factures relatives à des activités de la campagne présidentielle de Georges-Louis Bouchez, par le compte de l'asbl contrôlant les finances du parti, Gestion et action libérale (GAL). Il s'agissait de la location d'une salle et de l'impression de brochures, pour un montant d'un petit millier d'euros. Selon Georges-Louis Bouchez, cette somme a été versée depuis son compte vers celui de l'asbl GAL: l'administration du parti elle-même gère ses finances personnelles, et crédite ou débite son compte à vue en fonction de ce qu'elle estime procéder de dépenses professionnelles ou pas. Les adversaires malheureux de la campagne présidentielle, Denis Ducarme et Christine Defraigne notamment, virent dans ce fait, établi, que l'asbl en charge des finances du parti, dont Georges-Louis Bouchez préside désormais le conseil d'administration, rembourse des frais inhérents à sa propre campagne, une possible rupture d'équité, voire des avances déguisées. Les moyens que Georges-Louis Bouchez dégagea pour faire valoir sa cause contre celle des autres, les quelques soirées électorales remarquées, au château de Rivieren à Ganshoren, dans les loges du Sporting de Charleroi ou du Standard de Liège, ou encore le lancement de sa campagne au vignoble des Agaises, où vinifie le champagne Ruffus, attirèrent l'attention suspicieuse à ses concurrents autant que les félicitations de ses supporters. Au Soir, mardi 13 octobre, Denis Ducarme réclamait "la transparence totale" autour des opérations financières liées à la campagne pour la présidence. Et, selon nos informations, il semble que GAL n'ait pas payé que ces deux factures, quand bien même Georges-Louis Bouchez les aurait lui-même, postérieurement, réglées de sa poche présidentielle. C'est un possible feuilleton qui s'entame, et les histoires d'argent, fussent-elles anecdotiques, ne profitent jamais à un parti politique. GAL, dont Charles Michel a veillé à garder la vice-présidence, et dont le trésorier, Pierre Boucher, conseiller communal à Jodoigne, puis échevin à Wavre, puis prédécesseur de Mathieu Michel à la présidence du collège provincial du Brabant Wallon, est un fidèle de la dynastie, devra livrer ses éventuels secrets de famille.En attendant, des décisions financières draconiennes ont déjà été prises, au neuvième étage du 84, avenue de la Toison d'Or. Alors que le parti, à la mi-septembre, consacrait encore quatre mille euros par semaine à sponsoriser les profils Facebook et Instagram personnels de Georges-Louis Bouchez, ces montants sont aujourd'hui brutalement tombés à zéro. On aura tout de même, depuis mars 2019, dépensé deux fois plus d'argent (70.000 contre 35.000 euros) à promouvoir la page d'un mandataire plutôt que celle de son parti. Les journées terribles d'octobre bleu auront au moins servi à ça.